La variée était en noir - Jean Failler - E-Book

La variée était en noir E-Book

Jean Failler

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Beschreibung


Dans cette enquête, Mary Lester devra lutter contre l'establishment pour faire apparaître la vérité au grand jour !

Voici Mary Lester plongée dans le monde étrange des marais de Brière dans le cadre — voulu par un ministre — d'une coopération avec la gendarmerie. Les gendarmes l'acceptent volontiers à condition qu'elle ne fasse pas de vagues et surtout, qu'elle ne se mêle pas d'enquêter sur les incendies qui ravagent des maisons de « hors venus » au marais.

Évidemment, il suffit d'interdire quelque chose à Mary pour qu'elle ait envie de le faire. Elle ne tarde pas à découvrir que ce qui se passe sur l'île aux Vierges est bien plus grave que les incendies, et à s'intéresser à un personnages louche et à sa compagne. Des gens qui ont le bras long, au point de pouvoir empêcher Mary de mener son enquête à bien ? Ils auraient tort de le croire...

Découvrez le tome 25 de cette saga de polars bretons haletante qui suit les aventures de Mary Lester, une enquêtrice originale et attachante !

EXTRAIT

Pour ceux qui ne me connaîtraient pas encore, je me présente: Mary Lester, bientôt trente ans, capitaine de police attachée au commissariat de Quimper dans le Finistère, célibataire sans enfants.
En cet après-midi de décembre j’étais à mon domicile, venelle du Pain-Cuit à Quimper, m’entretenant à perdre haleine au téléphone avec Lilian Rimbermin, mon ami de cœur. Ce jeune architecte, je l’ai connu lors d’une de mes enquêtes à Saint-Quay-Portrieux, puis perdu de vue avant de le retrouver lors d’une autre enquête à Rennes.
Depuis, nous nous voyons chaque fois que c’est possible. Lilian est un architecte d’un genre particulier. Son père, Hubert Rimbermin, un des ténors du barreau rennais, avait fait en sorte de nous séparer lorsqu’il s’était aperçu de notre attachement mutuel. « Hioube », comme aimait se faire appeler maître Rimbermin à son club de golf, considérait notre union comme une mésalliance.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Toujours aussi agréable à lire, avec une Mary têtue et ingénieuse qui n'hésite pas a donner de sa personne pour que justice soit faite. - Zembla, Babelio

Quand on est attaqué il faut rebondir et c'est ce que fait Jean Failler en nous offrant un très bon Mary Lester, Mary qui prend ici les commandes de la narration. - tana77, Babelio

Cette Brière que Jean Failler nous décrit, nous explique, est assez secrète en fin de compte. Encore une fois, j'ai beaucoup aimé. - domdu84, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu’il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lesteraujourd’hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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Seitenzahl: 418

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Jean FAILLER

 

La variée

était en noir

 

éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 St-Évarzec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce livre appartient à

xxxxxxexlibrisxxxxxx

 

 

A mes amis :

Jean-Loup CATTO

Marcel TICOS

 

 

Bibliographie :

«LA BRIÈRE»

Alphonse de Châteaubriant (Ed. Grasset)

 

«LES DERNIERS BRIÉRONS»

Jacques Péneau (Ed. de Brière)

 

«LA BRIÈRE»

B. Marquis / J. Péneau (Ed. Coiffard)

 

«LE PARC NATUREL RÉGIONAL DE BRIÈRE»

Ed. Pen ar Bed 1973

 

«Armorique et Brière»

BRETAGNE MAGAZINE N°6

 

«La Brière»

LE CHASSE MARÉE n°150

 

«La Brière AR MEN n° 4»

La chaumière de Brière AR MEN n° 96

 

 

Remerciements à :

Pierre DELIGNY dit « Ar Kraïon Ru »

Colette VLÉRICK

Joël GUILLOU

Jean-Michel BOURDIN

 

 

 

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

 

ISBN 978-2907572-62-0

 

La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.

 

 

 

Retrouvez les enquêtes

de Mary Lester sur internet :

http://www.marylester.com

 

Éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h - N° 10

Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec

Dépôt légal 2e trimestre 2004

Chapitre 1

 

Pour ceux qui ne me connaîtraient pas encore, je me présente: Mary Lester, bientôt trente ans, capitaine de police attachée au commissariat de Quimper dans le Finistère, célibataire sans enfants.

