La Rue de Jérusalem - Paul Féval - E-Book

La Rue de Jérusalem E-Book

Paul Féval

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Beschreibung

Ce roman met en scène les tentatives criminelles des Habits Noirs (que couvre Lecoq, alors devenu chef de la Sûreté) contre la famille de Champmas, et contre la richissime mais avare paysanne Mathurine Goret. L'appât, dans les deux cas, est le «faux Louis XVII», rôle rempli parmi les Habits noirs par plusieurs personnages successifs. Celui-ci, qu'on appelle aussi M. Nicolas, séduit d'abord Ysole de Champmas, fille bâtarde du général de Champmas, et se sert de sa complicité inconsciente pour tenter de tuer sa soeur légitime, Suavita...

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La Rue de Jérusalem

La Rue de JérusalemPremière partie. Clampin dit PistoletDeuxième partie. Les demoiselles de ChampmasPage de copyright

La Rue de Jérusalem

 Paul Féval

ENVOI À MADAME LA R. DE C…

C’est vous, madame, qui m’avez fait connaître cette vivante mine d’anecdotes où j’ai puisé les deux premières séries des Habits Noirs. C’est vous encore qui m’avez raconté l’étonnement des maçons démolisseurs quand ils découvrirent, dans l’épaisseur d’une paroi de la tour Tardieu, au coin de l’ancienne rue de Jérusalem, un trou de forme sinistre – le moule d’un homme.

J’ai essayé de ne rien inventer dans cette histoire dont notre vieil ami a rassemblé les éléments. Il eût été facile de lui donner l’unité dramatique, mais j’aurais renoncé à l’écrire, s’il m’avait fallu supprimer l’épisode du roi Habit-Noir et de sa Maintenon-à-barbe.

Veuillez accepter ce livre où vous trouverez tant d’emprunts faits à nos causeries, et croyez à mes respectueux sentiments d’affection.

P. F.

Première partie. Clampin dit Pistolet

I Meurtre d’un chat 

C’était un palier d’aspect misérable, mais assez spacieux, éclairé d’en haut par un tout petit carreau dormant que la poussière rendait presque opaque. Trois portes délabrées donnaient sur ce palier où l’on arrivait par un escalier tournant, vissé à pic et dont l’arbre médial suait l’humidité. Les trois portes étaient disposées semi-circulairement.

À droite et à gauche de l’escalier étroit, il y avait en outre deux recoins, contenant quelques débris de bois de démolition, des mottes et des fagots.

Le jour allait baissant. On entendait aux étages inférieurs qui étaient au nombre de trois, y compris le rez-de-chaussée, des bruits confus, où dominaient les cliquetis de verres et d’assiettes. Une violente odeur de cabaret montait l’escalier en spirale et n’avait point d’issue.

Sur le carré de ce dernier étage tout était relativement silencieux. Par la porte de droite, sous laquelle il y avait une large fente, un murmure de discrète conversation sortait avec une bonne odeur de soupe fraîche. Derrière la porte du milieu, c’était un silence absolu. Ce qu’on entendait derrière la porte de gauche n’aurait point pu être défini, et même l’oreille la plus sûre aurait hésité sur la question de savoir si le martèlement périodique et sourd qui faisait vibrer la cage de l’escalier venait de là ou de plus loin.

Il semblait venir de là, mais c’était comme voilé et comme affaibli par une large distance. Néanmoins, à chaque coup, la cage de l’escalier subissait une profonde secousse.

Dans le recoin à main gauche de l’escalier, on ne voyait rien, sinon l’amas confus des pauvres combustibles, jetés là au hasard. Dans le recoin de gauche, un rayon pâle, pénétrant au travers des fagots, éclairait un superbe chat de gouttière, pelotonné, commodément occupé à se lisser le poil.

La première porte en montant à gauche portait le n° 7 et c’était sa seule enseigne.

La porte du milieu, outre son n° 8, avait une carte collée à l’aide de quatre pains à cacheter et sur laquelle était un nom, écrit à la plume : Paul Labre.

La troisième porte, celle d’où semblait venir le bruit périodique et inexplicable, était marquée du n° 9.

En bas, un coucou sonna cinq heures ; il se fit un imperceptible mouvement dans le recoin de gauche ; à droite, le chat dressa l’oreille dans son nid, derrière les fagots.

La conversation devint plus distincte à l’intérieur de la chambre n° 7 et le bruit des voix qui causaient se rapprocha.

La porte s’ouvrit, laissant échapper cette franche odeur de soupe dont nous avons déjà parlé. La chambre était grande et beaucoup plus vivement éclairée que le carré. On y voyait une table ronde avec sa nappe mise, et, au fond, une cheminée, entourée d’ustensiles de cuisine, pendus à la muraille. Un homme et une femme qui continuaient une conversation commencée se montrèrent sur le seuil.

La femme, qui n’était plus jeune, portait un costume d’ouvrière fort propre où se retrouvait je ne sais quel reflet d’habitudes et de goûts campagnards. Elle avait dû être très belle, et l’expression de son visage inspirait la confiance. Il y avait en elle de la gravité et de la bonté.

Son compagnon était un homme de trente-cinq à quarante ans, petit, mais bien pris dans sa courte taille. Sa figure énergique avait quelque chose de débonnaire et de méfiant à la fois, comme il peut arriver pour les gens dont la fonction contrarie le caractère. Sa joue rasée était bleue de barbe, ses yeux très noirs et abrités sous des sourcils touffus regardaient droit, mais regardaient trop. Il avait le sourire honnête. Ses vêtements étaient ceux d’un petit-bourgeois.

– Comme ça, dit la femme, après avoir interrogé le palier du regard et en parlant très bas, le général est à Paris ? Ne me cachez rien, monsieur Badoît, ajouta-t-elle en voyant que son compagnon hésitait. Vous savez bien que je ne suis pas bavarde.

– Je sais que vous êtes la meilleure des bonnes, maman Soûlas, répondit M. Badoît, mais ça brûle, voyez-vous, et il y a là-dessous une manigance à faire dresser les cheveux ! Je sens Toulonnais-l’Amitié à une lieue à la ronde, moi.

– M. Lecoq ! Les Habits Noirs ! murmura Thérèse Soûlas avec plus de curiosité encore que de crainte.

Elle ajouta doucement :

– Mou ! mou ! mou ! Ce minet devient presque aussi mauvais sujet que M. Mégaigne. Viens, trésor !

Badoît lui tendit la main.

– À tout à l’heure, dit-il. Je serai là pour le potage, six heures tapant… C’est drôle tout de même que les dames ont généralement des idées pour les mauvais sujets.

Il y avait là-dedans un reproche. Thérèse Soûlas se mit à rire bonnement et retint la main qu’on lui donnait.

– Savez-vous pour qui j’ai une idée ? murmura-t-elle, c’est pour le pauvre grand garçon qui est si pâle. J’ai… j’ai eu une fille qui aurait presque cet âge-là.

Elle regardait d’un air triste la porte du milieu, marquée du n° 8.

– Ah ! Ah ! répliqua Badoît avec bonne humeur, je ne suis pas jaloux de M. Paul ! S’il avait du goût pour l’éclat, celui-là, il irait loin. Son affaire avec le général l’avait planté du premier coup… mais ça se ronge de honte et de préjugés. À vous revoir, madame Soûlas ; je suis sur une piste, et j’ai un diable dans le corps !

Il descendit lentement l’escalier. Mme Soûlas resta un instant pensive sur le pas de sa porte.

– Le général ! se dit-elle. Ma fille est heureuse dans sa maison. Je sais qu’il l’aime autant que son autre fille. C’est singulier ; moi, je ne connais pas son autre enfant, et je l’aime presque autant que ma fille !

Elle fit sa voix toute douce pour appeler encore :

– Mou, mou ! mou ! libertin ! mou ! mou !

Mais l’obstiné matou se gobergeait sous ses fagots et faisait la sourde oreille.

Mme Soûlas rentra et referma sa porte. Pendant tout le temps qu’elle avait été sur le palier, le bruit régulier et sourd avait cessé dans la chambre n° 9. Aussitôt que Mme Soûlas eut disparu, le bruit recommença.

Elle était maintenant assise auprès de sa cheminée, regardant fixement une grande marmite de cuivre, où bouillait le pot-au-feu.

– Moi, pensait-elle, il ne sait plus que j’existe, et qu’importe ? Je ne lui ai jamais rien demandé pour moi.

Elle avait pris sous le revers de son fichu une petite boîte qu’elle ouvrit. La boîte contenait le portrait d’un fort beau cavalier portant le costume de lancier et les insignes de chef d’escadron. Sous le portrait, on pouvait lire ces mots : « À Thérèse. »

Mme Soûlas le regarda. Il eût été malaisé de traduire l’émotion de son sourire. Ce n’était en aucune façon de l’amour.

