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Sortie en mer périlleuse pour Mary Lester...
Un week-end prolongé amène Mary Lester à la Trinité-sur-Mer. Elle est invitée par des amis navigateurs à participer aux régates d'hiver où s'affrontent les meilleurs skippers de l'hexagone.
Sa première sortie en mer, sous un temps difficile, est marqué par la disparition de Mose Stein, un riche navigateur, mal aimé des autres compétiteurs. Puis un second cadavre est découvert, un décès qui paraîtrait accidentel si la victime n'avait reçu, la veille de sa mort, des menaces précises. Mary Lester est chargée d'enquêter sur cette seconde mort lorsqu'un troisième drame se produit. Il ne semble pas y avoir de liens entre ces trois morts, et pourtant...
Alors qu'elle commence à entrevoir la vérité, elle est dessaisie de l'enquête. Lorsque la politique s'en mêle, les flics honnêtes ont bien du mal à faire leur devoir..
Régates et magouilles politiques sont au menu de ce nouveau polar breton signé Jean Failler !
EXTRAIT
"Mary Lester arrêta la Twingo devant une adorable petite maison basse tapie derrière un muret de pierres sèches couvert de plantes de rocaille.
S'il fallait en croire l'Anaconda, alias Patrick de Kerbedery actuel petit ami de Caroline Lacroix, c'était là qu'habitait « la veuve» qui devait héberger Mary Lester pendant ce week-end prolongé à La Trinité-sur-Mer. Samedi, dimanche et lundi sans l’odeur du bureau, sans la face chafouine du lieutenant Mercadier, sans formulaires à remplir, quelle aubaine ! Avec, en prime, une invitation à naviguer en baie de Quiberon sur un bateau de compétition mené par un des meilleurs skippers de Bretagne Sud, que demander de plus ?
La maison de « la veuve» puisque veuve il y avait, accrochée à flanc de coteau, dominait l’estuaire de la rivière de Crac’h et s’offrait ainsi un fabuleux panoramique sur la rivière et l’océan. Une vue imprenable, comme disent les agents immobiliers.
Mary poussa la petite barrière de bois peinte d'un bleu passé qui séparait le jardin de la route, s'approcha de la porte, bleue elle aussi, entourée d'hortensias encore en bourgeons, frappa et attendit."
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Habile, têtue, fine mouche, irrévérencieuse, animée d'un profond sens de la justice, d'un égal mépris des intrigues politiciennes, ce personnage attachant permet aussi une belle immersion, enquête après enquête, dans divers recoins de notre chère Bretagne." - Charbyde2, Babelio
"L’enquête est bien menée, avec un bon rythme, ce qu’il faut de suspens, d’aventure et de retournements de situations, le tout mêlé à des descriptions très précises mais pas trop et l’auteur nous propose une magnifique visite de sa région." - LireSansFrontière, Booknode
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !
Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu'il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.
À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd'hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.
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Seitenzahl: 300
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Jean FAILLER
La Régate
du Saint-Philibert
éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h
10 rue André Michelin
29170 St-Évarzec
Ce livre appartient à
xxxxxxexlibrisxxxxxx
Remerciements à :
Pierre DELIGNY
Margot BRUYERE
Marie-Aline ROBIN
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
ISBN 978-2907572-34-7
La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.
Retrouvez les enquêtes
de Mary Lester sur internet :
http://www.marylester.com
Éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h - N° 10
Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec
Dépôt légal 4e trimestre 2000.
Mary Lester arrêta la Twingo devant une adorable petite maison basse tapie derrière un muret de pierres sèches couvert de plantes de rocaille.
S'il fallait en croire l'Anaconda, alias Patrick de Kerbedery actuel petit ami de Caroline Lacroix, c'était là qu'habitait « la veuve» qui devait héberger Mary Lester pendant ce week-end prolongé à La Trinité-sur-Mer. Samedi, dimanche et lundi sans l’odeur du bureau, sans la face chafouine du lieutenant Mercadier, sans formulaires à remplir, quelle aubaine ! Avec, en prime, une invitation à naviguer en baie de Quiberon sur un bateau de compétition mené par un des meilleurs skippers de Bretagne Sud, que demander de plus ?
La maison de « la veuve» puisque veuve il y avait, accrochée à flanc de coteau, dominait l’estuaire de la rivière de Crac’h et s’offrait ainsi un fabuleux panoramique sur la rivière et l’océan. Une vue imprenable, comme disent les agents immobiliers.
Mary poussa la petite barrière de bois peinte d'un bleu passé qui séparait le jardin de la route, s'approcha de la porte, bleue elle aussi, entourée d'hortensias encore en bourgeons, frappa et attendit.
Personne. Elle frappa plus fort, puis appela :
— Madame Henlis ! Madame Henlis ! Il y a quelqu'un ?
Une tête parut par-dessus une haie, une tête chenue, marquée de rides profondes ; deux yeux clairs, très clairs, d'un bleu lavande, ouverts au point de paraître écarquillés regardaient Mary, paraissant se demander ce qui justifiait ce boucan.