En cet après-midi de décembre j’étais à mon domicile, venelle du Pain-Cuit à Quimper, m’entretenant à perdre haleine au téléphone avec Lilian Rimbermin, mon ami de cœur. Ce jeune architecte, je l’ai connu lors d’une de mes enquêtes à Saint-Quay-Portrieux, puis perdu de vue avant de le retrouver lors d’une autre enquête à Rennes.

Depuis, nous nous voyons chaque fois que c’est possible. Lilian est un architecte d’un genre particulier. Son père, Hubert Rimbermin, un des ténors du barreau rennais, avait fait en sorte de nous séparer lorsqu’il s’était aperçu de notre attachement mutuel. « Hioube », comme aimait se faire appeler maître Rimbermin à son club de golf, considérait notre union comme une mésalliance.

Une famille « comme il faut » ne donne pas son unique rejeton à une femme flic. Fi donc! C’est un milieu où l’on se marie en grande pompe, la dame en blanc, le monsieur en frac, et je n’avais aucune envie de me prêter à cette mascarade, pas plus que de me marier d’ailleurs.

Parfois, quand j’ai envie de rire (et aussi de me faire peur), je me surprends à imaginer ce qu’aurait pu être ce mariage… Voir le commandant Jean-Marie Le Ster, mon père, lui aussi sapé en pingouin, au bras de Sonia Rimbermin, perruche emperlousée, déguisée en belle-mère, et jacassant en permanence, remonter l’allée centrale de la cathédrale de Rennes n’aurait pas manqué de sel! Comment ne pas penser au capitaine Haddock au bras de la Castafiore.

Je suis sûre qu’elle aurait trouvé papa « follement pittoresque ». Quant à lui, je n’imagine pas les commentaires…

Cependant comme maître Rimbermin avait projeté de marier son architecte de fils avec la fille d’un entrepreneur de travaux publics, probablement afin de bétonner les côtes de Bretagne à coup de résidences et de lotissements « les pieds dans l’eau », la question ne s’était pas posée.

Mais, je ne l’avais su que bien plus tard, Lilian avait, pour la première fois de sa vie, et au grand dam de toute la famille, désobéi à papa.

Sur sa lançée, il avait largué les amarres familiales et s’était spécialisé dans la construction de petites maisons dans les arbres, créant son entreprise qui avait prospéré au point qu’on le demandait maintenant dans toute la France pour concevoir et réaliser ces nids pour êtres humains désireux de voir les choses de haut.

Notre histoire d’amour fonctionne en pointillés, mais elle fonctionne. Je ne suis pas fille de marin pour rien et les vides de l’absence sont largement compensés par des lunes de miel à répétition; avec l’avantage de ne pas avoir un mec dans les jambes à longueur de temps.

Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi je vous raconte ça, c’est du domaine privé, personne n’a à y mettre le nez.

Après avoir raccroché, j’entendis carillonner à la porte. Je n’attendais personne. Lilian, qui venait de me téléphoner, était dans le Béarn, mon père Jean-Marie dans sa petite maison de l’Île-Tudy, occupé à retaper un vieux bateau école en vue de je ne sais quelle folle expédition, et le commissaire Fabien visitait la famille de son hypocondriaque de femme quelque part dans les Landes.

Je regardai par le judas avant d’ouvrir et je fus surprise d’apercevoir Jean Failler que je n’avais pas vu depuis mon enquête dans le nord Finistère.

Je m’empressai de faire jouer le verrou.

Il se pencha pour m’embrasser et entra sous cette verrière qui protège le passage jusqu’à mon entrée. J’étais surprise de sa venue. D’ordinaire, il téléphone pour s’assurer de ma présence et c’est le plus souvent moi qui appelle pour lui raconter les enquêtes sortant de l’ordinaire qu’il se plaît à coucher sur papier.

— Quel bon vent vous amène? demandai-je.

Il bougonna:

— Bon… Bon… reste à prouver qu’il est bon!

D’ordinaire il est plutôt d’humeur joyeuse, mais là, il me paraissait franchement morose.

— Tu sais ce qui m’arrive? demanda-t-il.

Si je le savais! Une personne qui s’était identifiée à un de ses personnages lui avait fait un mauvais procès. Je n’en savais pas plus.

— J’ai été condamné, dit-il d’une voix lasse.

Je hochai la tête. Je savais ça aussi.

— Je suis découragé. À partir de dorénavant, n’importe qui pourra se reconnaître dans n’importe quel roman et demander des dommages et intérêts à l’auteur. La fiction romanesque est morte, Mary.

