La croix des veuves - Tome 1 - Jean Failler - E-Book

La croix des veuves - Tome 1 E-Book

Jean Failler

0,0

Beschreibung

Un tueur en série sème l'effroi sur la paisible Paimpol...

Paimpol, ex-port de grande pêche à la morue, est aujourd’hui une élégante station touristique fort prisée pour son calme et la beauté de ses paysages.
Cette belle sérénité est brutalement troublée quand, dans la même nuit, trois retraités sont retrouvés sauvagement égorgés en trois endroits différents.
Le modus operandi est le même, indiquant qu’un seul assassin a sévi. Le mobile semble difficile à cerner. L’une des victimes est un ancien marin fort apprécié de toute la communauté, les deux autres sont deux septuagénaires en retraite, l’une de l’éducation nationale, l’autre d’un grand magasin parisien, des citoyens sans histoires...
Les patrouilles de gendarmerie n’ont rien relevé d’anormal ce soir-là et l’enquête piétine.
Le capitaine Lester, sur directives du ministère, est dépêchée sur les lieux, ce qui n’enthousiasme guère le major Mercier.

Mary Lester a bientôt la conviction que ce triple crime cache une autre affaire, bien plus trouble celle-ci...

Découvrez le tome 40 des aventures de Mary Lester, une enquêtrice originale et attachante !

EXTRAIT

"Minuit venait de sonner à un clocher lointain, petite musique ténue dans le calme de la nuit. La lune dispensait une clarté blafarde sur la baie de Paimpol et la petite île de Saint-Budoc, posée sur une mer scintillante, se drapait dans un léger voile de brume.
Pas un souffle de vent, pas une ride sur la mer qui s’était retirée au loin, découvrant des îlets de roche invisibles à marée haute."

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Une enquête passionnante de Mary Lester, sur fond d' une confrontation gendarmerie-police. C'est un de mes romans préféré de cette série. Tout y est : enquête, humour, et description toujours envoûtante des paysages." - Tana77, Babelio

"Comme souvent, l’auteur habile et bourru – et aussi parfois bien réactionnaire – n’a pas beaucoup besoin d’enfoncer le clou pour nous rappeler à quel point il est relativement facile pour les puissants, dans notre belle démocratie, de se positionner au-dessus des lois et de tisser des connivences occultes mais tolérées au service exclusif de leurs intérêts et de leurs éventuelles folies." - Blog Charybde 27

"Ce roman policier nous mène dans la belle cité de Paimpol. L'intrigue est agréable et claire avec sa bonne dose de suspense. La fin incite fortement à lire le tome 2. Et c'est tentant !" - Helarth, Babelio


À PROPOS DE L'AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu’il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd’hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 322

Veröffentlichungsjahr: 2018

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



 

 

Jean FAILLER

 

 

LA CROIX

DES VEUVES

 

Tome 1

 

 

éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 St-Évarzec

 

À ma mère Renée Failler

 

À mon ami

 

Jean-Pierre de Saint-Jean

Alain Léon

 

 

Remerciements à

 

Anne Boëlle

Véronique Bourveau

Jean-Claude Colrat

Delphine Hamon

Lucette Labboz

Sandrine Quéré

Isabelle Stéphant

 

 

Ce livre appartient à

xxxxxxexlibrisxxxxxx

 

Retrouvez les Enquêtes de Mary Lester

et tous les ouvrages des Éditions du Palémon sur :

 

www.palemon.fr

 

Dépôt légal 2e trimestre 2014

 

ISBN : 978-2-916248-64-6

 

 

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

 

Aux termes du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation, intégrale ou partielle de la présente publication, faite par quelque procédé que ce soit (reprographie, microfilmage, scannérisation, numérisation…) sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335 2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L'autorisation d'effectuer des reproductions par reprographie doit être obtenue auprès du Centre Français d'Exploitation du droit de Copie (CFC) - 20, rue des Grands Augustins - 75 006 PARIS - Tél. 01 44 07 47 70/Fax : 01 46 34 67 19. - © 2014 - Éditions du Palémon.

 

Chapitre 1

Minuit venait de sonner à un clocher lointain, petite musique ténue dans le calme de la nuit. La lune dispensait une clarté blafarde sur la baie de Paimpol et la petite île de Saint-Budoc, posée sur une mer scintillante, se drapait dans un léger voile de brume.

Pas un souffle de vent, pas une ride sur la mer qui s’était retirée au loin, découvrant des îlets de roche invisibles à marée haute.

À gauche, l’anse de Launay étirait sa plage de sable blanc jusqu’à la pointe de l’Arcouest d’où l’on prenait le bateau qui faisait la liaison entre le continent et la merveille des merveilles, Bréhat, l’île aux fleurs.

Bien qu’il connût ces lieux - il y était né - depuis sa plus tendre enfance, Bodin était toujours saisi par la beauté irréelle de ce paysage auquel l’obscure clarté de la lune ajoutait une aura de mystère.

Il s’arrêta un moment pour jouir de la magie de l’instant, mais aussi pour souffler. Il revenait de la pêche à la crevette et, mine de rien, la pêche de nuit, ça vous crève son homme. Surtout quand on court sur ses soixante-dix ans, que côté poids on roule un peu en surcharge et qu’il faut, pour regagner le haut de la falaise, escalader un sentier de chèvres aussi raide à remonter que scabreux à descendre.