— L'est pas là ! dit la tête d'une voix douce, vaguement réprobatrice.
— Ah, dit Mary décontenancée en fixant à son tour la curieuse apparition. Un personnage littéralement tricolore : des yeux bleus, des cheveux très blancs, des joues écarlates. Une tête à marcher sur le front des troupes au 14 Juillet.
— Vous êtes sa locataire ? demanda le bonhomme, car c'était d'un bonhomme qu'il s'agissait, un très vieux bonhomme qui se coiffa d'une casquette de marin en toile couleur de rouille, altérant ainsi son image nationale.
— En effet, dit Mary Lester. Vous êtes au courant ?
— Évidemment, dit-il comme si ça allait de soi. Marie-Louise est partie prendre son bain.
— À la piscine ?
Le voisin rigola :
— Ouais, à la grande piscine, en face.
Il montrait la mer du doigt.
— Oh ! elle n'est pas bien loin, à la plage de Kervillen probablement.
Mary frissonna, il faisait à peine dix degrés.
— Vous voulez dire qu'elle va se baigner dans la mer par ce froid ?
— Vouais, dit l'homme avec importance, comme s’il était fier de lui apprendre la nouvelle, et elle n'est pas seule. Il y a deux autres dames avec elle. Elles se baignent toute l'année, quel que soit le temps.
En parlant il hochait la tête gravement, d'un air de dire : « Ah, vous ne la connaissez pas, Marie-Louise, c'est quelqu'un !» Ce qui sous-entendait « quelqu'un de pas ordinaire».
— Brrr ! fit Mary avec une grimace expressive.
Le bonhomme consulta sa montre et ajouta :
— C'est son heure, elle ne va pas tarder. Elle m'a dit comme ça : « Louis, si on cherche après moi et si c'est une jeune fille, tu lui diras que la clé est dans le sabot et que je reviens tout de suite».
Au mur, près de la porte, dans un renfoncement du toit, était pendu un vieux sabot de bois, pas une imitation à usage de décoration, mais un véritable « boutou coat» qui, en d'autres temps, avait chaussé les pieds d'un paysan ou d'un marin des alentours. Le bois qui s'était fendu au coup de pied avait été méticuleusement réparé ; un mince cerclage de fer fixé à l'aide de petits clous empêchait la fissure de s’étendre.
Mary glissa la main dans la chaussure rustique et trouva une grosse clé de fer.
— C'est ça ? demanda-t-elle en montrant sa trouvaille.
— Oui, vous n'avez qu'à entrer, elle ne va pas tarder.
Il lui paraissait tout naturel d'indiquer à la première venue l'endroit où madame Henlis dissimulait sa clé, comme il trouvait normal qu'on puisse entrer dans une maison en l'absence de sa propriétaire.
Mary, qui n'aurait pas aimé qu'on pénétrât chez elle comme dans un moulin, préféra attendre le retour de la maîtresse de lieux.
— J'aime autant attendre qu'elle soit là, dit-elle en remettant la clé dans le sabot.
L'homme parut surpris, presque offensé qu'elle ne suivît pas son conseil.
— C'est comme vous voudrez, hein, mais elle a dit que vous pouviez entrer.
Et il eut un geste de la main qui dégageait sa responsabilité, une manière de dire : « j'ai rempli ma mission, n'est-ce pas, mais maintenant si vous ne voulez pas suivre mon conseil… »
Mary lui adressa son plus beau sourire :
— Merci, je vais visiter le jardin en l'attendant.
Elle fit quelques pas dans le jardinet où poussaient des rosiers soigneusement taillés sur lesquels des petites feuilles commençaient à s'ouvrir, et suivit l'allée couverte d'un gravier blanc qui crissait sous le pied.
Accolé au pignon de la maison, une sorte de préau planté sur des pilotis de bois abritait une 2 CV Charleston grise et bordeaux, astiquée comme un sou neuf.
Contre ce pignon une pile de bûches soigneusement rangées attendait de subir l'épreuve du feu.
Derrière la maison, un petit potager où ne subsistaient plus que quelques rangées de poireaux. Les autres planches avaient été recouvertes de goémon, le meilleur et le moins cher des engrais, connu et utilisé en abondance par tous les jardiniers du littoral.
Mary retourna vers la Twingo pour prendre son bagage. Après avoir poussé la barrière symbolique qui séparait le jardin du chemin, elle resta un instant immobile, admirant le paysage qu’elle avait sous les yeux : devant elle l’estuaire de la rivière de Crac'h que la marée basse vidait, laissant les bateaux échoués sur des bancs de vase noire, luisant, sous le froid soleil de mars ; de l'autre côté de l'eau la lande de Saint-Philibert que des constructions modernes envahissaient peu à peu. Tout au fond le pont de Kerisper enjambait la rivière, faisant communiquer les deux communes riveraines : La Trinité-sur-Mer et Saint-Philibert.
La maison de madame Marie-Louise Henlis, dite « la veuve», était comme celle de son voisin, une authentique maison de pêcheur, celles que convoitent si fort les touristes pour leur authenticité et surtout pour leurs positions imprenables au bord de l'eau.