– Ils disent que les révolutions ont changé le monde, murmura-t-elle. Un homme beau, riche, puissant, passe dans un pauvre pays ; il trouve une femme belle, il lui prend sa conscience et son repos : il s’en va heureux, elle reste misérable. Quand mettront-ils autre chose à la place de cela ?… Ah ! j’ai eu bien de la tendresse et bien de la colère ! Mais je n’ai plus rien, sinon la pensée de ma fille. Ysole est heureuse chez lui ; tout ce que je pourrais faire pour lui, je le ferais de bon cœur.

La marmite bouillait copieusement, jetant à profusion ces effluves qui offensent les estomacs rassasiés et ravissent jusqu’à l’extase l’humble appétit du poète.

Mme Soûlas se leva pour mettre en ordre le couvert : une demi-douzaine d’assiettes dont chacune avait sa bouteille coiffée d’une serviette en turban.

Nous sommes ici dans une table d’hôte.

On frappa : deux habitués entrèrent. M. Mégaigne, le mauvais sujet, et M. Chopand, un homme rangé.

Il faut bien arriver à vous le dire, depuis le commencement de ce récit, vous n’avez encore vu que des agents de police. Mme Soûlas tenait gargote pour messieurs les inspecteurs. Badoît était un inspecteur ; M. Mégaigne, ce brillant viveur, était un inspecteur ; c’est un inspecteur aussi que ce Chopand, tournure de rentier, cœur de comptable.

Paul Labre lui-même, l’inconnu, l’unique brin d’herbe par où nous puissions nous rattraper à la poésie, hélas !…

Ce palier mystérieux appartenait à une maison historique, dont nous vous ferons bientôt la monographie. Nous sommes rue de Jérusalem, en plein cœur de la sûreté publique. Les bruits et les parfums de cabaret qui montaient par l’escalier à vis appartenaient à l’établissement du père Boivin qui avait deux maisons et la tour du bord de l’eau, dite aussi la tour Tardieu ou la tour du crime.

La chambre n° 9, d’où sortait ce bruit énigmatique qui se prolongeait patiemment et semblait venir de si loin, occupait précisément le dernier étage de la tour.

M. Mégaigne avait un habit bleu à boutons noirs. C’était don Juan avec un arrière-goût d’employé des pompes funèbres ; M. Chopand portait une redingote demi-solde et peu de linge ; il était petit, maigre, jaune-gris, ridé à sec et brillait surtout par son flegme et sa voix de basse-taille.

– Belle dame, dit Mégaigne, en saluant de son chapeau luisant, agité gracieusement à deux pieds au-dessus de sa tête, j’ignore pourquoi vous daignez vous intéresser au général comte de Champmas, mais j’ai l’avantage de vous annoncer qu’on l’a extrait du Mont-Saint-Michel pour l’amener à Paris où il doit témoigner dans une affaire de complot politique.

– Où il témoigne, rectifia Chopand. L’affaire se juge en ce moment même.

– Le général a été bon pour ma famille, dit simplement Mme Soûlas.

Elle ajouta :

– Qu’est-ce que c’est donc que cette fameuse histoire qui vous met tous en rumeur ?

– Bon ! s’écria Mégaigne, le Badoît a parlé ? Quel bavard ! Il n’y a pas d’affaire. Ce n’est qu’un mot qui n’a ni queue ni tête, et entendu par un gendarme, encore ! Les gendarmes entendent toujours de travers, c’est le règlement.

Chopand se mit à rire. Entre gendarmes et inspecteurs la sainte amitié ne règne pas.

– Pendant le voyage du Mont-Saint-Michel à Paris, reprit Mégaigne, à je ne sais plus quel relais, un homme a pu s’approcher du général, un homme en blouse, et lui a dit quelque chose, dont le brave gendarme n’a attrapé qu’un petit morceau. « … Gautron à la craie jaune. »

– Devine, devinaille ! interrompit Chopand. Voilà tous les finauds de la sûreté en quête ! Gautron à la craie jaune ! hein ! qué rébus !

– Gautron à la craie jaune ! répéta M. Mégaigne en haussant les épaules. Est-ce une enseigne ?

– Ou une manière d’accommoder Gautron ? risqua M. Chopand : comme qui dirait Gautron à la purée ?

– Et là-dessus, poursuivit M. Mégaigne, voilà mon Badoît parti ! Il veut toujours mieux faire que les autres ! Sa mouche, le petit Pistolet, qui tue les chats et va-t-en ville, a rôdé toute la matinée autour du Palais. Cherche ! moi, je dis : Gautron à la craie jaune ou Gautron à la sauce blanche, on en donne au gouvernement pour son argent, et c’est bête de gâter le métier. Pas de bile ! voilà mon opinion.

Quand six heures sonnèrent, cinq convives s’assirent autour de la table ; deux places restèrent vides, celle de M. Badoît et celle du voisin du n°8, Paul Labre, qu’on avait déjà appelé plusieurs fois.

En ce moment, et quoique le jour eût encore baissé sur le palier, on aurait pu voir quelque chose d’informe s’agiter dans le recoin, à droite de l’escalier ; dans le trou de gauche, le chat cessa de lustrer son museau et prit une attitude inquiète.

– Quoi ! dit une voix de ténor aigu, très enrouée, je ne peux pas en faire, moi, des matous, pas vrai ? Et M. Badoît ne me donnera rien pour avoir entendu cogner ici près ou plus loin, car du diable si je sais où on pioche. Il n’est pas monté un seul minet et j’ai besoin de mes vingt sous : Mèche, mon Andalouse, m’attend à Bobino avec toutes ces demoiselles ; faut que l’amour de maman Thérèse y passe ! Je me rangerai quelque jour, c’est dit ; mais jusqu’à ce que je m’aie rangé en grand, c’est encore l’âge du plaisir et de la folie !

Une forme humaine, grêle et dégingandée, sortit lentement du noir. Aux lueurs qui tombaient du jour de souffrance, on aurait pu distinguer des os pointus sous un bourgeron bleu déteint et une tête étroite, coiffée d’une énorme toison couleur de filasse.

Cela fit un pas et s’étira. C’était Clampin, dit Pistolet, jeune homme libre, mais non sans profession, puisqu’il travaillait pour M. Badoît, pour les gargotiers de la Cité et pour bien d’autres.

Le chat se renfonça sous les fagots ; il sentait un ennemi.

Pistolet, qui semblait marcher pieds nus, tant son pas était muet, tourna la cage de l’escalier. Il avait à la main un tout petit crochet de chiffonnier, véritable joujou d’enfant qu’il avait dû fabriquer lui-même avec un brin de fagot et un clou.

– Mou, mou, mou ! appela-t-il en contrefaisant bien doucement la voix de Mme Soûlas.

Les fagots bruirent par l’effort que faisait le matou pour pénétrer plus avant sous le tas, à reculons.

– Innocent, lui dit Pistolet, ne fais donc pas de manières : tu ne t’en apercevras seulement pas. Et tu ne peux pas dire que je n’ai pas attendu. Maman Soûlas a bon cœur ; s’il était venu le moindre lapin de gouttière… Mais non, quoi ! Il y a des jours comme ça. Quand on arrive tard à Bobino, tu sais, c’est la grêle… Bouge pas !

Les yeux du matou luisaient comme deux charbons et indiquaient exactement la place de sa tête. Il y a de grands chasseurs, et presque tous les grands chasseurs sont un peu chirurgiens. Clampin, dit Pistolet, visa avec soin et piqua. Les deux charbons s’éteignirent.

– Là ! fit-il, c’était donc la mer à boire !

Ce dernier mot n’était pas encore prononcé, qu’un grincement se fit entendre derrière la porte n° 9. Depuis quelques secondes, le bruit du martèlement avait cessé.

Pistolet se laissa choir sur les fagots sans respect pour le cadavre tiède de sa victime, et demeura immobile.

La porte n° 9 s’ouvrit, et Pistolet vit quelque chose de singulier.

Il faisait jour encore à l’intérieur de la chambre. La porte qui s’ouvrait en dehors montra son revers. Elle était doublée d’un matelas.

– Pour qu’on n’entende pas les coups de pioche, pensa Pistolet. Pas bête !

Un homme de taille herculéenne, que la lumière prenait à rebours, se montra sur le seuil. Il écouta et regarda. Puis il sortit et promena un morceau de craie sur les planches de la porte.

– Il met son nom, pensa Pistolet. On va voir.

Ce fut tout. L’homme rentra et poussa le verrou de la porte en dedans, mais pour rentrer, il avait mis en lumière son profil perdu, et Pistolet murmura d’un ton de surprise profonde, où il y avait bien quelque frayeur :

– M. Coyatier ! le marchef !

« Mais voyons voir l’étiquette qu’il a collée sur sa boutique ! ajouta-t-il.

Une allumette chimique grinça et fit feu. Pistolet l’approcha toute flambante de la porte du n° 9 et put lire ce nom : Gautron.

Ce nom était tracé avec de la craie jaune.

II Un coin du vieux Paris

Clampin, dit Pistolet, souffla sur son allumette chimique et se mit à réfléchir.