Pas étonnant qu’il fût seul. Déjà de jour, l’accès à sa zone de pêche était malcommode, pour ne pas dire dangereux, mais la nuit…

Bien peu s’y risquaient et c’est pour cela que Bodin y venait. Rien ne lui était plus pénible que de trouver un autre pêcheur en train de saboter ses trous. Car, qu’on ne s’y trompe pas, la pêche à la crevette telle que la concevait l’ancien bosco1 était un art ! Ce serait trop facile si le premier clampin venu connaissait la bonne manière de conduire son haveneau dans les failles de roche. Encore fallait-il les connaître, ces failles, le plus souvent masquées par un rideau de goémon, encore fallait-il savoir avancer son filet avec délicatesse, sans empressement, en épousant la découpe de la roche et ensuite le ramener lentement, mais fermement, sans à-coups.

Et là, quand on sortait le filet de l’eau, la récompense était d’entendre le floc, floc, floc… des bouquets qui se débattaient furieusement.

Non, ce n’était pas donné au premier venu…

Il s’appuya sur son haveneau comme en son champ le laboureur s’appuie un instant sur sa bêche pour récupérer d’un effort trop intense, en se demandant combien de temps encore il pourrait s’adonner à son passe-temps favori.

À chaque marée - il n’en manquait aucune - il lisait de l’inquiétude dans les yeux de sa femme.

— Firmin, lui disait-elle de sa voix douce, un peu geignarde, Firmin, tu n’es pas prudent…

Et Firmin Bodin, qui en avait vu d’autres sur le remorqueur de haute mer où il avait terminé sa carrière en qualité de bosco, haussait ses larges épaules en rigolant.

Quand on a affronté les tempêtes de force 12 en Manche ou en mer celtique avec un cargo en perdition au bout de la remorque, on ne peut pas envisager de laisser sa peau à la pêche à la crevette.

Mais les femmes, hein… Une femme de marin, ça passe sa vie à trembler.

Il rigola intérieurement : à trembler, ou à se consoler avec des gigolos pendant que le mari est en mer. Voilà ce que c’est que d’épouser des pin-up aux goûts de luxe.

Firmin, lui, avait pris pour femme Germaine Le Duc, une grosse fille placide de son village. Et sa Mémène, comme il l’appelait affectueusement, s’était révélée être une bonne épouse, et une bonne mère.

Dans son panier d’osier porté en bandoulière, il y avait une livre de bouquets et une demi-douzaine d’étrilles de belle taille. Comme d’habitude, Mémène apporterait les crevettes à ses petits-enfants, à Plouha, où son gendre était boulanger.

Les deux vieux, eux, se régaleraient des étrilles qui, tapies sur leur lit de goémon, attendaient leur triste sort en crachant un chapelet de bulles.

Avant de reprendre sa marche vers son cyclomoteur qu’il avait posé contre une haie, non loin de la Croix des Veuves, Firmin Bodin jeta un dernier coup d’œil sur l’immense champ de roches que, tout à l’heure, le flot montant recouvrirait à une vitesse incroyable. Tous les ans, des imprudents se laissaient surprendre par le flux et tous les ans il y avait des victimes.

Le marnage, sur cette côte, était particulièrement important. Il pouvait, aux grandes marées, aller jusqu’à 14 mètres, ce qui générait des courants particulièrement violents dont il convenait de se méfier.

Cependant, toutes les mises en garde que les autorités préfectorales publiaient dans la presse à chaque période de vives eaux n’évitaient pas les drames. Des imprudents faisaient toujours fi de ces recommandations et en payaient le prix fort.

Bodin, lui, n’ignorait pas ces dangers. Il commençait à pêcher deux heures avant l’étale de basse mer, et décrochait dès que le premier flot se faisait sentir.

Il avait ainsi une bonne marge pour se mettre à l’abri des courants les plus violents.

Derrière lui, le sentier pierreux qui menait à la côte entre les touffes d’ajoncs était désert. Cependant, Firmin avait cru entendre quelque chose. Une pierre qui roulait, peut-être…

Bizarrement, il frissonna. Ce n’était pas de froid, le temps était doux, ce n’était pas de peur. Peur de quoi ? Firmin, qui avait parcouru cette côte en long et en large depuis sa plus tendre enfance la connaissait jusque dans ses moindres recoins… Non, c’était un sentiment bizarre, une sourde inquiétude comme on peut en ressentir devant un danger que l’on ne fait que percevoir sans pouvoir l’identifier.

Les vieilles femmes aux coiffes blanches avaient rebattu les oreilles du garçonnet avec la sombre histoire de l’Ankou, ce squelette grimaçant qui, armé de sa faux, parcourait la lande dans sa sinistre carriole aux essieux grinçants, toujours en quête d’une âme à emporter.

Des conchennou2 de grand-mère, tout ça, qui faisaient trembler le petit Firmin sous la grosse couette de plumes.

Mais bien vite, il n’avait fait qu’en rire. Le maître d’école, un redoutable gaillard qui avait la main leste et lourde à la fois, leur avait expliqué péremptoirement que tout ça c’était des superstitions de l’ancien temps que les lumières de la science du vingtième siècle avaient éradiquées pour toujours. Pourquoi en cette nuit de septembre ces racontars lui revenaient-ils en mémoire et mieux, parvenaient-ils à le troubler ?

Ça devait être la lune. Elle brillait pleine, comme un soleil mort, et sa face blême qui jetait une clarté funèbre sur cette lande déserte ravivait tout soudain ses terreurs d’enfance.

Pourtant elle permettait de voir où on posait les pieds sur cette sente escarpée et ravinée qui coulait entre les prunelliers sauvages et les ajoncs défleuris.

Par moments, un nuage cachait l’astre et c’était comme si on coupait le courant. Les ténèbres s’appesantissaient soudain et Bodin ne pouvait plus alors se fier qu’au maigre faisceau jaunâtre de sa lampe frontale pour voir devant lui.