Les précédentes vacances de Mary s'étaient terminées en eau de boudin : elle devait les passer à l'île de Batz avec Caroline et quelques autres copains et puis elle était restée «scotchée» dans un bourg des Montagnes Noires, retenue par une étrange histoire qui avait connu un dénouement à la fois tragique et stupéfiant dont Mary Lester ne s'était pas encore remise.
C'était à l'île de Batz que Caroline Lacroix, l'amie de Mary Lester, avait fait la connaissance de son nouveau copain, Patrick de Kerbedery dit «l'Anaconda», du nom de son bateau.
L'Anaconda était basé à La Trinité et Patrick de Kerbedery, navigateur de talent et régatier impénitent, participait activement aux entraînements d'hiver qui préparaient les grandes régates du printemps et de l'été.
Depuis le début de l'année, Caroline passait toutes ses fins de semaine sur l'eau et elle semblait avoir été atteinte par le virus de la navigation. La semaine précédente, elle avait téléphoné à Mary :
— Tu devrais venir, Mary, tu verras, c'est géant ! Il y a une de ces ambiances, le bateau marche le feu de Dieu. Et les marins sont des types sensationnels.
Comme si Mary ne le savait pas, que les marins étaient des types sensationnels. Tiens, elle en connaissait un, récemment débarqué à l'Île-Tudy dans sa belle maison toute refaite à neuf.
Jean-Marie Le Ster, ci-devant commandant au long cours, ex-pacha d'un porte-conteneurs géant, admis récemment à faire valoir ses droits à la retraite comme on dit en langage administratif - débarqué comme un vieux c.., selon les termes mêmes du nouveau retraité - venait de reprendre du service comme commandant à bord du yacht d'un magnat du pétrole. Il n'avait pas tenu un trimestre à terre. Et sa fille, Mary, qui s'était usé le tempérament à batailler avec les artisans pour que la maison soit prête à temps - bien qu'elle s'attendît à tout de la part de ce père si souvent imprévisible - en était restée comme deux ronds de flan.
Le commissaire Fabien avait eu raison lorsqu'il lui avait conseillé de faire la décoration à son goût ! Parce qu'il n'était pas près d'y remettre les pieds, Jean-Marie! Il l'avait expliqué à Mary avec ce vocabulaire d'entrepont qui lui était habituel :
— Qu'est-ce que tu veux que je f..te dans cette baraque, ma pauvre fille ! Je vais me faire ch..r comme un rat mort !
— Et sur ton yacht d'émir d'opérette, tu crois que tu seras mieux ? avait-elle demandé acide.
— Sûr. Au moins je serai en mer !
— En mer, ou en train de macérer au fond d'une marina à Cannes ou à Monaco ! avait-elle objecté.
Il avait balayé l'objection d'un revers de main, et, après avoir confié les clés de la maison à Mary, il avait décollé pour les Bahamas où il devait prendre son commandement, le sac de marin sur l'épaule, avec l'enthousiasme d'un midship à son premier embarquement. Regonflé à bloc, Jean-Marie Le Ster, à la perspective de retrouver bientôt une passerelle de commandement.
Ouais, elle aussi elle en connaissait des marins sensationnels !
•
— On peut trouver un hôtel où se loger à La Trinité en fin de semaine ? avait demandé Mary à Caroline.
Celle-ci l'avait rassurée :
— T'inquiète, tu ne dormiras pas dehors. Patrick a assez de relations…
— C'est que je ne veux pas qu'on me plante dans la villa de parigots en vacances, avait dit Mary. Je peux payer, et je veux être indépendante.
— Mais tu seras indépendante, sacrée tête de lard ! avait dit Caroline agacée.
Puis elle avait ajouté :
— Mais ne nous fais pas le coup de l'île de Batz, sans ça, de ma vie, je ne te cause plus !
Mary s'était décidée, se réservant, si l'hébergement prévu ne lui convenait pas, de s'en retourner illico dans sa venelle. Après tout, il n'y avait guère plus d'une grosse heure de route entre La Trinité et Quimper.
Mais déjà, la maison de la veuve lui plaisait. Restait à faire la connaissance de la maîtresse des lieux, cette surprenante personne qui allait se baigner début mars dans une eau à dix degrés, lorsque les promeneurs s'emmitouflaient pour marcher dans l'air vif de ce qui n'était pas encore le printemps.
Une bicyclette arrivait à belle allure. Les freins couinèrent et une dame en sauta lestement.
— Vous êtes arrivée ! Mais pourquoi n'êtes-vous pas entrée ? Pourtant j'avais dit à Louis…
— Il m'a dit d'entrer, effectivement, dit Mary, c'est ce que je m'apprêtais à faire.
— Ah bon, vous n'êtes pas là depuis trop longtemps, alors…
— Je débarque !
— Parfait. Avez-vous fait bon voyage ? Vous avez vu comme le temps est beau ? Je vais vous montrer votre chambre.