– Ça doit être crânement bon pour M. Badoît, cette histoire-là, pensa-t-il.

Le bruit sourd avait repris ; Pistolet savait maintenant pourquoi les chocs répétés de la pioche ou du marteau semblaient si lointains : il y avait le matelas.

Pistolet pensa encore :

– Il ne faut pas plaisanter avec le marchef. Il a une manière pour tuer le monde comme moi pour les chats, sans les faire miauler ; mais qu’est-ce qu’il peut fabriquer à coups de pic ? La maison tremble. C’est drôle qu’on ne l’entend pas ici dessous dans les cabinets de société. Après ça, on entend peut-être ; quand ils montent, une machine, ceux-là, c’est bien ajusté ! On aura mis des amis dans les cabinets.

Il avait attaché son petit crochet de chiffonnier à un lambeau de bretelle qui retenait son pantalon sous sa blouse ; c’était un engin de chasse qui ne coûtait point de port d’armes.

Pistolet, cependant, restait songeur.

– Quant à me passer de Bobino, ce soir, et de Mèche, mon Albanaise, bernique ! dit-il en prenant sous les fagots le cadavre de l’infortuné matou. J’ai mes vingt sous assurés sur la planche. Il tâta le corps du délit en connaisseur et ajouta :

– Vingt-cinq sous ! c’est un monument que ce bijou-là… et tendre ! Au Lapin-Blanc ils le feront sauter pour les milords. Et il sera toujours bien temps de dire la chose à M. Badoît demain matin : la chose de M. Coyatier et du nom qu’il a marqué sur la porte matelassée. C’est un nom… Voyons ! Ah ! la mémoire !… Goudron… Gautron ! Du diable si je suis capable de garder ça jusqu’à demain. Me faudrait un portefeuille avec crayon. Je m’en collerais un, s’ils ne coûtaient pas quarante centimes, sans boire ni manger, ni rien payer à Mèche.

Ces vêtements du gamin de Paris, qui semblent si élémentaires, ont toujours un nombre suffisant de poches. Dans ces poches, il y a toutes sortes de choses dont la vente ne produirait pas de quoi prendre l’omnibus. Pistolet fouilla ses poches pour trouver un lambeau de papier ; par hasard, le papier manquait, Pistolet chercha sur le carré ; pas le moindre chiffon.

– J’avais pourtant mis la main sur une miette de charbon qui aurait fait un joli crayon, grommela-t-il ; tiens, je suis bête, la carte de M. Paul s’ennuie là, depuis le temps ; je vais la mener au spectacle.

De son pas furtif, qui ne produisait aucun bruit, il s’approcha de la porte du milieu et enleva la carte de Paul Labre, au dos de laquelle il écrivit à tâtons ce nom de Gautron.

Tranquille désormais au sujet des tours que pourrait lui jouer sa mémoire, il dissimula le matou mort sous sa blouse et descendit l’escalier.

L’heure du plaisir avait sonné. Pistolet, libéré de son bureau, allait dans la rue tête haute et nez au vent.

Quand il eut vendu minet au cours du jour à l’industriel honorable qui devait en faire une gibelotte, Pistolet acheta pour deux sous de pain et deux sous de couenne cuite à la poêle qu’il mangea en gagnant le théâtre du Luxembourg. Sans appartenir à la jeunesse dorée, il avait quelque réputation au contrôle comme effronté claqueur.

– Ma femme est-elle au paradis ? demanda-t-il : Mlle Mèche, s’entend ?

Sa femme était au paradis. Il y monta. Pendant toute la soirée, il étonna la haute galerie par son faste, payant tour à tour de la bière à deux sous, de l’orgeat amidonné, des pommes, de la galette et des noisettes.

Il avait pourtant dans sa poche de quoi sauver la vie d’un homme qui allait mourir, ce chevalier déguenillé de Mlle Mèche. Mais il n’était pas encore rangé et ne songeait qu’au plaisir.

Après son départ, le palier où le meurtre avait eu lieu était resté désert. Chez Mme Soûlas, on dînait bien paisiblement ; tout se taisait dans la mansarde de Paul Labre ; le bruit produit par le travail mystérieux qui se faisait dans la chambre n° 9 s’entendait seul et plus distinctement.

Dans la nuit presque complète du carré, un rayon vif se dessina tout à coup en éventail, éclairant à la fois les deux recoins et la cage de l’escalier tournant.

C’était la porte du milieu qui s’ouvrait.

Paul Labre se montra debout sur le seuil. Il écouta.

Le martèlement sourd prit fin aussitôt.

Il paraît que, malgré le matelas, disposé pour amortir le son, celui ou ceux qui travaillaient dans la chambre n° 9 gardaient un moyen de savoir ce qui se passait au-dehors.

Un instant, la haute stature et la tête harmonieuse de Paul se découpèrent en silhouette sur la baie cintrée d’une fenêtre qui s’ouvrait au fond de sa chambre, juste en face de l’entrée. On ne pouvait distinguer ses traits parce que la lumière le frappait en plein dos et mettait son visage à contre-jour, mais l’élégance flexible de sa taille et la pureté de ses profils laissaient deviner un homme très jeune et très beau.

Manifestement, c’était le bruit du marteau qui l’avait appelé, car le silence parut l’étonner au plus haut point.

Manifestement aussi, le bruit l’avait arraché à quelque occupation exigeant du calme. Un poète a cette pose inquiète, quand un son importun vient tout à coup troubler son recueillement.

Mais Paul Labre n’était pas un poète.

Il jeta d’abord un regard du côté de la chambre tranquille où les hôtes de Mme Soûlas prenaient leur ordinaire ; ensuite, son œil interrogea la porte du n° 9 qui restait dans l’ombre, et où le nom tracé à la craie n’apparaissait point.

Il murmura en se touchant le front :

– On n’est plus soi-même, à ces heures. Je me croyais fort, mais j’ai la fièvre, c’est certain, puisque j’entends des bruits qui n’existent pas.

Il prêta l’oreille encore, attentivement, et ajouta :

– Rien ! J’aurais juré qu’il y avait là des maçons en train d’abattre un pan de muraille. Ma tête déménage.

Il rentra.

La chambre où nous pénétrons avec lui était petite et de forme irrégulière. Dans un plan d’architecte, elle aurait eu l’apparence d’une demi-lune légèrement écrasée. La fenêtre à lucarne était au centre de l’arc de cercle. Il n’y avait point de cheminée. Les deux angles étaient fermés en pans coupés par deux étroites armoires d’attache dont la section aurait fourni une sorte de triangle.

La chambre était meublée d’un lit de sangles, de trois chaises, d’une commode et d’un secrétaire. Les chaises étaient bonnes et semblaient venir d’un jardin public ou d’une église, la commode tombait en ruine, le secrétaire en cerisier, noirci par l’âge et les malheurs, avait néanmoins, parmi toute cette pauvreté, une apparence luxueuse. La tablette éreintée et soutenue par surcroît à l’aide d’une canne, plantée debout, comme les charretiers font pour empêcher leurs tombereaux de basculer, supportait quelques papiers, un petit verre à liqueurs plein d’encre et une plume.

Un chapeau noir était sur l’une des chaises. Sur le pied du lit, il y avait un pantalon noir assez neuf, un gilet noir et une redingote noire.

La fenêtre basse, cintrée et coiffée par l’avance du toit qui s’abaissait comme la visière d’une casquette, donnait sur un grand jardin, au-delà duquel diverses constructions monumentales se groupaient.

Paul Labre, au lieu de se rasseoir devant la tablette du secrétaire qu’il venait évidemment de quitter, car l’encre de la page commencée brillait encore, marcha d’un pas incertain vers la fenêtre et regarda au-dehors. Outre ces corps de bâtiments qui bordaient le jardin sur la droite, on voyait au fond une ligne de maisons régulièrement alignées et qui devaient former le revers d’une rue tirée au cordeau.

Sur la gauche, le mur bordait le quai, laissant voir, de l’étage où se trouvait Paul, une échappée de paysage parisien : la Seine et au-delà, le quai des Augustins terminé par la descente du Pont-Neuf, par-dessus lequel la Monnaie se profilait au-devant de l’Institut.

Une maison assez haute et d’aspect sévère à laquelle s’appuyait le mur du jardin coupait ici le tableau comme la ligne droite d’un cadre.

Nous en avons assez dit pour donner à peu près la situation topographique de cette lucarne, éclairant l’indigent garni de Paul Labre. Elle s’ouvrait sur les derrières de la rue de Jérusalem, à l’angle formé par le quai des Orfèvres ; le jardin qu’on voyait au-dessous était celui de la Préfecture, dont les bâtiments s’étendaient sur la droite, rejoignant la Sainte-Chapelle.

La ligne des maisons régulières était le revers de la rue Harlay-du-Palais. La chambre de Paul Labre elle-même était l’intérieur du tourjon accolé à la fameuse tourelle qui faisait le coin de la rue de Jérusalem et du quai des Orfèvres : un des plus curieux du vieux Paris.