Ce qui n’était pas fait pour apaiser son malaise.

Il se secoua et reprit sa marche en s’efforçant de rire. On n’allait tout de même pas le dépouiller, ici, sur SA lande, pour deux poignées de crevettes et quelques crabes !

Mais il se rendait compte que son rire sonnait faux.

Il s’arrêta brusquement et se retourna d’un bloc. Rien… Il respira fort. La végétation rase de bruyère, d’ajoncs et de genêts embaumait, mêlant son odeur de campagne aux senteurs plus âcres de la marée basse.

Allons, il était presque rendu. Dans un quart d’heure il serait à la maison où Mémène l’attendrait comme d’habitude auprès de sa cuisinière sur laquelle une marmite d’eau frémissait, prête à accueillir les petites victimes.

Et, pendant que sa femme cuirait sa pêche, Firmin, les pieds dans ses pantoufles, allumerait une pipe et s’octroierait un petit whisky, un night cap3 comme disait un de ses commandants, un English qu’il avait connu à la marchande quand il était novice et qui prétendait que cette médication lui assurait un sommeil paisible.

Allons, il y était. La Croix des Veuves, un très ancien monument de granit couvert de lichen, se découpait sur un ciel constellé d’étoiles. Elle était dédiée à toutes ces veuves de pêcheurs d’Islande qui, jour après jour, avaient en vain guetté depuis ce promontoire le retour d’un être cher.

Firmin Bodin appuya son haveneau contre la barrière d’ajoncs et de prunelliers sauvages dans laquelle il avait enfoncé son cyclomoteur pour le dissimuler aux convoitises des malfaisants. Il se faisait des idées, le pauvre Firmin… Quel galapiat aurait eu l’idée de « tirer » cet engin antédiluvien sans encourir les sarcasmes de ses « potes » ?

Bodin ne se déplaçait qu’en vélomoteur. Embarqué la plupart du temps, il n’avait jamais jugé utile, comme bien des marins de sa génération, de passer le permis de conduire.

C’était Mémène qui tenait le volant de la petite 4L Renault. Quand il était encore en activité, elle le conduisait à Brest, au port de commerce, où son remorqueur était basé. À cette époque-là, ils avaient une 2 CV Citroën.

Ennemi des folles dépenses, l’ancien bosco changeait de voiture tous les vingt ans, quand elle tombait en botte et que le mécano le mieux intentionné déclarait son impuissance à la prolonger encore un peu.

Quand il avait fini son service, c’est Mémène qui venait chercher son homme pour le ramener à la maison.

Le temps de la retraite venu, son cyclomoteur lui suffit pour descendre jusqu’au port où son canot était amarré sur sa bouée, pour aller sur la côte pratiquer la pêche à pied, ou encore courir les bois à la saison des champignons.

Il avait même fait un panier pour Kiki, son chien qui, d’ordinaire, le suivait partout. Cependant Kiki n’aimait pas trop les bords de mer et Bodin le gourmandait :

— Tu n’es pas un chien de marin, mon pauvre Kiki !

Kiki n’aimait pas le bateau non plus et quand il voyait son maître prendre son aviron ou son haveneau, il se réfugiait dans la cuisine et il boudait sous la table.

Cependant, tout à l’heure, quand il entendrait la pétarade du vélomoteur annonçant l’arrivée de son maître, il le saluerait d’abois enthousiastes qui, inévitablement, déclencheraient une réponse des chiens du voisinage.

Pendant quelques minutes la nuit serait troublée par cette sérénade, puis tout retomberait dans le calme.

Cette pensée fit sourire le bosco, mais tout soudain son sourire se figea et se transforma en mimique stupéfaite : une ombre noire fonçait sur lui. Était-ce l’Ankou ? Son cerveau se vida, une main de glace étreignait son cœur. Il ne put même pas esquisser un geste de défense. De l’acier brilla dans l’ombre et il sentit un trait de feu lui brûler les poumons.

La respiration coupée, le vieux marin émit une plainte rauque, eut un mouvement réflexe pour arracher le fer qui perçait sa poitrine, mais ses bras retombèrent, privés de toute force. Un voile noir s’abaissa devant ses yeux et ses genoux ne le portant plus, il s’effondra, inerte.

Son agresseur se pencha sur lui et retira la lame de sa plaie. Puis il examina rapidement les alentours. Rien. La lande était toujours paisible et les lapins, insensibles au drame qui venait de se jouer, continuaient de gambader sous la lune.

Rassuré, l’assassin retourna sa victime sur le dos et, d’un geste assuré, lui ouvrit la gorge d’une carotide à l’autre.

Un flot de sang jaillit et, avec un rictus méchant, le tueur essuya sa lame sur les vêtements de sa victime.

Après quoi, il reprit le sentier et disparut aussi silencieusement qu’il était apparu.

Bodin, étendu sur le dos, les yeux grands ouverts sur le ciel étoilé, était entré dans l’éternité sur la terre de ses ancêtres et la Croix des Veuves en comptait une de plus.

1. Bosco : maître d’équipage.

2. Radotages.

3. Un bonnet de nuit.

 

Chapitre 2

À la gendarmerie de Paimpol, le temps était à l’orage et le major Mercier dans ses petits souliers ; son patron, le colonel Dupuy descendu de Rennes aux aurores, venait de lui passer une soufflante de grande amplitude qui dénotait un profond désarroi.

— Trois morts dans la même nuit, tués de la même façon, et vos hommes n’ont rien vu, Mercier ?