«Ça va être dur d'en placer une», se dit Mary submergée par cette logorrhée. «Si c'est comme ça…» Elle se voyait bien faire demi-tour devant ce déferlement verbal qui l'effrayait un peu. Mais ça n'était que la manifestation d'un accueil chaleureux, un peu trop exubérant peut-être. Quant au beau temps… les quelques pans de ciel bleu que l’on apercevait derrière des nuages chassés par le vent ne méritaient pas un tel optimisme.
Madame Henlis devait avoir soixante-quinze ans, mais sa vitalité était celle d'une personne comptant un demi-siècle de moins. «Et encore, se dit Mary, je ne connais pas beaucoup de jeunes de vingt-cinq ans qui iraient se baigner début mars. Moi-même, bien que j'aime l'eau de mer, j'hésiterais.»
Et, après réflexion, elle rajouta, toujours «in petto», «non, ça n'est pas vrai, je n'hésiterais pas. Je n'irais pas. Trop froid».
Madame Henlis était une femme de taille moyenne, aux cheveux gris, aux yeux gris, au visage énergique. Elle paraissait mince, mais sa poignée de main était solide, presque virile. Une main sèche, aux ongles coupés court, marquée de griffures. La taille des rosiers, sans doute.
Après avoir appuyé sa bécane contre le tas de bois, près de la 2 CV, elle prit le sac de voyage des mains de Mary d'autorité :
— Donnez- moi ça !
Mary tenta de protester, mais la veuve était déjà à mi-escalier.
— Par ici !
Elle n'eut plus qu'à lui emboîter le pas en portant seulement sa sacoche de matériel photo.
Bien que la maison parût petite, elle comptait quatre chambres à l'étage. Quatre chambres mansardées, aux poutres apparentes vernies, au plancher de pin ciré.
La chambre du pignon avait été réservée à Mary. Madame Henlis lui expliqua pourquoi en ouvrant une porte de bois massif qui donnait sur un escalier extérieur en vieilles pierres moussues :
— Voilà, par cet escalier, vous pourrez aller et venir comme vous voudrez, vous ne dérangerez personne.
La chambre avait un coin toilette avec une cabine de douches, un WC et un lavabo.
— Ça vous plaît ?
— Comment pourrait-il en être autrement. C'est adorable.
Madame Henlis coupa court aux compliments :
— Je vous laisse vous installer. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis en bas, ou dans le jardin.
La porte se rouvrit :
— Ah, il n'y a pas de télévision dans la chambre…
— Je ne suis pas venue à La Trinité pour regarder la télé, dit Mary.
— Je le pensais bien, dit madame Henlis. Vous êtes venue faire du bateau.
— Eh oui !
— Eh bien ! vous serez bien servie, car Patrick de Kerbedery est un sacré marin et l'Anaconda figure toujours dans le trio de tête aux régates. Et pourtant, ajouta-t-elle, il y a du beau monde ici…
— Vous avez l'air d'en connaître un rayon question régates, dit Mary.
La veuve ouvrit la petite fenêtre :
— Eh ! regardez ça, dit-elle en montrant l'estuaire, ici on est aux premières loges pour tout voir. Et j'y suis née, dans cette maison. Alors…
Elle referma la fenêtre.
— Vous aurez assez chaud ?
— Oui, dit Mary. Je ne suis pas frileuse.
Et elle ajouta en souriant :
— Pas au point d'aller me baigner avec vous, cependant.
— Ah, dit madame Henlis, Louis vous a dit ?
— Oui.
Elle se mit à rire et du coup son visage rajeunit de nouveau. On eût dit une adolescente venant de faire une bonne blague.
— Il nous prend pour des folles !
Elle regarda Mary, redevenant sérieuse en un instant.
— Nous sommes trois à nous baigner toute l'année. C'est une sorte de petite attraction pour les gens du pays. À cinq heures, ils se dirigent vers notre plage et là, bien au chaud dans leurs grands pardessus, ils font des commentaires en nous regardant.
— Qu'est-ce qu'ils peuvent bien dire ? demanda Mary.
Madame Henlis pouffa de nouveau :
— Si vous saviez ce que je m'en fiche !
Elle tendit les bras, les plia comme un culturiste qui veut faire saillir ses biceps :
— Voilà, jamais malade, jamais de grippe, jamais de rhume, la pêche toute l'année !
Mary se mit à rire :
— Vous me donnez l'envie d'essayer.
— Ça n'est pas le moment, dit madame Henlis.
— Ah bon ? fit Mary surprise. Vous y allez bien pourtant.
— Oui, mais il convient d'accoutumer votre corps à la température de l'eau. Si vous souhaitez vous baigner toute l'année, il faut commencer l'été, et, quand votre corps s'est habitué, continuer.
— Ça suppose tout de même quelque chose, dit Mary.
— Quoi donc ?
— Eh bien ! qu'on habite au bord de la mer. Je ne me vois pas prendre ma voiture tous les jours pour aller me baigner. De ce point de vue, vous êtes idéalement placée.