Tout cela est mort. Vous ne sauriez plus voir la bizarre physionomie de ce lieu que dans la collection photographique, tirée par ordre de M. Boittelle, et dont les meilleures épreuves sont conservées par le savant et très obligeant archiviste de la Préfecture.

En 1834, époque à laquelle commence notre histoire, la tour, le tourjon et la maison contiguë, portant le n° 3 de la rue de Jérusalem, étaient possédés par le traiteur Boivin, nom qui n’est pas sans quelque célébrité parmi les sans-gêne de la basse vie parisienne.

Le père Boivin, sans être précisément un archéologue, se montrait très fier de l’antiquité de sa tour, ouvrage avancé des anciennes fortifications du palais.

Il exhibait avec orgueil les traces d’un boulet bourguignon qui avait écorné sa muraille, il ne savait pas trop en quel siècle.

Ce qu’il savait très bien c’est que Boileau-Despréaux était né dans la maison voisine de la sienne : la maison du chanoine. « Boileau, Boivin, disait-il, ça rime ! »

Il savait aussi que l’enfance de Voltaire s’était passée non loin de chez lui dans le bâtiment où est maintenant le bureau de l’imprimerie. Que de poètes dans cette rue qui n’avait pas quinze toises de longueur !

Il savait surtout que sa propre tour avait été habitée par le lieutenant criminel Tardieu et sa femme, ces deux avares, illustrés par une satire de ce même Boileau ; qu’ils y avaient été assassinés et que la tête de l’infortuné magistrat avait pendu à la petite fenêtre du premier étage, donnant sur le quai. On disait encore à cause de cela : la Tour Tardieu ou la Tour du crime.

Mais Boivin n’aimait pas beaucoup ces gens qui, comme le lieutenant criminel Tardieu, surveillent et gênent les bons drilles. « S’il avait bu son sac au lieu de l’empailler, disait-il souvent, jamais on ne lui aurait fait du chagrin, même du temps de la Saint-Barthélémy ! »

Outre la maison du chanoine, oncle de Boileau, et l’hôtel des protecteurs de Voltaire, Boivin avait autour de lui plusieurs choses dont il tirait gloire : l’arcade de Jean Goujon, sa voisine, et surtout la Sainte-Chapelle donnaient, selon lui, bon air à son établissement. Il expliquait volontiers comme quoi le nom de la rue de Jérusalem et le nom de la rue de Nazareth venaient des pèlerins qui avaient coutume de s’assembler autour de la chapelle de saint Louis, en partant ou en revenant de la Terre-Sainte. Il ajoutait : « Ça avait soif, ces fainéants, rapport à l’aridité du désert ; ça demandait à rafraîchir. En foi de quoi, ma buvette date de la croisade. »

Quant aux bâtiments de la Préfecture eux-mêmes, Boivin ne les respectait pas.

Ce sont des parvenus qui sortirent de terre aux environs de l’an 1610.

La maison Boivin était un cabaret assez vaste et fréquenté, comme vous pouvez le penser, par des gens complètement étrangers à l’étiquette des cours. Sa principale clientèle était composée de ces hommes hardis et chevaleresques qui, dédaignant le travail manuel et les professions libérales, vivent de la protection qu’ils accordent aux belles. Ils ne jouissent pas de l’estime publique.

À ce fonds, hélas ! considérable, se joignaient quelques gendarmes, des inspecteurs, des garçons de bureau, des pompiers et des rats de Palais, brûlés dans les autres gargotes de la Cité.

La tour, ou plutôt les tours, représentaient la partie galante de l’établissement.

J’ai le frisson en touchant à cela. Vénus pudique, dans les petits oratoires octogones qui formaient les divers étages de la tour principale, se serait voilé la face jusqu’aux genoux.

Néanmoins, il y venait des cuisinières de marchands d’ustensiles de pêche, pour fréquenter des gendarmes en tout bien tout honneur.

Dans ces boîtes on tenait aisément deux preux et deux demoiselles. Le père Boivin, ce faiseur de mots, disait : « En bourrant, on en met huit ! Et ça tient ! »

Au 3e étage les « cabinets » s’arrêtaient. Les combles étaient loués en garni.

Le garni se composait en tout de trois chambres : celles de Paul Labre, celle de Thérèse Soûlas, qui couronnait la maison n° 3, et celle de « Gautron, à la craie jaune », qui occupait le faîte de la Tour Tardieu.

Il n’est pas inutile de noter qu’en 1834, la maison contiguë à la gargote Boivin et marquée du n° 5 venait d’être louée par l’administration, qui y reconstituait le service de sûreté, après la destitution du fameux Vidocq.

Le regard de Paul Labre, triste et chargé de rêverie, se tourna vers l’échappée qui montrait un coin du grand paysage de la Seine ; ainsi éclairé par les rayons du couchant, son visage sortait, mâle et net comme un médaillon de David, hors de l’ombre qui était derrière lui. C’était un jeune homme aux traits nobles et fiers. Dans l’expression de ses grands yeux vous eussiez deviné je ne sais quelle hardiesse vaincue et l’éclair éteint d’une gaieté qui n’était plus.

Il avait dû souffrir cruellement et longtemps, après avoir joui avec passion de quelques jours heureux.

Il était très pâle. Son front, couronné de cheveux bruns, court bouclés, avait de la distinction et aussi de l’ampleur. Les lignes de sa bouche faisaient naître l’idée d’une fermeté douce, mais brisée par le malheur.

En somme, quiconque l’eût remarqué, vêtu qu’il était d’une blouse de laine grise, à la fenêtre de ce misérable taudis, aurait pensé qu’il n’avait là ni son vrai costume, ni sa vraie place.

Le mur du jardin, donnant sur le quai, confinait à une série de maisons en retour, formant angle droit avec la cour du Harlay. Presque toutes ces maisons existent encore, excepté la première, la plus grande : celle qui, par conséquent, masquait les autres en ce temps-là.

Elle n’avait que deux étages, tous deux très haut, surmontés de mansardes semi-circulaires, perçant un toit à pic. Elle devait avoir été habitée noblement.

À chaque étage, une fenêtre à balcon ouvrait sur le jardin.

Ce jour-là, celle du premier étage s’abritait derrière ses persiennes fermées, celle du second restait entrouverte.

Un foulard de couleur rouge flottait au vent, noué à l’un des barreaux du balcon.

Ce fut vers la fenêtre fermée du premier étage que le regard de Paul Labre s’abaissa. Un sourire mélancolique vint à ses lèvres.

– Ysole ! murmura-t-il. Qu’y a-t-il donc dans un nom ? Je l’ai entrevue de loin ; d’en bas je l’ai adorée. Elle va être le dernier battement de mon cœur !

Sa main s’approcha de ses lèvres comme s’il eût voulu envoyer un baiser.

Mais sa main retomba. Ses yeux venaient de rencontrer le foulard rouge qui flottait comme un drapeau au balcon de l’étage supérieur.

Un éclair de curiosité s’alluma dans son regard.

– Voilà trois fois, murmura-t-il, trois fois que je remarque pareille chose. Est-ce un signal ?

Il n’acheva point ; son œil s’éteignit, et ces quatre mots vinrent mourir sur ses lèvres :

– Désormais, que m’importe !

III La mansarde

Paul Labre laissa échapper un grand soupir, et son dernier regard fut pour les persiennes closes derrière lesquelles était son rêve.

Il poussa les battants de la croisée, qui, en se fermant, firent presque la nuit dans la mansarde. Il alluma une pauvre petite lampe à bec qui était sur la commode, et revint s’asseoir devant la tablette du secrétaire.

Non, ce n’était pas un poète. Du moins, il ne faisait pas de vers. Les lignes serrées qui couvraient à demi son papier étaient égales et allaient jusqu’au bout de la page.

– Ysole ! répéta-t-il, comme si la musique de ce nom l’eût charmé. Heureuse fille ! charmant sourire ! M’a-t-elle jamais vu quand je m’arrêtais sur son chemin ? Elle doit être bonne, j’en suis sûr, bonne comme les anges. Si j’avais gardé le pauvre bien de mon père, j’aurais pu m’approcher d’elle ; si j’étais un mendiant, elle me ferait l’aumône… Mais tout est bien. Si ma main avait seulement effleuré la sienne, je n’aurais pas le courage de mourir !

Un larifla, fla, fla, chanté faux et en chœur par des accents alsacien et marseillais réunis monta des étages inférieurs. On dînait dans les cabinets. Quelques jurons auvergnats où chaque R valait un tour entier de crécelle ponctuaient la mélodie. La cloison à droite en entrant laissa passer trois petits coups frappés discrètement, et une voix douce cria :

– À la soupe, monsieur Paul, s’il vous plaît ! La vôtre est au chaud. M. Badoît arrive.

Paul Labre venait de tremper sa plume dans l’encre.

– Je n’ai pas faim, ma bonne madame Soûlas, répondit-il. Dînez sans moi.