Peut-être exagérait-il, mais dans le fond il n’avait pas tort. Toucher de l’argent de cette manière étant moins fatigant que d’aller le gagner à l’atelier ou au bureau, il était à craindre que le procédé se généralisât.

J’ai demandé:

— Vous n’exagérez pas un peu?

Il n’a pas hésité à me répondre:

— Non.

C’était sec et ça n’admettait pas de réplique. Il a ajouté:

— Je ne me vois pas écrire dans ces conditions.

J’ai demandé:

— Quelles conditions?

— Sous la menace. En me demandant, chaque fois qu’un bouquin sort, à quelle heure l’huissier va venir sonner à ma porte pour m’apporter une invitation à me présenter au tribunal dans les quarante-huit heures.

Comme je le regardais d’un air de grande incompréhension, il a ajouté:

— Je prends ma retraite. Je ne raconterai plus tes enquêtes.

J’ai protesté:

— Vous dites ça sous le coup de la colère!

— Peut-être, a-t-il fait, désabusé.

Puis il m’a tendu un classeur cartonné fermé par une courroie de toile:

— Je suis venu t’apporter ça.

J’ai soupesé l’épais dossier et je lui ai fait signe d’entrer dans la véranda:

— Qu’est-ce que c’est?

— Une partie des lettres que m’ont transmises les lectrices et lecteurs qui, à travers mes bouquins, suivaient tes enquêtes.

— Et que voulez-vous que j’en fasse?

Il me tutoie car j’ai l’âge d’être sa fille, mais moi je n’ai jamais pu me résoudre à le faire.

— Je voudrais que tu en prennes connaissance.

Il m’a suivie dans ma pièce de séjour, qui me sert aussi de chambre, et je lui ai montré le canapé:

— Asseyez-vous donc!

Je me suis assise près de lui et j’ai défait la courroie. Bien rangées, les lettres s’entassaient serrées, les unes contre les autres. La plupart étaient imprimées car il les avait reçues par courrier Internet, d’autres soigneusement manuscrites à l’encre violette, bleue, noire. Il y en avait des grandes, des petites, des longues, des courtes, certaines tenaient sur une carte de visite.

J’ai remarqué:

— Il y a de quoi s’occuper!

Il s’est fendu d’un mince sourire.

— J’en ai encore trois fois autant chez moi…

Ce sourire un peu triste me désolait.

— Je m’efforce d’y répondre, a-t-il ajouté, et comme maintenant j’ai le temps, je crois bien que j’y arriverai.

Je l’ai regardé, perplexe: que signifiait ce « maintenant que j’ai le temps »? Puis j’ai pioché au hasard dans la pile. Avec des styles différents, ces lettres exprimaient toutes les regrets, voire le désarroi de lecteurs fidèles qui allaient soudain se trouver privés de leurs deux romans annuels. J’ai levé les yeux sur lui:

— Tout est du même tonneau?

— À peu près.

Il a souri de nouveau:

— Personne n’a manifesté sa satisfaction en apprenant qu’on ne trouverait plus ces romans en librairie.

La remarque m’a fait bondir:

— Et pour cause, je ne vois pas pourquoi ceux à qui ça ne plaît pas se fendraient d’un timbre. Personne n’est obligé d’acheter !

Son sourire s’est élargi:

— Toujours aussi pétardière, la Mary!

Allongé sur le canapé, gros comme une petite panthère, Mizdu, le chat au pelage d’ébène hérité de la sorcière des Montagnes Noires, regardait Jean Failler de ses yeux verts. C’est à ce moment qu’Amandine est arrivée.

Sans la voir, je reconnais sa façon timide de donner deux coups de l’index replié sur la vitre de la véranda. Je me suis penchée et je lui ai fait signe:

— Entrez, Amandine!

Amandine Trépon est ma voisine. Âgée de soixante-deux ans, elle est en retraite depuis peu. Elle a exercé toute sa vie la profession de clerc principal de notaire avec une vocation rentrée: celle de chef de cuisine. Amandine aurait aimé tenir un restaurant, voire une petite auberge fleurie au bord d’une route pittoresque, mais la vie en a décidé autrement. Elle habite au quatrième étage d’une ancienne école religieuse convertie en appartements HLM de l’autre côté de la venelle. Depuis sa petite fenêtre de toit, elle voit un coin de mon jardin quand l’albizzia du jardin voisin a perdu ses feuilles. Elle adore également jardiner et je lui laisse le soin d’entretenir mes deux cents mètres carrés avec toute latitude pour mener les plantations à sa guise.