— C'est vrai, dit madame Henlis. Et je bénis le ciel d'habiter ici, au bord de la mer. Comme je vous l’ai dit, je suis née dans cette maison et j'espère y rester jusqu'à la fin de mes jours, car je ne saurais vivre ailleurs.
Mary avait rendez-vous avec Caroline et son copain dans un restaurant du quai qui s'appelait… «La Criée». On ne pouvait pas se tromper.
D'ailleurs son amie l'avait prévenue :
— C'est un des seuls qui restent ouverts en hiver.
En effet, de nombreuses vitrines étaient vides et arboraient des pancartes explicites : «Fermé pour congés annuels». Certains n'ouvraient que le temps des vacances estivales, plus quelques jours à Pâques, ce qui faisait des pauses assez longues.
«La Criée», lui, était un bistrot des plus animés. Il comptait deux salles de la taille d'une honnête pièce de séjour dans une maison courante - huit mètres sur quatre -, l'une en léger contrebas, l'autre surélevée de deux marches qui abritait le bar proprement dit.
La salle du bas devait être une ancienne véranda que l'on avait aménagée au fil du temps. Il subsistait les vitres des côtés, mais le toit était lambrissé de pin verni et meublé de façon hétéroclite et charmante de tables de bistrot au dessus de bois, couvertes de nappes de papier vert bouteille marquées aux armes de la maison.
L'endroit était chauffé par un poêle à pétrole qui répandait une douce chaleur. Contre un mur, une ardoise où l'on pouvait consulter le menu écrit à la craie.
La salle du haut avait des poutres apparentes auxquelles étaient suspendus des bouquets secs de toutes les couleurs qui formaient une décoration originale et bucolique contrastant avec l'atmosphère maritime du bistrot.
Dans une petite cheminée brûlait un feu de bois flotté et l'endroit semblait plaire car une demi-douzaine de gaillards s'y étaient installés et tendaient leurs jambes vers les flammes en buvant de la bière et des grogs.
À cette heure seul le bar était éclairé, si bien que ces consommateurs étaient dans la pénombre, ce qui ne semblait pas les gêner car la discussion était vive, enjouée, ponctuée de grands éclats de rire.
De temps en temps l'un d'entre eux jetait dans l'âtre le fond de son verre et le rhum s'enflammant produisait une flamme vive, un peu bleutée, qui éclairait soudain les visages de ces flibustiers des temps modernes de lueurs fugaces, vites éteintes.
Mary s'installa à une table voisine, dans un recoin d'ombre regardant les deux salles. Elle avait toujours aimé ces positions discrètes d'où l'on pouvait observer sans être vu. Ça n'était pas du voyeurisme, simplement un peu de déformation professionnelle.
Le garçon s'approchant, elle commanda un thé et, quand elle fut servie, elle resta les yeux dans le vague, jouant avec la rondelle de citron qui flottait dans sa tasse.
Depuis quelque temps, exactement depuis qu'elle était rentrée de l'île de Batz après des vacances avortées, elle se posait des questions.
En l'instituant son héritière, la «gwrac'h» lui avait fait un drôle de cadeau. La sorcière de Poulbihan avait disparu, léguant sa chèvre à Adrien Bourdon et sa baguette magique à Mary. La masure dans laquelle elle avait vécu toute sa vie avait brûlé dans la montagne sans que personne ne s'en aperçoive. Et Mizdu, le chat de Catherine Argouach, s'était mystérieusement retrouvé chez Mary, dans son repaire blotti au fond d'une venelle que peu de gens connaissaient.
Comment était-il venu là ? Où était passée la «gwrac'h» ? Comment la masure avait-elle pris feu ?
Que de questions sans réponses ! Et les questions sans réponses, Mary Lester n'aimait pas ça !
Et ce banquier suisse qui était venu chez elle solliciter ses soins et lui annoncer qu'elle était riche de l'héritage de Catherine Argouach, cette pauvresse qui laissait derrière elle un magot de près d'un milliard d'anciens francs sur un compte à numéro dans une banque suisse !
Mary n'avait parlé à personne de ce magot. Elle n'y avait pas touché non plus. C'était son secret, un secret qu'elle partageait avec une seule personne : Konrad Speicher, le banquier, autrement dit, un secret qu'elle partageait avec une tombe car pour faire parler un banquier helvétique des comptes de ses clients, il fallait se lever de belle heure !
Elle était troublée aussi par la révélation des dons qu'à son insu la gwrac'h lui avait transmis : le soulagement immédiat des maux de Konrad Speicher, le sort qu'elle avait jeté au lieutenant Mercadier et qui lui avait valu de rester debout pendant toute une semaine, et sa curation immédiate dès qu'elle avait appliqué la baguette d'if sur une photo le représentant.
Parfois elle se demandait combien de temps elle tiendrait encore dans la police. Le commissaire Fabien n'allait pas tarder à partir à la retraite. Qui le remplacerait ? Ça pouvait être le meilleur comme le pire : un Fabien bis ou un Mercadier. Dans ce dernier cas, l'affaire serait vite réglée puisqu'elle avait désormais de quoi vivre sans attendre la paye à la fin du mois.