– Qu’est-ce que c’est que toutes ces affaires-là ! gronda la bonne grosse voix de Badoît ; ce chérubin-là me fait de la peine. Je parie que nous allons le voir malade !

– Allons, monsieur Paul, reprit Mme Soûlas, un peu de courage ! Vous savez bien que l’appétit vient en mangeant.

La plume de Paul courait déjà sur le papier.

Nous avons dit « la cloison » en parlant du mur qui séparait Paul Labre de ses interlocuteurs. C’était, en effet, à cause de la conformation des lieux, un simple pan de briques, posées debout et fermant le côté droit de la chambre, à partir de l’endroit où la courbe cessait.

Au contraire, le pan opposé, légèrement renflé, avait toute l’épaisseur des pierres de taille, bâtissant la tour du coin.

Cependant, au moment où Paul Labre commençait à écrire, ce bruit sourd et continu que nous avons entendu tant de fois et qui déjà l’avait arraché à son travail se fit ouïr de nouveau.

Il semblait que des mineurs fussent occupés à pratiquer une sape de l’autre côté de la muraille, massive comme un rempart.

La plume de Paul resta un instant suspendue. Il écouta. Puis il murmura, comme il avait fait pour le foulard rouge :

– Que m’importe désormais ?

Et il se reprit à écrire.

Dans la chambre où était Mme Soûlas on continuait de causer tranquillement, et l’on causait de Paul, car son nom prononcé revenait à chaque instant. Mais il n’entendait plus. Sa plume allait et traçait la suite d’une longue lettre.

Ce qu’il écrivait était ainsi :

« … J’arrive à l’aveu terrible et que je ne pouvais te faire qu’au dernier moment. Ce M. Charles, chez qui M. Lecoq m’avait placé, s’appelait V… de son véritable nom. Je l’ignorais.

« Tu as bon cœur, Jean, tu n’accuseras pas notre mère qui avait sollicité elle-même l’appui de ce Lecoq, dont je t’ai déjà parlé, dont je te parlerai encore. La misère était dans la maison, la vraie misère, et ma mère continuait de jouer toujours.

« C’était pour moi qu’elle tentait ainsi la fortune ; elle m’aimait bien.

« Tu n’étais plus là, toi qui l’aurais guidée. Mais je t’ai dit ces choses vingt fois déjà : ma mère était sans ressources, malade, et son état mental m’épouvantait. Pour lui donner, moi, son dernier morceau de pain, j’avais accompli un sacrifice dont la terrible portée m’était tout à fait inconnue.

« – Bientôt, je vous mettrai à l’épreuve.

« Ce soir-là, qui décida de ma vie et de ma mort, le chef de la 2e division de la préfecture vint voir M. V… dans son cabinet. Il lui donna un ordre, et M. V… qui obéissait quand il voulait, répondit :

« – Moi, je ne me charge pas de cela ; je suis pour les voleurs. Dans la politique, on attrape des coups de pistolet, et je n’aime pas ça. Mais j’ai un petit bonhomme qui a le diable au corps : un vrai casse-cou !

« – Va pour le petit bonhomme, répliqua le fonctionnaire, pourvu que le général soit arrêté ce soir, sans bruit et proprement.

« Le petit bonhomme, c’était moi.

« Notre mère croyait, elle l’a cru jusqu’à sa dernière heure, que j’avais un petit emploi dans un bureau de commerce.

« Et Dieu sait que j’avais fait de mon mieux pour me placer ! Mais je savais tout ce qu’on apprend aux enfants riches ; j’ignorais, j’ignore encore tout ce qu’il faut connaître pour gagner honnêtement sa vie.

« Notre pauvre mère se croyait toujours sur le point de faire une immense fortune. La fièvre lui donnait des rêves ; la nuit, elle parlait tout haut ; elle disait souvent :

« – Voilà quarante-sept tirages que je nourris ce quaterne ! Il sortira. Dieu n’est pas méchant : pourquoi n’exaucerait-il pas un jour ou l’autre mes neuvaines ? M. Lecoq sait tout et voit tout ; il guette pour moi une hausse sur les fonds espagnols, et si j’avais eu le capital nécessaire pour pousser à bout sa grande martingale, nous roulerions sur l’or !

« C’était à moi qu’elle disait tout cela d’un ton persuasif et doux, comme si elle eût répondu à des reproches que jamais, Dieu merci, je ne lui ai adressés.

« Le jeu n’était plus pour elle une passion, mais bien sa vie même. Il n’y avait plus rien en elle que le jeu et la tendresse profonde dont elle m’entourait ; mais cette tendresse elle-même, égarée et empoisonnée par sa manie, la sollicitait à jouer.

« À son sens, j’étais fait pour être un grand seigneur ; elle m’admirait par la pensée dans mon rôle d’homme puissamment riche : cavalier accompli, homme du monde éblouissant, chasseur sans rival, que sais-je ? Elle m’a dit une fois : « Ma première vraie larme fut quand on remit des parements neufs à ton habit du dernier hiver. C’est là que je vis toute l’horreur de notre misère ! »

« Manger du pain sec n’était rien. Mais n’avoir pas un habit irréprochable et à la mode exacte du moment, moi le futur maître des salons parisiens !…

« Je ne sais pas pourquoi je te dis cela, Jean, mon frère. J’étais bien enfant quand tu quittas la France. Quand j’appelle ton souvenir, je vois un grand jeune homme souriant et hardi, avec des cheveux châtains bouclés. C’est tout. Les traits de ton visage m’échappent et je ne t’ai retrouvé parfois qu’en me regardant dans une glace aux heures si rares de mes gaietés d’adolescent.

« Je voulais t’écrire seulement quelques lignes : un testament, pour te dire avec une brève franchise comment j’ai vécu et pourquoi je meurs.

« Et voilà déjà de longues pages !

« Je ne crois pas que ce soit frayeur du grand moment : je ne cherche pas un prétexte pour retarder l’heure. Non. Notre père était un soldat ; notre mère est morte en souriant ; nous sommes braves.

« J’ai prouvé que j’étais brave.

« Mais je ressens un indicible plaisir à causer ainsi avec toi, mon frère, la dernière goutte de sang vivant qui reste de notre famille, mon unique ami, mon seul parent.

« Et qu’importe une heure de plus ou de moins, puisque ce sera la dernière ?

« J’en étais à te dire comme quoi M. Charles me proposa au chef de la deuxième division pour arrêter le général comte de Champmas, conspirateur d’espèce particulière qui voulait réunir en un seul corps de bataille les républicains, les carlistes et les bonapartistes. Paris ne parlait que de barricades, les pavés de la rue Saint-Merri n’étaient pas encore remis en place ; il y avait dans toutes les classes sociales une bruyante et ardente fermentation. Le pouvoir comptait peu d’amis.

« – Qu’est-ce que c’est que ce petit bonhomme ? demanda le fonctionnaire.

« – Un gentilhomme ruiné, répondit M. V…, le jeune Labre… un petit lion !

« – Qui lui donnerez-vous pour le soutenir ?

« – Personne.

« – Et que fera-t-on pour lui, s’il réussit, comme nous le voulons, sans scandale et sans bruit ?

« – Rien. C’est un instrument, ni plus ni moins, répliqua M. V… Quand je prête un instrument, je veux bien qu’on s’en serve, mais je ne veux pas qu’on me le gâte.

« Cette conversation m’a été répétée textuellement par le général que j’allai voir dans sa prison, et dont je suis devenu l’ami. Cela m’étonne, car tu sais déjà que je l’arrêtai et qu’il est encore prisonnier à cette heure. Sois tranquille : je meurs homme de cœur et d’honneur.

« Il y avait juste cinq mois que M. V…, ou M. Charles, me comptait deux louis par semaine pour ne rien faire. Je l’avais vu rarement.

« M. Lecoq, qui m’avait adressé à lui, et qui a exercé une si grande influence sur la destinée de ma mère, m’était totalement inconnu. Notre mère était mystérieuse de caractère, et je crois qu’elle avait vaguement conscience de ce fait que M. Lecoq était l’auteur de sa ruine, mais elle se confiait à lui tout de même. Seulement, elle avait honte.

« Pour moi, M. Lecoq et M. Charles étaient deux « hommes d’affaires », tenant chacun une agence de renseignements pour le commerce.

« Il m’est venu à l’idée, depuis, que M. Lecoq et M. V… étaient peut-être le même homme.

« Je n’aurai pas le temps de vérifier ce soupçon.

« M. V… me dit son nom, ce soir-là, et j’eus froid jusque dans la moelle de mes os. Tout ignorant que j’étais, j’avais dix-neuf ans, et les petits enfants, à Paris, savent quel est le métier de M. V…

« Il me fit appeler à dix heures du soir.

« Il avait un habit de bal, une cravate blanche et plusieurs crachats d’ordres étrangers. Cette splendide toilette avait été faite à mon intention. La question de savoir comment je le jugerais au lendemain de cette mascarade lui importait peu ; il voulait m’éblouir, ce soir, et il m’éblouit.