Raide, au garde à vous, Mercier demeurait stoïque sous la bourrasque :

— Rien, mon colonel.

— Ils ont de la m… dans les yeux ou quoi ?

De tels excès de langage trahissaient l’angoisse qui taraudait l’officier supérieur. D’ordinaire, c’était un homme service-service, certes, mais toujours courtois.

Le major Mercier se raidit sous l’affront et répondit d’une voix glacée, mais mesurée :

— Les hommes ont strictement appliqué les directives, et s’ils n’ont rien vu d’anormal, c’est qu’il n’y avait rien à voir.

Et toc ! Ça renvoyait la balle dans le camp de l’officier car ces directives, c’est lui qui les avait données.

Droit dans ses bottes, le major Mercier, et un regard qui ne cillait pas. Vingt-quatre ans de gendarmerie sans avoir encouru un blâme, sans avoir mérité un reproche, tout ça pour se faire traiter d’incapable ? Ses états de service plaidaient pour lui, nom de Dieu !

Le colonel Dupuy qui était son cadet d’une bonne dizaine d’années le savait. Et pour qu’il s’exprimât de la sorte, il fallait qu’il ait eu, lui aussi, à subir les foudres de sa hiérarchie.

Mercier rompit son garde-à-vous et, une règle à la main, s’approcha d’une carte qui couvrait tout un pan de mur :

— Voici l’itinéraire suivi par le véhicule de patrouille, mon colonel. La voiture a longé la côte, ensuite ils ont planqué au port pendant deux heures.

— Deux heures ? s’étonna le colonel.

Le major, qui ne laissait rien au hasard, revint vers son bureau et, après avoir consulté un document, précisa :

— Exactement de minuit dix à deux heures cinq, soit une heure cinquante-cinq.

— Vraisemblablement l’heure à laquelle le malheureux Bodin a été égorgé, dit pensivement le colonel.

Sa colère paraissait être tombée.

— Ils n’étaient pourtant pas loin de la Croix des Veuves.

Mercier acquiesça laconiquement :

— Pas très loin, en effet.

— Pourquoi sont-ils restés immobilisés si longtemps au port ?

Le major réprima un mince sourire.

— Une note de service nous a enjoints de concentrer notre surveillance sur les ports de plaisance. Il y a de nombreux vols de moteurs hors bord en ce moment et…

— Je le sais ! dit sèchement Dupuy.

Comment aurait-il pu l’ignorer ? C’est lui-même qui avait signé cette directive.

— Bref, constata-t-il, on n’est nulle part !

Il fit trois pas en avant, un demi-tour réglementaire et revint en trois pas à sa position initiale.

— Récapitulons, Mercier. Bodin a été tué au pied de la Croix des Veuves peu après minuit… Il semble qu’on ne lui ait rien dérobé.

Mercier acquiesça en hochant la tête.

— Affirmatif, mon colonel.

— Cette même nuit, poursuivit Dupuy, madame Suzanne Lancien subissait le même sort à Kerraout. Et une autre femme, madame Bénédicte Guyon, était liquidée de la même manière rue de Lanvignec. Tout ça dans la même nuit, et à peu près à la même heure…

Il se retourna brusquement vers le major :

— J’espère que je n’en oublie pas !

— Oh, fit Mercier choqué, parlez pas de malheur !

— Ces trois personnes, ajouta le colonel seraient apparemment des gens sans histoires qui habitent Paimpol depuis longtemps.

— En effet ! fit Mercier, sombre. Rien ne les reliait semble-t-il. En tout cas, elles n’avaient aucun lien de parenté. Et, chez elles non plus, on n’a rien volé.

Il y eut un silence et il ajouta :

— Pas de traces de lutte, pas de témoins, pas d’arme restée sur les lieux et même mode opératoire : un coup d’une extrême précision au cœur, suivi d’un égorgement… Et dans les trois cas, comme pour signer son crime, l’assassin a pris soin d’essuyer sa lame sur les vêtements de ses victimes.

Il souffla, découragé :

— À croire que ces crimes ont été commis par un fantôme !

— Je ne crois pas aux fantômes, grinça Dupuy, et aux fantômes portant un couteau, encore moins. Quant aux fantômes qui signent leur crime…

Il haussa les épaules, fit de nouveau trois pas dans un sens, puis trois pas dans l’autre et constata :

— En fait, tout ce qu’on sait, c’est qu’on ne sait rien !

Il répéta rageusement :

— Rien !

Il écarta ses bras et claqua ses mains contre ses cuisses en signe d’impuissance :

— Eh bien continuez, Mercier, mettez tous vos hommes disponibles sur le terrain, creusez un peu la personnalité des victimes, leurs relations… Et l’enquête de proximité… ne négligez pas l’enquête de proximité, qui sait si un témoin de dernière heure ne pourrait pas nous apporter des éléments intéressants ?

— À vos ordres, mon colonel, dit Mercier en claquant les talons.

Il raccompagna l’officier supérieur jusqu’à la porte et serra la main qu’on lui tendait :

— Je compte sur vous, Mercier !

Quand la porte fut refermée, le major revint vers son bureau : il en avait de bonnes, le colon !

Il pressa un bouton d’interphone et jeta dans l’appareil :

— Leblanc, vous pouvez venir ?

Moins d’une minute après, un grattement se fit entendre à la porte.

Mercier commanda d’une voix forte :

— Oui !

La porte s’entrebâilla et une silhouette athlétique entra :

— Alors ?

— Alors, je me suis fait remonter les bretelles, pardi ! À quoi pouvais-je m’attendre ? Il paraît que mes hommes ont de la m… dans les yeux !