Ne plus avoir à se préoccuper du pain quotidien (et de ce que l’on met dessus pour l’agrémenter) était déjà une grande chose.
Quand elle porta la tasse à ses lèvres, le thé était tiède. Autour du bar, l'animation montait à mesure que de nouveaux venus arrivaient. Des nouveaux venus qui se défaisaient de leurs cirés à l'entrée et qui les suspendaient aux portemanteaux.
Puis ils venaient tendre les mains au feu et les frottaient l'une contre l'autre avec satisfaction.
— Brrr… fait pas chaud !
Le dernier arrivé était à coup sûr un rude gaillard. Il dépassait les autres consommateurs d'une tête et avait une carrure d'ours.
— Salut Kerlann, dit le patron.
Et, sans demander, il tira un demi à la pression et le posa devant le nommé Kerlann.
— Merci Fanch !
Kerlann prit la chope dans sa paluche d'étrangleur et la vida d'un seul trait. Puis il se torcha les lèvres d'un revers de main et fit du pouce un geste explicite que le patron du bistrot devait connaître car il prit la chope et la remplit de nouveau.
Kerlann vu de profil arborait un bide de buveur de bière. Il s'était accoudé au comptoir, tout vêtu de bleu, vareuse et pantalon de toile, avait posé un pied sur la barre d'appui de bar. Il était chaussé de bottes cuissardes dont il avait rabattu la partie haute pour pouvoir marcher plus commodément, ce qui lui donnait un faux air de mousquetaire du temps de Richelieu au siège de La Rochelle.
— Ça va comme tu veux ?
On sentait que le patron posait la question par habitude, histoire de dire quelque chose. Kerlann rejeta du pouce sa casquette de capitaine marchand sur l'arrière de son crâne, libérant une touffe de cheveux noirs et frisés. Il soupira, désabusé :
— Comme je veux ? C'est beaucoup dire. Avec cette putain de marée noire…
Le patron qui essuyait un verre s'esclaffa :
— Ah, la marée noire ! Elle a bon dos, la marée noire ! Mais tu n'as rien perdu, les barrages flottants ont protégé tes parcs.
Ce fut au tour de Kerlann de ricaner :
— Va donc expliquer ça aux clients ! avec ce qu'ils voient à la télé et dans les journaux, ils ont l'impression que toute la Bretagne baigne dans le mazout.
Il prit son verre, le vida à moitié et ajouta :
— … Avec ça, les centrales d'achat des grandes surfaces en profitent pour nous étrangler…
Il finit de vider son verre et fit à nouveau ce signe du pouce qui signifiait qu'on devait le remplir.
— En plus, ajouta-t-il, tu ne sais pas ce que je viens d'apprendre ?
— Non.
— Il y a une société qui a fait une demande pour implanter des cages d'aquaculture en baie de Quiberon.
— Quoi ?
— Des cages pour élever des truites en mer !
— Des truites ! Mais pour quoi faire ?
Kerlann haussa ses puissantes épaules :
— Pour les vendre, tiens ! Qu'est-ce que tu crois ?
Le patron paraissait stupéfait.
— Ça alors !
Il regarda Kerlann :
— Tu en es sûr ?
— Et comment ! C'est Louis Bihor, le secrétaire de mairie, qui me l'a dit. Le dossier a été déposé voici quinze jours par la préfecture pour consultation.
— Tu l'as vu ?
— Quoi ça ?
— Le dossier, dit le patron impatient, tu l'as vu ?
— J'en reviens.
— Qui a fait la demande ?
— Une société… Atlantide Marine, je crois.
— C'est qui, ça ?
— Une grosse boîte. Oh ! ils n'en sont pas à leur coup d'essai ! Ils sont déjà implantés dans plusieurs baies du Finistère et je ne te dis pas les dégâts ! Au bout d'un certain temps les merdes de leurs truites - car c'est de la truite qu'ils vont faire - plus les granulés à la vache folle dont ils les nourrissent s'accumulent sous les cages. Tout ça fermente et non seulement ça pue, mais en plus ça chasse tout le poisson sauvage, ça tue les crevettes, les crabes, les alevins. Des vraies porcheries !
— Oh ! fit le patron, tu ne charges pas un peu ?
Kerlann ricana :
— Attends un peu et tu verras si tu pourras encore aller pêcher le bar en baie.
Le patron avait pris un torchon et astiquait consciencieusement un verre :
— Et qu'en dit le maire ?
— Il est contre.
— Ben alors, ç'est gagné !
— Rien n'est gagné, mon vieux.
Il fit un nouveau geste du pouce :
— Allez, remets-en une dernière !
Le patron s'exécuta et Kerlann expliqua :
— C'est pas comme pour une porcherie où l'avis du conseil municipal est déterminant. Il s'agit du territoire maritime, c'est le préfet qui décide, après consultation des affaires maritimes.
Le patron du bar se voulut rassurant :
— Bof, si le conseil municipal n'est pas d'accord, le préfet se rangera à son avis.