« J’ai été agent de police, mon frère, et c’est pour cela que je me tue. Je t’ai promis de te raconter l’acte unique, accompli par moi dans ces fonctions douloureuses et taxées d’infamie. J’hésite.

« La mort de notre mère m’a déchargé du devoir de vivre.

« La vue d’Ysole m’a enseigné la honte et le désespoir. J’ai compris qu’il fallait mourir seulement lorsque le souffle d’amour a éveillé mon cœur.

« Je me suis demandé : Puis-je être aimé ? Ma raison a répondu : Non, c’est impossible.

« Mon parti a été pris.

« Ysole ne saura jamais que le rêve d’un malheureux tel que moi a outragé sa noble et souriante jeunesse.

« J’hésite. J’ai peur que tu ne me comprennes point. Au premier aspect, le plan de M. V… pour m’amener à ses fins doit paraître puéril et absurde. Il l’était en effet. Cet homme véritablement habile, ce jugeur de consciences avait choisi une voie absurde parce que je ne savais rien du monde, et puérile, parce que j’étais un enfant.

« Il me dit : … »

Ici Paul Labre écrivit successivement une douzaine de mots qu’il raya tour à tour. Quelque chose l’arrêtait dans son récit qui était une plaidoirie. Il sentait la vérité si invraisemblable qu’il n’osait l’exprimer.

Tous ceux qui ont écrit non pas seulement des livres, mais des lettres importantes, savent cela.

Tant que la plume court, il est facile d’isoler sa pensée.

Aussitôt que la plume s’arrête, la voix des choses extérieures est de nouveau entendue et redouble ses importunités.

Le bruit du marteau de démolisseur revint aux oreilles de Paul et s’empara de lui tyranniquement. Il lui parut que la vieille masure tremblait sous ces chocs répétés.

Dans ce pauvre monde où vivait Paul, dans ce cercle étroit d’humbles connaissances qui l’empêchait d’être tout à fait solitaire, on racontait souvent d’étranges et lugubres drames. La poésie de ces couches sociales n’est pas gaie, et les légendes du coin du feu, là-bas, ont presque toujours odeur de sang.

La proximité de la Préfecture de police n’était pas, comme on pourrait le croire, un motif de sécurité. Les Anglais, qui sont portés par tempérament vers le calcul des probables et le travail de déduction ont, les premiers, découvert que le crime, dans son éternel jeu de cache-cache, aime à se rapprocher du regard qui l’observe. Au moral et au physique, on ne voit pas bien de trop près. L’œil de l’esprit et l’œil du corps ont leur point comme les lorgnettes.

Les environs immédiats de la préfecture, à Paris, comme ceux du metropolitan-police, à Londres, ne jouissent pas d’une bonne réputation.

Il y a des courants pour les sinistres vogues aussi bien que pour les succès d’art. Au temps dont nous parlons, la monstruosité à la mode était l’emmurement de la rue Pierre Lescot, où un malheureux provincial venait d’être maçonné derrière les lambris d’une Cythère de bas étage.

Le mot se disait : « emmuré ». La chose, renouvelée du Moyen Age, effrayait et divertissait les imaginations, avides de brutal émoi.

Paul Labre se prit à écouter.

L’idée d’un homme emmuré dans les épaisses parois de la tour voisine naquit en lui, malgré lui.

Aussitôt née, cette idée s’empara de son cerveau. Il se leva et courut vers la porte du carré qu’il ouvrit pour la seconde fois. Sur le carré, les bruits de la gargote montaient par l’escalier en colimaçon comme dans un entonnoir acoustique. Les cabinets particuliers de tous les étages envoyaient leur contingent de fracas confus, mêlés à de véhémentes odeurs de victuaille. Les couteaux et les fourchettes grinçaient, les assiettes claquaient, les dames glapissaient ou hurlaient, les hommes riaient ou juraient : par-dessus le tout, des chants rauques éclataient. L’établissement Boivin allait bien. C’était l’heure.

Impossible d’entendre autre chose que l’établissement Boivin.

Paul Labre jeta un regard à la porte de droite : la porte de la tour. Elle ne laissait rien deviner. Tout semblait calme au-delà de ce seuil, où se dressait une mince raie lumineuse.

Il rentra. Dès qu’il fut dans sa chambre et que la porte en fut close, le bruit du marteau recommença. Paul se dirigea vers la croisée.

En l’ouvrant, sa main tremblait.

Comme il mettait la tête au-dehors, son regard se tourna malgré lui vers la maison à deux étages qui confinait au mur du jardin de la Préfecture et dont la façade donnait sur le quai des Orfèvres. La nuit était venue. Au second étage de cette maison, une lumière, placée à l’intérieur, envoyait ses rayons sur le balcon, précisément de manière à éclairer le foulard rouge qui flottait aux barreaux.

Les persiennes du premier étage avaient été ouvertes. Derrière les rideaux de mousseline, dans un salon faiblement éclairé, on voyait la silhouette d’une jeune femme debout et dont le regard semblait épier le quai, par-dessus la clôture du jardin.

– Ysole ! prononça encore Paul Labre.

Et tout le profond amour que grandissent la souffrance et la solitude était dans ce seul nom, murmuré plaintivement.

Vous l’eussiez affirmée belle, cette jeune femme dont on ne voyait point les traits. Sa pose avait la grâce hardie et souveraine de celles qui ont le droit d’être admirées. La lumière brillantait en se jouant les contours de sa coiffure et dessinait d’un trait précis les élégances juvéniles de sa taille ; elle attendait ou elle rêvait. Parfois, son front, qui brûlait peut-être, se collait à la fraîcheur des carreaux.

L’âme de Paul était dans ses yeux. Il ne savait plus pourquoi il avait quitté son travail.

Tout à coup, la belle jeune fille eut un grand tressaillement et se retourna. Elle bondit en avant comme si la joie l’eût soulevée. Ses deux bras s’ouvrirent en un geste de folle tendresse. À travers la mousseline, Paul, dont le cœur se brisait, crut distinguer l’ombre d’un homme.

Ce fut tout. La mousseline transparente cessa de donner accès au regard. La nuit s’était faite dans le salon du premier étage.

Mais, au même instant un homme parut au balcon du second. Une allumette phosphorique brilla, le temps de mettre le feu à un cigare, puis l’homme se retira.

Le foulard rouge ne flottait plus aux barreaux.

Paul voyait cela comme en un rêve.

À deux pieds de son oreille, un coup de marteau fut donné si violemment à l’intérieur de la tour, dont il aurait pu toucher la paroi renflée en étendant la main, qu’un fragment de maçonnerie extérieure, arraché par le contrecoup, tomba avec bruit dans le jardin de la Préfecture.

Paul écouta machinalement, sans détacher son regard de cette maison où était son cœur.

Ce violent choc était apparemment le dernier. L’intérieur de la tour devint silencieux.

IV Ordinaire de MM. les inspecteurs

– Allons ! allons ! monsieur Paul ! cria encore Mme Soûlas, qui avait quitté la table pour venir frapper à la cloison, ces messieurs sont au complet, il ne manque plus que vous. Venez causer, si vous ne voulez pas dîner ; ça vous tirera de vos idées noires.

Comme M. Paul ne répondait point, Mme Soûlas se découragea et vint reprendre sa place.

Sans la compter, il y avait maintenant six convives autour de la table : tous inspecteurs, tous gens modestes et rangés, à l’exception du fameux M. Mégaigne, qui était assez rangé, malgré sa qualité de mauvais sujet, mais qui n’était pas modeste.

Sauf M. Mégaigne, aucun des habitués de l’ordinaire tenu par maman Soûlas n’avait l’ambition de passer ministre de la police. Mégaigne était le personnage éblouissant de cet obscur cénacle. Il excitait des jalousies. Thérèse Soûlas était obligée de l’admirer en secret pour ne point mécontenter le reste de ses pratiques.

M. Badoît avait du zèle et de l’acquis, M. Chopand connaissait les fortes traditions, M. Martineau flattait ses chefs, mais Mégaigne avait pour lui les femmes et il était de la nouvelle école.

Le dimanche, quand il mettait son chapeau « flamme d’enfer » sur l’oreille et qu’il nouait sa cravate en chou, bien des gens, à Belleville et à Ménilmontant, le prenaient pour un artiste du théâtre Beaumarchais. Il portait, ces jours-là, une lévite, pincée à la taille militairement, une badine et des gants de filoselle. Les bals du Delta, des Montagnes-Françaises et de l’Île-d’Amour étaient pleins de ses victimes.

Il était grand et lourdement bâti ; il avait cette laideur noire, luisante et contente des méridionaux dodus. On prétend qu’elle vaut la beauté. Il était hardi, fluent de paroles et riche d’accent : en somme, un inspecteur remarquable.

Chopand ne l’aimait pas, mais il le considérait.