— C’est la meilleure ! s’exclama le nouveau venu d’une voix de basse. Je commandais la patrouille, j’aime autant vous dire que nous n’avons pas dormi une seconde !

— Je le sais bien, fit Mercier avec humeur, je le sais bien ! Dupuy est furax parce qu’il s’est fait assaisonner par la hiérarchie. Alors il répercute l’engueulade sur les hommes de terrain…

Il haussa furieusement les épaules pour constater :

— C’est de bonne guerre.

Puis il secoua la main droite énergiquement tout en faisant une moue qui en disait long :

— J’aime autant vous dire qu’il a dû s’en prendre plein la tronche pour être aussi agressif. Je ne l’ai jamais vu comme ça.

— De bonne guerre, de bonne guerre, marmonna Leblanc, je veux bien me faire engueuler quand je fais une connerie - encore que ce ne soit pas agréable - mais c’est encore plus déplaisant quand on n’a rien à se reprocher !

— Je ne vous le fais pas dire, fit Mercier sarcastique. Mais enfin, ce n’est pas vous qui étiez sous l’orage.

— Peu importe qui a servi de paratonnerre, cette engueulade valait pour tout le monde, même si vous étiez seul en première ligne, major.

— Ça va de soi, encore que je n’ai pas l’intention de renvoyer ça sur mes gars.

— Ça ne changerait rien au problème, assura Leblanc.

Il y eut un temps de silence, et il rajouta :

— Bon alors ?

— Alors quoi ?

— Quels sont les ordres ?

Mercier eut un bref rire sans joie :

— Les ordres ? Tenez-vous bien, Leblanc : creuser la personnalité des victimes, faire une enquête de voisinage… chercher le témoin miracle…

L’adjudant Leblanc haussa les épaules :

— Il n’y avait pas besoin de nous envoyer un colon pour nous dire ça, c’est l’ABC du métier !

Il eut une moue dubitative :

— Quant au témoin miracle, je ne demande qu’à le voir et surtout qu’à l’entendre.

 

Chapitre 3

Concentrée sur son ordinateur, le capitaine Mary Lester relisait son rapport sur l’affaire qui l’avait conduite à Vannes4.

Scrupuleuse, à cheval sur les formes qu’il convenait de donner à un tel rapport, elle rajoutait une virgule ici, un trait d’union là, et veillait à ce que l’orthographe, la syntaxe, la concordance des temps même, en fussent aussi irréprochables que possible.

Quand elle jugea le texte satisfaisant, elle lança l’impression et fit quatre sorties. Elle agissait toujours ainsi, deux pour le patron, une pour la classer dans son bureau et une autre pour ses archives personnelles.

Elle data et signa manuellement les deux exemplaires réservés au commissaire Fabien, puis elle appela son bureau pour savoir s’il était visible.

Il l’était, et, dès qu’elle eut frappé, elle vit la porte s’ouvrir. Le commissaire Fabien, tout sourire, s’était déplacé pour l’accueillir, ce qui indiquait qu’elle était bien en cour.

— Bonjour patron, dit-elle en lui serrant la main. Je vous apporte mon rapport sur l’affaire de Vannes, ou plutôt d’Arradon.

— Très bien mon petit ! fit le commissaire en se frottant les mains d’un air réjoui. Je viens justement d’avoir Chasségnac au téléphone. Il paraît que vous lui avez tiré une rude épine du pied ?

— Une rude épine ? s’étonna-t-elle. Une toute petite écharde, patron…

Elle opposa son pouce et son index presque à se toucher et rajouta :

— Une toute petite, petite, écharde. Mais c’est vrai, les hommes ont toujours tendance à dramatiser et à se noyer dans un verre d’eau.

Comme il la regardait avec la perplexité qu’il ressentait toujours en sa présence, elle lui tendit ses feuillets :

— Tenez, tout est là-dedans.

Fabien retourna s’asseoir dans son fauteuil et invita Mary en lui montrant ce que Fortin appelait « le siège visiteurs ».

Elle s’y posa pendant que le commissaire lisait le rapport qu’elle avait établi.

Il n’était pas bien long, une page et demie, si bien qu’il fut bientôt au bout.

— En somme, fit-il en la regardant par-dessus ses lunettes, il n’y avait pas de voyeur…

— En cette saison, non.

Fabien parut surpris :

— Pourquoi en cette saison ?

— Parce qu’en hiver il n’y a pas de campeurs, et que toutes les plaintes qui, à ce jour, ont été déposées pour de tels délits l’ont été en juillet et en août, et toujours dans les terrains de camping. Et j’ajoute qu’elles ont été déposées à la gendarmerie, pas au commissariat.

— Ah…

— Il semble que la tentation soit forte, pour certains individus, de faire de petits trous dans les toiles de tente pour surprendre les dames dans leur intimité.

— Il est certain que c’est plus facile que de percer un mur, remarqua le commissaire.

Elle acquiesça :

— Assurément. Plus facile et moins bruyant.

— Donc, ces dames qui se sont plaintes…

— N’avaient aucune raison de le faire.

Fabien tritura les deux feuillets du rapport :

— Pour finir, il n’y a rien là-dedans, fit-il.

Elle sourit d’un air sibyllin.

— Rien de rien, confirma-t-elle.

Fabien la regarda, perplexe, puis il eut un sourire finaud :

— Rien qui puisse être écrit ? demanda-t-il.

Elle se mit à rire :

— Vous ne perdez pas le nord, patron ! C’est justement pour vous raconter ce qui ne peut pas être écrit que je voulais vous remettre ce rapport en mains propres.