— Tu es optimiste, dit Kerlann, mais une installation comme celle qu'ils projettent c'est beaucoup de fric. Figure-toi que ça couvrira sept hectares et demi.
— Combien ?
— Sept hectares et demi ! Ça te dit quelque chose ?
Il ricana :
— Et tu ne sais pas qui est le gérant de cette Atlantide Marine ?
— Non, mais je sens que tu vas me le dire.
Kerlann leva la tête, fixa le patron du bistrot comme s'il ménageait ses effets et laissa tomber :
— Le Bégan.
— Le Bégan, répéta le patron stupéfait, mais c'est un pauvre type ! Il n'a pas la queue d'un radis ! Il s'est ramassé dans l'ostréiculture à une époque où tout le monde s'en mettait plein les poches. Le Bégan !
Il se mit à rire.
— Ça te fait rigoler, dit Kerlann, eh bien pas moi !
— Si tu n'as que Le Bégan en face de toi…
— Tu ne comprends rien, mon pauvre Fanch ! dit le colosse.
— Eh bien alors, explique-moi !
— Comment le Bégan qui est parti d'ici couvert de dettes peut-il envisager d'investir plusieurs millions dans ce projet ?
— Je ne sais pas, moi. Les banques…
Ce fut à Kerlann de s'esclaffer :
— Les banques ! Les banques prêter à Le Bégan. Tu les prends pour des philanthropes ? Les banques, ça ne prête qu'aux riches !
— C'est donc… fit Fanch sans terminer sa phrase.
— C'est donc qu'il y a des riches derrière Le Bégan, compléta Kerlann. Tu as tout compris mon François !
Il secoua la tête, désabusé :
— Mais savoir qui…
Puis il reprit, vindicatif en frappant du poing sur le comptoir, ce qui fit sauter les verres :
— Faudra que j'aille le voir, ce salopard de Le Bégan. Faudra que j'aille le voir et que je lui cause entre quat'z-yeux. Ça a toujours été un pétochard, il finira bien par me dire…
Mary avait suivi la conversation tout d'abord d'une oreille distraite, en regardant le manège des clients qui entraient et sortaient, puis plus attentivement au fur et à mesure que l’ostréiculteur s’échauffait. Devant le feu, les navigateurs continuaient d'échanger des plaisanteries, ne s'interrompant que pour commander de nouvelles tournées que la femme de Fanch servait, laissant son mari discuter avec l'ostréiculteur.
Une voix monta depuis la véranda, une voix froide, trop calme :
— Il finira bien par te dire quoi, Kerlann ?
Il y eut un temps de silence qui parut durer une éternité. Toutes les têtes s'étaient tournées vers celui qui venait de parler, un quinquagénaire de taille moyenne, bien habillé, qui prenait l'apéritif en compagnie d'une jeune femme dans la salle basse. Il était vêtu d'un costume trois pièces gris anthracite, de bonne coupe, et le haut de son crâne dégarni luisait sous la lampe pendue au plafond.
Ce fut Kerlann qui rompit ce silence tendu :
— Nom de Dieu, souffla-t-il d'une voix blanche, Le Bégan !
Il posa sa chope vide avec tant de force sur le comptoir que l'anse lui resta dans la main et qu'un éclat de verre lui entailla la paume. Une goutte de sang perla sur sa peau tannée sans même qu'il s'en rendît compte.
L'autre, sûr de lui, se leva, monta les quelques marches sans se presser et vint s'arrêter à un mètre de l'ostréiculteur.
— Eh oui, Le Bégan, dit-il de cette voix déplaisante qui articulait trop, une voix aussi impersonnelle que celle qui sort d'un ordinateur. Ça te la coupe, hein, mon gros.
Et son regard fixait avec mépris la panse proéminente de son vis-à-vis.
De taille moyenne, de corpulence moyenne, il paraissait tout petit auprès du gigantesque ostréiculteur; pourtant, il trouvait le moyen de le toiser et de le défier du regard.
Il affectait de ne pas craindre Kerlann, mais par prudence, il avait conservé un tabouret de bar entre eux.
— Nom de Dieu, reprit l'ostréiculteur comme s'il n'en croyait pas ses yeux, Le Bégan. Comment te v'la fabriqué ! Tu ne dois point en foutre lourd pour être sapé pareillement !
Et à son tour, il considérait son vis-à-vis, semblant indécis sur l'attitude à tenir. Il finit par ôter sa casquette d'une main et par fourrager dans son abondante chevelure bouclée de l'autre, comme si l'inspiration pouvait jaillir de ce massage capillaire.
Le Bégan toisa l’ostréiculteur avec mépris et ricana d’un air méprisant.
Puis il sortit de sa poche un étui à cigarettes en argent d'où il puisa une cigarette anglaise à bout doré qu'il pinça entre ses incisives, avant de l’allumer avec ostentation à un briquet d'argent guilloché.
Il aspira une longue bouffée de fumée puis la rejeta au plafond avec affectation.
— Je ne t'en offre pas, dit-il en remettant l'étui en poche, je crois me souvenir que tu aimes mieux te les rouler toi-même.