Je ne sais pas comment vous vous représentez un mess d’agents de police, mais chez Mme Soûlas, tout était calme et décent ; on n’y faisait jamais de bruit, et les rapports des habitués entre eux étaient d’une rigoureuse politesse. C’est une chose bien remarquable : ces couches excentriques de notre société auxquelles la considération est refusée vivent dans un continuel besoin de considération.

La passion de tenir son rang y survit à toutes les humiliations, y résiste à toutes les misères.

Il y a souvent un décavé de la grande roulette du monde sous la redingote râpée de ces proscrits, et cela est si vrai que ceux qui ne sont pas réellement des vaincus se parent de défaites imaginaires.

La mode est ici d’avoir eu des « malheurs ».

Ce sont des pays peu connus, malgré l’énorme curiosité qu’ils inspirent et malgré les livres soi-disant révélateurs qui glissent dans leur titre ce mot à la fois détesté et friand : Police. La portion calme de ce peuple souterrain végète et n’a point l’idée d’écrire ses mémoires ; rien n’est difficile, au fond, comme de confesser ces natures défiantes. Ceux qui prennent la plume sont généralement des révoltés ; ils ont deux besoins : pêcher des lecteurs et se venger : aussi, plaident-ils sans cesse la cause de leur rancune.

Leurs pamphlets sont souvent intéressants, mais ils ne restent point aux étalages des librairies. La prétention même qu’ils affichent de dévoiler certains secrets les rend suspects, et on les supprime.

Moi, je le dis bien haut et tout d’abord, je ne dévoile rien, pour la raison excellente que je n’ai jamais rien pu découvrir.

J’ai voyagé pendant de longues semaines dans ces sombres latitudes, regardant, espionnant, quêtant ; j’ai fait des bassesses auprès des employés, grands et petits ; j’ai nourri, j’ai abreuvé des transfuges qui me promettaient monts et merveilles.

Néant. Les transfuges mentaient, les fidèles gardaient le secret.

Mais, en définitive, je n’ai pas perdu mon temps dans ces bizarres et giboyeuses contrées, puisqu’un jour je m’y suis trouvé face à face avec le même drame le plus curieux qui me soit tombé sous la main depuis que je tiens une plume.

Revenons à ce drame, dont les comparses sont en scène, séparés du héros par une mince cloison de briques.

Mme Soûlas planta son couteau à découper dans le bon morceau de bœuf qui avait fait la soupe.

– Ce jeune homme-là m’inquiète, dit-elle avec une véritable tristesse. Il a du chagrin, bien sûr !

– Chagrin d’amour dure toute la vie… chanta Mégaigne.

Cela ne fit pas rire, parce que Paul inspirait de l’intérêt à tout le monde. M. Badoît reprit :

– Depuis qu’il a perdu sa défunte mère, il n’a plus goût à rien.

Thérèse ajouta en servant les tranches de bœuf à la ronde :

– C’est tendre comme du poulet !

– Le petit Labre ? demanda M. Mégaigne. Non, le bouilli… ne vous fâchez pas, chère dame, quand on travaille de tête, on a besoin de plaisanter un peu pour se reposer. S’il faut donner un gage, voilà mon rond de serviette, et je rachète avec une nouvelle : on s’est encore adressé à M. Vidocq, pour l’affaire du marchef.

– Est-ce possible ! s’écria M. Chopand ; ils le renvoient, ils le prennent ; ça fait pitié de voir les chefs aller ainsi à tâtons.

– M. Vidocq est si adroit ! dit Mme Soûlas.

Autour de la table, tout le monde haussa les épaules. Mme Soûlas reprit :

– Sait-on au juste la chose du marchef ?

– On la sait, répondit M. Mégaigne ; c’est moi qui l’ai trouvée du haut en bas, et je peux bien la dire, puisque mon rapport est déjà au bureau. Jean-François Coyatier, dit le marchef des Habits Noirs, était renvoyé devant la Cour d’assises de la Seine pour assassinat suivi de vol. Les petits ruisseaux font les grandes rivières : dans l’instruction on avait cueilli tout un bouquet de crimes et délits, anciens, modernes et autres : de quoi faire condamner une douzaine de coquins. Le marchef devait passer tout de suite après l’affaire politique où le général de Champmas est témoin… et, par parenthèse, on dit que l’audience d’aujourd’hui ne sera pas finie à minuit ; le général est au Palais, je l’ai vu…

– Est-il bien changé ? demanda Thérèse Soûlas, qui tâcha de mettre de l’indifférence dans son accent.

– Assez… Mais s’il s’évade, celui-là, il sera sorcier ! Il est gardé à la papa, rapport à l’histoire de « Gautron à la craie jaune… ». Monsieur Badoît, Pistolet, votre chien basset, a-t-il été en chasse aujourd’hui ?

– Je dirai ce que je sais, répondit Badoît, puisque vous dites ce que vous savez. Allez…

– Et les autres ! interrogea Mégaigne.

Chopand, Martineau et le restant des convives répliquèrent :

– Nous dirons ce que nous savons.

Badoît ajouta :

– Il y a anguille sous roche, et ce ne sera pas trop de nous mettre tous ensemble.

– Alors, cartes sur table ! poursuivit Mégaigne. Ce serait drôle si le Vidocq avait un pied de nez ! Je reprends mon histoire : Le marchef savait que son compte était réglé d’avance. Il a annoncé des révélations, mais là à bouche que veux-tu. S’il avait pu faire mettre dans les journaux qu’il voulait vendre tout un paquet de mèches, il aurait payé pour ça vingt-cinq sous la ligne. Il le disait aux gens de service, aux détenus, aux gendarmes, et il finissait toujours par ces mots : Les coquins me laissent en souffrance ici, comme un billet qu’on ne veut pas payer, c’est bon ; mais si je vas jusqu’à l’audience, je donne l’adresse du Père-à-tous ou grand Habit-Noir, je fournis les moyens de pincer Toulonnais-l’Amitié, et le prince, et les autres… Ah ! ah ! on en verra de drôles !

– Compris ! dit Chopand. Il a parlé si haut que la chose est arrivée jusqu’aux Habits Noirs.

– En deux temps. Ils ont partout des oreilles ouvertes. Avant-hier, le marchef avait l’air tout content ; il a répondu au greffier qui lui demandait pour quand ses fameuses révélations : « Il fera jour demain, maître Peuvrel… » et, le lendemain, l’oiseau était envolé.

– Et il ne s’évade jamais à la douce, celui-là, fit observer Chopand. Un guichetier sur le carreau et deux gendarmes à l’hôpital !

– Qu’est-ce qui prend du café ? demanda ici Mme Soûlas. On n’attrapera donc jamais ce Toulonnais-l’Amitié !

– Tant qu’on s’adressera à M. Vidocq pour prendre Toulonnais-l’Amitié. … commença Badoît vivement.

Mais il n’acheva point sa phrase et dit :

– Je prends du café.

Tout le monde fit la même réponse. On mit le feu aux pipes. C’était un conseil de guerre. Pendant que Mme Soûlas soufflait les charbons sous la bouilloire, Badoît reprit en baissant la voix :

– Pour quant à ça, qu’il y a quelque chose, c’est sûr ; et M. Vidocq n’a qu’une paire d’yeux comme vous et moi. Je n’ai pas vu Pistolet ce soir, c’est grand dommage. Riez si vous voulez ; il vit avec les chats, capable de guetter la nuit, quand les autres n’y voient goutte. La veille du jour où Coyatier, le marchef, s’est évadé, Pistolet avait remarqué un foulard rouge…

– C’est vrai, interrompit Mégaigne, j’avais oublié le foulard rouge. Il est dans mon rapport. Du cachot où était le marchef on pouvait voir le foulard rouge à une fenêtre de la rue Sainte-Anne-du-Palais. On pense que c’était un signal. Je me présentai moi-même le lendemain soir pour visiter cette maison. La chambre à laquelle appartenait la fenêtre où le foulard rouge avait été signalé n’avait point de locataire.

– Eh bien ! dit Badoît, je suis entré tantôt chez Paul Labre. Je l’aime, moi, cet enfant-là. Vis-à-vis de sa fenêtre, sur le quai, il y a une maison.

– Celle où habite la fille du général ! l’interrompit-on de toutes parts à la fois.

– La fille du général, ou plutôt les filles, car on dit que la cadette est là aussi maintenant, demeurant au premier. C’est au second, sur un balcon désert, que j’ai vu un foulard rouge, flottant comme un drapeau…

– Et c’est tout ? interrogea Chopand.

– J’ai été commandé, répondit Badoît, pour fouiller le cabaret des Reines-de-Babylone, rue des Marmouzets, où M. Vidocq pensait trouver Coyatier. En revenant des Reines-de-Babylone, où nous n’avons rien trouvé, j’ai visité, pour mon compte, tous les garnis des environs. J’avais mon idée : je cherchais le nom de Gautron écrit à la craie jaune.

– Tiens ! tiens ! s’écrièrent les convives ; pas mal !

– Rien, et pourtant, le marchef ne doit pas être loin ! Je le flaire, je le sens.