— Je vous écoute…

— Voilà, dit Mary, une de ces dames, qui avait le bras particulièrement long…

Fabien glissa :

— Madame Rocques peut-être ?

— Madame Rocques, pour ne pas la nommer, avait pris la peine de faire intervenir le ministre de l’Intérieur en personne auprès du commissaire Chasségnac.

Fabien hocha la tête, admiratif :

— Rien que ça ? Ça explique bien des choses…

Ce fut à Mary de froncer les sourcils :

— Que voulez-vous dire ?

— Plus tard, éluda Fabien. Poursuivez s’il vous plaît.

— Le mari de la plaignante, maître Rocques, qui est, comme vous le savez peut-être, un avocat très en vue au barreau de Paris, entra à son tour dans la danse pour le plus grand déplaisir de Chasségnac.

— Je le comprends, fit Fabien. Le ministre de l’Intérieur plus un maître du barreau, ça fait beaucoup pour un pauvre flic de province.

Elle hocha la tête.

— J’ai donc pris sur moi de le débarrasser de ce cher maître.

— Et comment vous y êtes-vous prise ?

— Très simplement. En lui faisant valoir que j’avais, moi aussi, mon diplôme d’avocate, que je pouvais également reprendre la profession de journaliste d’investigation que j’avais exercée pendant quelque temps, et que je n’étais donc pas tributaire du ministre de l’Intérieur pour gagner ma vie.

Fabien la regarda de biais. Il n’aimait pas trop qu’elle lui rappelle cela.

— Ce préambule étant posé, poursuivit-elle, je lui ai fait lire la déposition que sa femme avait signée…

Elle s’interrompit pour ménager ses effets et reprit en articulant bien pour que chaque mot porte :

— … un tissu de mensonges qui tombait sous le coup des articles 441/1 et 433/5 du code pénal.

Fabien, qui s’attendait à quelque chose de ce genre, lâcha :

— Alors ?

— Alors j’ai passé un petit marché avec lui…

Le nez du commissaire se plissa :

— Je crains le pire !

— Allons donc, fit-elle avec un sourire en biais : Maître Rocques s’engageait à calmer sa femme qui voulait faire expulser des voisins pour des motifs qui ne tenaient pas debout, et moi j’oubliais les articles 441/1 et 433/5 qui auraient pu lui coûter cher.

Après un silence, elle ajouta :

— Outre ceci, le cher maître étant candidat à la députation dans le Morbihan, son sort électoral était scellé si une telle affaire venait aux oreilles de la presse.

— Autant de raisons pour oublier les voisins, n’est-ce pas ?

— C’est ce qu’il s’est engagé à faire, et il s’y est tenu. Nous nous sommes quittés bons amis. Désormais il m’appelle Mary et moi je lui donne du Benjamin long comme le bras.

Fabien leva les bras, stupéfait :

— Vous ne manquez pas d’air !

— Jamais, assura-t-elle.

Fabien avait beau s’attendre à tout de la part du capitaine Lester, elle arrivait toujours à le surprendre.

— Et la femme ? demanda-t-il.

— Quoi, la femme ?

— Comment a-t-elle pris la chose ?

— Très mal, je suppose, mais je m’en fiche, c’est l’affaire de maître Rocques, pas la mienne.

— Vu comme ça, marmonna Fabien.

Elle ne releva pas cette réflexion désabusée et revint à un autre commentaire du commissaire :

— Vous avez dit : « ça explique bien des choses… » Qu’entendiez-vous par là ?

— Par là j’entends le ministre de l’Intérieur, ma chère…

Elle souffla :

— Encore ?

— Ben oui. Et ce n’est pas ma faute. Paimpol, ça vous dit quelque chose ?

— Et comment ! Pierre Loti, Pêcheurs d’Islande, Théodore Botrel…

Elle se mit à chanter :

— J’aime Paimpol et sa falaise…

Fabien la coupa :

— Il paraît qu’il n’y a jamais eu de falaise à Paimpol…

— Exact, elles sont un peu plus loin, vers Plouézec, si je ne me trompe, mais Botrel ne pouvait pas le savoir, il n’a jamais posé ses sabots à Paimpol. Cependant, cela lui offrait une rime riche. Paimpolaise, falaise…

Fabien admira :

— Vous en savez des choses !

— Plus que vous ne croyez encore. En fait, à l’époque où Botrel écrivit cette chanson, il existait à Paimpol une maison close à l’enseigne de La Falaise. Et, à leur retour de campagne, les matelots qui durant six mois n’avaient vu d’autres morues que des vraies, avec des écailles et des arêtes, couraient en touchant au port, « escalader La Falaise ».

Fabien fit la moue :

— Permettez-moi de vous dire que, pour une jeune fille qui sort d’une institution religieuse, vous avez des connaissances un peu olé olé !

— C’est que j’ai vécu depuis, fit-elle avec une belle désinvolture, j’ai même participé au festival du chant de marin à Paimpol. Et certains refrains ne sont pas en odeur de sainteté dans les patronages et feraient rougir jusqu’au curé de Camaret.

Fabien soupira :

— Vous me surprendrez toujours, Mary Lester.

Puis il oublia les chansons :

— Moi, je veux vous parler des trois meurtres qui ont bouleversé cette petite ville. Vous avez vu ça ?

— De loin.

— Comment ça de loin ?

— Ça fait les gros titres des journaux. Même un myope les aurait lus à vingt mètres.

— Et qu’est-ce que vous en pensez ?

— Je pense que ce n’est pas bien.