À sa table, la jeune et jolie personne qui accompagnait Le Bégan regardait la scène avec ennui, croisant et décroisant nerveusement les doigts.
— Qu'est-ce que tu es venu foutre ici ? demanda Kerlann.
— Tu le sais bien…
Et il ajouta en détachant mots et syllabes pour rendre plus forte encore la provocation :
— Je suis venu pour implanter une ferme aquacole dans la baie.
Son timbre avait, plus que jamais, des résonances métalliques de voix électronique.
— Nom de Dieu ! dit encore Kerlann.
— C'est tout ce que tu sais dire, fit Le Bégan avec pitié. Mon pauvre Kerlann, tu n'as jamais eu de conversation. Tu ne sais que gueuler…
Il regarda le bout incandescent de sa cigarette avec attention, fit tomber un peu de cendres du bout de l'index, souffla sur la pointe rougeoyante
— Tu devrais sortir un peu de ton trou, aller voir ce qui se fait ailleurs ! Les truites, c'est ce que la grande distribution demande en quantités de plus en plus importantes. Il faut fournir !
— Des truites dégueulasses, gronda le colosse, nourries avec des viandes frelatées, des truites qui vont pourrir toute la baie…
L'autre eut un geste qui montrait le peu de cas qu'il faisait de la qualité des eaux et des nuisances causées aux riverains.
— Ça se vend, laissa-t-il tomber.
— Et nos huîtres ? dit le colosse d'une petite voix.
On avait presque l'impression qu'il allait se mettre à pleurer, il en était pathétique.
— Vos huîtres, dit l'autre avec mépris, vos huîtres, si vous saviez où vous pouvez vous les mettre !
Il tourna le dos à Kerlann avec un petit ricanement, après lui avoir jeté son mégot sur les pieds.
— Des huîtres, on ne sait plus qu'en foutre !
C'en était trop, le colosse bondit, renversant le tabouret au passage. Le Bégan fit un saut en arrière, son visage était soudain devenu tout pâle. Fanch et sa femme s'étaient précipités, ils ceinturaient Kerlann, le suppliaient :
— Loulou fais pas le con !
Kerlann se débattait, écumait, rugissait :
— Laissez-moi, je vais lui arranger la gueule, à ce salaud !
Ce fut Céline, la femme de Fanch, qui réussit à le calmer en prenant derrière son bar un pot à eau et en lui jetant son contenu au visage.
— Arrête, pauvre imbécile, tu ne vois donc pas que c'est ça qu'il cherche ?
Elle avait parlé ou plutôt crié d’une voix rendue aiguë par l’exaspération.
Les navigateurs s'étaient levés, l'un d'eux avait pris Le Bégan au collet :
— Et où vas-tu les mettre tes putains de cages ?
Le Bégan, bien que pâle, n'avait rien perdu de sa morgue :
— Tu n'as qu'à aller voir à la mairie, il y a un dossier, avec le plan d'implantation.
Le navigateur le repoussa avec mépris, si bien que Le Bégan faillit descendre les marches sur les fesses.
— Dégage, crapule, et ne reviens pas ici !
— J'irai où je voudrai, quand je voudrai, dit Le Bégan en remettant sa cravate en place. L’installation sera faite dans la légalité la plus complète.
Il jeta un billet sur la table et dit à la femme :
— Viens !
Elle se leva, pâle elle aussi.
— De toutes façons, dit l'un des navigateurs, elles n'y sont pas encore, tes truites. Il y a une enquête et nous irons tous manifester notre opposition.
— Pff ! fit Le Bégan sur le pas de la porte, enquête ou pas enquête, l'affaire est faite. Les cages sont commandées depuis six mois. Elles sont prêtes à être posées dans les semaines qui viennent. Mes associés ne sont pas gens à avoir investi sans certitudes.
Il ouvrit la porte et cracha de nouveau :
— Pff ! vous êtes vraiment des petits, des tout petits cons !
Kerlann fit mine de s'élancer, mais il fut retenu par les voileux. Alors il gueula en brandissant son poing monstrueux :
— J'aurai ta peau, Le Bégan !
•
Le Bégan parti, il y eut à nouveau un temps de silence, puis tout le monde se mit à parler en même temps.
— Non mais, vous avez vu ce salaud ?
— Qu'est-ce qu'il a voulu dire ? L'enquête est faite? Il a l'air sûr de lui.
— Tu parles, s'ils ont déjà commandé les cages, c'est qu'ils ont eu des garanties.
— Mais de qui ? s'exaspéra Fanch.
— De politiques, tiens !
C'était le navigateur qui avait secoué Le Bégan qui parlait.
— Tu n'as jamais entendu parler de la collusion entre les politiques et les forces d'argent ?
— C'est pas démocratique ! s'exclama Fanch.
— Mon pauvre Fanch, dit l'autre, tu es vraiment d'une naïveté… Ceux qui ont le fric font ce qu'ils veulent, les autres n'ont qu'à s'écraser. C'est comme ça depuis le commencement des temps, il n'y a aucune raison pour que ça change.