– Demain matin, mes petits, dit Mégaigne, à la première heure, rendez-vous à la maison des filles du général. Je me charge du mandat de perquisition. Nous la retournerons comme un gant, cette baraque-là. Est-ce dit ?

– C’est dit ! fut-il répondu à l’unanimité.

Mme Soûlas frappait pour la dixième fois à la cloison et criait :

– Pour le café, monsieur Paul ! Venez prendre au moins votre demi-tasse.

Un merci bref et impatient fut la seule réponse du jeune homme.

Il était toujours assis à sa petite table, et sa plume courait sur le papier ; longtemps arrêtée par la difficulté d’énoncer un fait pénible et d’exprimer une douloureuse vérité, elle avait franchi enfin l’obstacle et courait maintenant sans hésitation.

« Mon frère, écrivait Paul, à quoi bon plaider une cause perdue ou choisir laborieusement le meilleur moyen de présenter ma misérable histoire ? Je vais être vrai, cela suffit. Je suis content que tu sois mon juge.

« M. V… commença par me parler de ma mère, de sa santé chancelante, de son âge et de la grande position qu’elle regrettait. Il m’apprit qu’elle avait des dettes ; il ne me cacha point que les engagements souscrits par elle étaient de l’espèce la plus dangereuse, et il ajouta :

« – C’est une excellente personne, très impressionnable et qui a mal dirigé sa vie. Nous l’aimons tous ; je dirai plus, nous la respectons ; mais ses amis ont fait tout le possible. C’est à vous maintenant, monsieur Paul, de donner un coup de collier.

« – Je suis prêt à tout, répondis-je.

« – À tout ? répéta-t-il en me regardant fixement.

« Puis il reprit :

« – C’est bien… D’autant qu’avec sa pauvre tête, un malheur de l’espèce que je redoute la tuerait tout net.

« – Quel malheur redoutez-vous, monsieur, au nom du ciel ! m’écriai-je.

« Il ouvrit la bouche pour me répondre ; mais au lieu de parler, il se mit à ranger des papiers sur son bureau.

« – Votre père était un vrai gentilhomme, dit-il brusquement. Êtes-vous carliste comme lui ?

« – Mes affections et mes croyances importent peu, répliquai-je. Aucun engagement ne m’empêche de servir le gouvernement du roi Louis-Philippe.

« – C’est bien, fit-il pour la seconde fois, mais ce n’est pas assez. Avez-vous lu l’histoire de Georges Cadoudal s’attaquant au Premier consul ?

« – Oui, monsieur.

« – Eh bien ! répondez franchement : Georges Cadoudal est-il pour vous un héros ou un assassin ?

« Je ne m’attendais pas à cette question, qui me troubla. Encore à cette heure je n’y saurais point répondre par un seul mot, parce que Cadoudal n’est pour moi ni un assassin, ni un héros. Je gardai le silence.

« – Auriez-vous défendu le Premier consul contre Georges Cadoudal ? interrogea encore M. V…

« Cette fois, je répliquai sans hésiter :

« – Oui.

« – À la bonne heure ! s’écria-t-il en me tendant sa main, dont le contact me donna un frémissement.

« Il s’en aperçut, sourit et reprit :

« – Quand vous aurez plus d’âge, vous saurez que les gens utiles et forts sont presque toujours calomniés. Les partisans du mal me détestent parce qu’ils me redoutent. Ils m’ont fait la réputation qu’ils ont voulu me faire, car le public se met invariablement du côté de ceux qui accusent. Du reste, il y avait bien des choses à dire sur moi : je ne suis pas un petit saint, et je fais le bien par des moyens que les casuistes n’approuveraient pas. Je me moque des casuistes, hé ! l’enfant !

« Il eut un gros rire qui essayait d’être rond, mais qui était brutal.

« Tu as déjà deviné le vrai nom de M. V…, mon frère, ce nom qui arrête ma plume chaque fois que j’ai besoin de l’écrire. Tu as beau être loin de la France, les journaux te portent sa lugubre renommée. Peut-être, car le monde marche et les pouvoirs se moralisent, peut-être est-il le dernier exemple de cet étrange compromis entre le bien et le mal, entre la société qui se défend et le crime qui l’attaque. Ce personnage populaire, presque légendaire, publie en ce moment ses Mémoires, qui sont lus par l’Europe entière. Il appartient au crime par son passé ; on dit que son présent n’est pas une expiation, mais une industrie, et que la société ne l’emploie qu’aux dépens de son honneur.

« C’est un loup, traître aux autres loups, qu’on a dressé à chasser ses frères.

« La méthode est vieille. Déjà deux fois le gouvernement a eu honte, et M. V… a été destitué. Mais quand il ne sert pas, il nuit, et l’administration, qui s’est lié les mains en acceptant deux fois son aide, le reprend par besoin ou par frayeur.

« – Eh bien ! mon jeune ami, poursuivit-il, voilà l’embarras où nous sommes : nous avons à Paris un Georges Cadoudal, ennemi personnel du roi, qui veut tuer le roi.

« J’étais fort attentif et fort ému. L’idée de me mettre aux côtés d’un roi pour le défendre m’attirait et me plaisait. Je croyais qu’on allait me proposer cela.

« – Je suis prêt, dis-je. Pour arriver au roi, il faudra me passer sur le corps !

« Il y eut un peu de commisération dans le bon gros rire de M. V…, qui grommela :

« – Bravo, champion du roi, chevauchant à la portière du carrosse avec une lance et un bouclier, prêt à défier tous les chevaliers félons qui voudraient le percer d’un dard ou d’une javeline ! Mon cher monsieur Paul, cela ne se fait plus ainsi, depuis qu’on a inventé la poudre. Les chevaliers félons ont des moyens diaboliques de tuer les rois. Il ne faut pas attendre leur rencontre. On va les trouver chez eux, on les ficelle comme des paquets et on les met au roulage pour quelque endroit où sont les cages bonnes à garder de pareils oiseaux.

« – Monsieur, repartis-je vivement, je ne vaux rien pour un pareil métier.

« – Savoir, mon jeune gars, savoir. On ne se connaît pas soi-même. À votre place, moi, j’aimerais mieux faire un peu violence à mes goûts que de voir ma mère malade, arrêtée et conduite en prison.

« – En prison ! ma mère ! m’écriai-je.

« – Point d’éclat, s’il vous plaît, me répondit M. V… Je vous ai choisi pour vous épargner une grande peine. Nous allons causer tous deux… Allez, il faut bien que les Georges Cadoudal soient arrêtés par quelqu’un, et ce n’est pas la mer à boire. »

V Les mémoires de Paul

« M. V… consulta une très belle montre que sa grosse main caressait avec complaisance.

« – J’ai dix minutes encore à vous donner, reprit-il pendant que je gardais le silence. Après ça, je monte en voiture pour aller à Neuilly, souper avec le roi – en garçons –, la reine est à Saint-Cloud. Ils me font rire avec leur mépris, voyez-vous, mon jeune coq, tous ces gens-là. Je suis l’ami du roi, voilà, ni plus, ni moins : est-ce que ça déshonore ? J’étais l’ami du duc d’Orléans avant 1830. Decazes pourrait vous dire comment nous l’avons menée, cette comédie de quinze ans ! Il y avait bien Angles, Delavau et d’autres, mais quand je suis quelque part dans le troisième dessous, les préfets de police n’y voient plus que du feu. Faut-il dire au roi, ce soir, que vous refusez de le servir ?

« Je n’avais pas dix-neuf ans, mon frère, et pourtant, cet argument ne me toucha point.

« – Il faut dire au roi ce que vous voudrez, monsieur, répliquai-je. Je suis le fils d’un homme qui, après un pareil acte, m’aurait défendu de porter son nom !

« – Vous êtes le fils d’une femme, aussi, monsieur Paul, me dit M. V… froidement. Votre père est mort, de profundis, mais votre mère vit et souffre !

« Il choisit sur son bureau trois petits papiers qu’il tint entre l’index et le pouce pour me les montrer. C’étaient trois lettres de change au bas desquelles je pus lire la signature de ma mère.

« – Elles sont échues, me dit M. V… ; elles ont été présentées, elles n’ont pas été payées ; on les a protestées ; il y a jugement – et prise de corps.

« Je n’avais pas dix-neuf ans ; l’image de notre mère qu’on emmenait en prison passa devant mes yeux, et je courbai la tête.

« – Mais pourquoi me choisir ? demandai-je pourtant, pendant que deux larmes roulaient sur ma joue.

« – Ah ! voilà ! repartit M. V… d’un air bon enfant. Raison d’État, mon fils. Nous marchons sur des charbons ardents. Notre royauté à chapeau gris et à parapluie a cessé d’être populaire. Les agents ordinaires ne nous vaudraient rien ! Un esclandre nous ferait un tort incalculable : nous n’avons pas l’ombre d’une preuve. Notre Cadoudal, voyez-vous, est un peu plus malin que l’autre…

« – Qui est-il ? demandai-je.