Fabien commençait à être agacé :

— Évidemment que ce n’est pas bien. Mais encore ? C’est tout ce que ça vous inspire ?

— Que voulez-vous que ça m’inspire ? Encore un foldingue dont le Dieu aurait été offensé, un sataniste, un psychopathe… On a le choix, ce ne sont pas les cinglés qui manquent par les temps qui courent.

— Rien ne prouve que c’est l’œuvre d’un cinglé, rien ne prouve le contraire non plus, d’ailleurs. En fait, rien ne prouve rien.

— Si vous ne trouvez pas qu’il faut être cinglé pour agir de la sorte, qu’est-ce qu’il vous faut ?

— Humph… fit le commissaire qui ne voulait pas entrer dans ce débat avec son enquêtrice préférée. La gendarmerie n’a pas le moindre petit bout de piste, si bien que quelqu’un - probablement ce maître Rocques qui vous tient en si haute estime - a soufflé dans l’oreille du ministre : « envoyez donc Mary Lester ». Et le ministre, par le biais d’une autre de vos relations…

Elle s’exclama :

— Mervent !

— Quelle perspicacité ! persifla le commissaire. Ludo, comme vous appelez quelques fois5 monsieur le conseiller particulier du président lui-même, a passé, via le chef de cabinet du ministre de l’Intérieur, le message à monsieur le préfet. Celui-ci m’a téléphoné aux aurores : « Monsieur le divisionnaire Fabien, envoyez donc Mary Lester à Paimpol. » C’était poliment exprimé, notez bien, mais c’était quand même un ordre.

— Pfff ! fit-elle, pas moyen de souffler dans cette maison !

— Comment… Comment… Vous revenez de week-end et vous êtes fatiguée ? J’espère que vous ne comptiez pas venir au bureau pour vous reposer !

— Loin de moi cette idée, patron ! Quand dois-je partir ?

— Vous devriez déjà y être ! fit le commissaire qui, maintenant, semblait trouver la situation plaisante.

Elle, ça ne l’amusait pas.

— Eh bien, je partirai demain matin.

Elle brandit son index :

— Et je vous préviens, Fortin m’accompagne !

Soudain la gaieté de Fabien s’envola et son visage afficha une gravité presque douloureuse :

— Fortin ? Pour aller à Paimpol ?

— Dame ! Vous oubliez qu’il y a un égorgeur qui sévit dans les parages, patron, vous ne voudriez tout de même pas qu’on me coupe le cou ?

Il protesta :

— Je vous interdis bien de vous faire couper le cou !

— Voilà un ordre auquel j’apporterai toute mon attention, ironisa-t-elle.

— D’ailleurs, ajouta le commissaire, vous aurez toute une brigade de gendarmerie pour vous protéger.

Elle jeta fièrement :

— Une brigade de gendarmerie ne vaut pas un seul Fortin !

Fabien capitula :

— Faites donc comme vous l’entendez, tête de mule !

Elle était déjà à la porte. Elle lui fit son sourire le plus séraphique :

— Merci patron !

Puis elle ajouta :

— Vous n’oubliez rien ?

— Qu’est-ce que j’aurais oublié ?

— D’habitude, je ne quitte jamais ce bureau sans que vous me disiez : « Tenez-moi au courant ! »

Le commissaire fit le geste de lui jeter sa règle au visage en criant : « Fichez-moi le camp, impertinente ! ».

Elle rejoignit son bureau en riant sous cape.

4. Voir Le visiteur du vendredi.

5. Voir Casa del Amor.

 

Chapitre 4

Fortin et Mary, chacun dans sa voiture, arrivèrent à Paimpol le vendredi 19 octobre, peu avant midi. Le ciel était gris, le temps doux.

Ils s’installèrent à une terrasse pour prendre un café juste devant le port.

Une jeune serveuse qui disposait des couverts sur les tables prit leur commande en leur faisant remarquer qu’ils devraient libérer la table à midi car à partir de cette heure, le service restauration commençait.

— Ça tombe bien, dit Fortin, j’ai justement les crocs.

— On se demande bien quand tu n’as pas les crocs, toi, grommela Mary, ma parole, tu ne penses qu’à bouffer !

— Ben, c’est important de bouffer, fit le grand d’un air pénétré.

Il prit la jeune serveuse à témoin :

— N’est-ce pas, mademoiselle ?

Elle sourit largement à ce diable d’homme à la carrure impressionnante.

— Certainement, monsieur.

— Qu’est-ce qu’on sert ici ? s’enquit le lieutenant.

— Je vous apporte la carte tout de suite.

Elle revint avec les cafés commandés et remit la carte à Fortin qui la consulta aussitôt avec attention.

Après examen, il la tendit à Mary en disant :

— Je me ferais bien une douzaine d’huîtres avec un verre de blanc, et puis après une côte de bœuf frites avec une demie Bordeaux.

Il regarda candidement Mary :

— Et toi ?

— Moi ? Une douzaine d’huîtres m’irait bien également, avec un dessert.

Il s’étonna :

— Tu ne prends pas de plat de résistance ?

— Je ne suis pas un ogre, moi ! D’ailleurs, toi tu ne prends pas de dessert !

Il s’indigna :

— Comment je ne prends pas de dessert ? J’ai vu des profiteroles qui me conviendraient parfaitement.

— Pas étonnant que tu sois énorme, à engloutir comme ça !

La jeune serveuse s’activait à la table voisine. Une nouvelle fois, Fortin la prit à témoin :

— Vous trouvez que je suis énorme, mademoiselle ?

— Ne répondez pas, fit Mary, car en plus d’être énorme, c’est un dragueur impénitent.

Elle avait réussi à faire rougir le pauvre Fortin qui était, en matière de relation avec les femmes, d’une pudeur de midinette.

— Oh… fit-il choqué.

Et il la gourmanda à voix basse :

— Tu es gonflée ! Pour qui va-t-elle me prendre maintenant ?

Elle jeta, provocante :

— Pour un vieux cochon. Mais qu’est-ce que ça peut faire ? On est là pour bosser, mon vieux !

— J’sais bien, dit Fortin, mal content de passer pour un vieux cochon, d’abord parce qu’il estimait ne pas en avoir encore l’âge et ensuite… ensuite…

Il rougit de nouveau : si cela venait aux oreilles de Madeleine !

Puis il promena son regard sur les bateaux mouillés dans le bassin tout proche.

Et il ajouta, changeant de sujet :

— Dis donc, c’est pas mal ici !

— C’est même très bien, reconnut Mary. Hors le fait qu’on y égorge les gens à la nuit tombée, c’est très très bien !

Il regardait un hôtel tout proche.

— Il a l’air sympa, cet hôtel !

— Ça te plaît ?

— Et comment !

— Alors va voir s’il y a une chambre de libre.

Il s’étonna :

— Une seule ?

— Oui, moi je couche ailleurs.

— Ah bon… Pourquoi ?

— Parce qu’il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble.

Le lieutenant, renonçant à comprendre, haussa les épaules et, résigné, redit : « ah bon… » Il s’éloigna et revint dix minutes plus tard en déclarant :

— Voilà, j’ai ma piaule. Et elle donne sur le port. Comme tu dis, c’est très bien et je ne comprends pas pourquoi…

Elle le coupa :

— Parce que j’ai réservé ailleurs.

Il la regarda comme s’il la soupçonnait de quelque manœuvre propre à l’éloigner d’un soupirant. Avec cette fille on ne savait jamais.

Ils dégustèrent leurs huîtres, délicieuses, et Mary commanda une salade verte pour accompagner son équipier qui attaqua d’une fourchette gaillarde une côte de bœuf prévue pour deux affamés.

Il ne la laissa de côté que lorsque l’os fut aussi blanc qu’un tibia de dromadaire après un an de Sahara. Ensuite il se tapa six profiteroles sous l’œil admiratif de la jeune serveuse et, quand il eut avalé un nouveau café, il se déclara prêt à passer aux choses sérieuses.

— En fait de choses sérieuses, fit Mary, tu peux aller faire la sieste.

— Ben… et toi ?

— Moi, je vais chez les gendarmes, et, comme je te l’ai dit, je préfère qu’ils restent dans l’ignorance de ta présence.

— Alors, à quoi je sers ?

— Tu me suivras comme une ombre, tu seras mon chien de garde. Et si j’ai besoin de communiquer avec toi, nous avons nos portables. Mais pour l’instant, tu as quartier libre. Je t’appelle dès que je serai sortie.

 

oOo

 

La première personne qu’elle aperçut en se garant devant la cour de la gendarmerie était une vieille connaissance.

— Frédéric Leblanc ! s’exclama-t-elle. Pour une surprise…

Le gendarme, étonné, vint vers elle :

— Mademoiselle Lester… Si je m’attendais…

Il lui serra la main avec effusion.

— Alors, Leblanc, on a déserté Huelgoat ?

Et elle ajouta en montrant ses épaulettes :

— Et on a pris du galon, à ce que je vois ! Vous voilà adjudant ?

— Adjudant, confirma le gendarme qui paraissait particulièrement ravi de retrouver cette jeune femme rencontrée alors qu’il n’était que maréchal des logis en poste à Huelgoat6. Que faites-vous dans la région ?

— Hé, les flics c’est comme les mouches, le sang les attire.

— Je croyais que vous n’étiez plus flic ?

— Je le suis redevenue et, comme vous, j’ai monté dans la hiérarchie. Mais comme je n’ai pas d’uniforme, ça ne se voit pas. Désormais, je suis capitaine.

Leblanc hocha la tête :

— Félicitations. Mais, vous voulez dire que…

— Que je suis là pour cette affaire d’égorgements, oui…

Leblanc siffla entre ses dents.

— J’en connais un à qui ça va faire plaisir !

— Qui donc ?

— Mercier !

— Non ! fit-elle. Vous n’allez pas me dire que cette ganache d’adjudant-chef sévit toujours ?

Et elle répéta, songeuse :

— Mercier… Il est par là ?

— Affirmatif, fit Leblanc. Il n’est plus adjudant-chef, mais major, et il commande la brigade…

— Ah là là ! fit-elle accablée.

Elle le regarda d’un air soupçonneux :

— Vous ne pouvez donc pas vous quitter ?

Leblanc eut un geste évasif :

— Je ne décide pas des affectations.

Mary fit la moue. Elle pressentait des relations difficiles avec le major Mercier qui, en d’autres temps, s’était révélé psycho-rigide et aussi dépourvu d’humour que l’abbé Guépin, le prêtre intégriste de Nantes7.

— Vous pouvez me conduire jusqu’à lui ?

— Pas de problème…

Elle demanda, alors qu’elle le suivait vers la porte d’entrée :

— Il est toujours aussi raide ?

— Toujours, fit Leblanc, mais c’est un bon patron. Il ne connaît que le règlement et ce n’est pas à six mois de la quille qu’il va changer.

— Ah bon, il prend sa retraite dans six mois ?

— Oui. Il aurait pu la prendre plus tôt, mais il semble avoir du mal à décrocher.

— Ah… le prestige de l’uniforme, s’exclama Mary.