Elle est entrée et a eu un geste de recul en voyant que je n’étais pas seule:

— Oh! pardon…

Jean aime bien Amandine. D’ailleurs, comment pourrait-on ne pas l’aimer? Elle est la bonté même.

— Ce n’est que moi, Amandine, a-t-il dit en se levant.

Puis il s’est penché pour lui faire la bise et Amandine a rougi comme une jouvencelle:

— Oh, monsieur Failler!

Puis elle s’est retournée vers moi:

— Je reviendrai plus tard!

Je voyais bien qu’elle mourait d’envie de rester. Amandine est curieuse comme une pie. Non pour aller répéter aux quatre coins du marché ce qui se passe chez moi, mais pour pouvoir relater chaque épisode de ma vie dans son cahier à spirale, le soir dans son gourbi. C’est ainsi qu’elle appelle son appartement sous les toits.

Alors elle a trouvé un prétexte:

— Vous ne voulez pas que je fasse un peu de café?

J’ai interrogé Jean du regard:

— Café, monsieur Failler?

Il a consulté sa montre. Dix-sept heures approchaient, un ciel gris couvrait la ville; déjà le jour baissait. Nous étions à la mi-décembre, dans quinze jours on célébrerait Noël.

Dans les rues, les employés municipaux suspendaient les guirlandes d’ampoules censées donner un air de fête à la ville.

Je déteste cette époque d’allégresse forcée et obligatoire et je vois toujours le premier janvier arriver avec plaisir. Quand la corvée des « bonne année » et des léchages de museau traditionnels est passée, on se rend compte que les jours commencent à rallonger, que les pigeons recommencent à roucouler et que déjà les bourgeons pointent au bout des hortensias. Bref, c’est presque le printemps.

— Ce serait plutôt l’heure du thé, a-t-il dit.

J’ai acquiescé:

— Eh bien, du thé pour deux… pardon, pour trois, Amandine.

Et puis, je me suis souvenue qu’Amandine détestait cette boisson.

— Suis-je bête, ai-je dit, j’oublie toujours que vous n’aimez pas le thé.

Elle a craché comme le chat lorsqu’il est en colère:

— Pff! de l’eau chaude!

J’ai regardé Jean qui souriait et j’ai dit:

— Faites-vous un café si vous voulez.

— Je préfère, a-t-elle dit en retournant dans la cuisine.

Un caractère, Amandine Trépon!

Je l’ai entendue s’affairer autour des plaques chauffantes et je suis allée allumer les lampes halogènes qui éclairent mon séjour chambre à coucher d’une douce lumière. Dans la cheminée de granit, le bois préparé par Amandine n’attendait plus que l’allumette. J’ai craqué le tison; c’est ainsi qu’on appelle ces allumettes longues d’une trentaine de centimètres qui permettent de bouter le feu au cœur de l’âtre sans se coller de la suie jusqu’aux coudes.

Une flamme claire s’est élevée, léchant la cagette récupérée chez le marchand de fruits par ma voisine, gagnant rapidement les bûchettes de chêne avec un crépitement joyeux.

Mizdu adore le feu. Souvenir sans doute de celui qu’allumait la Gwrac’h, sa précédente maîtresse, dans sa chaumine des hauteurs de Poulbihan. Il s’est étiré sur le canapé toutes griffes dehors, la gueule largement ouverte, en faisait saillir ses redoutables crocs blancs de petit fauve.

Quand je le vois s’étirer ainsi, je ne peux m’empêcher de penser à Mercadier, cet inspecteur intrigant et arriviste qui voulut, un soir, entrer chez moi en mon absence.

Pauvre Mercadier qui était venu, sans le savoir, défier le félin dans son antre. Son visage, ses mains portent encore les cicatrices des profondes blessures que Mizdu lui avait infligées. Aurais-je eu un chien, il se serait méfié. Mais un chat! Qui aurait l’idée d’avoir peur d’un chat?

Cependant, pour ce qui est de garder ma maison, Mizdu vaut une meute. Il a fait son apparition dans ma vie après que la chaumine de Catherine Argouach, la sorcière des Montagnes Noires, eut brûlé et qu’Adrien Bourdon, l’employé municipal de Poulbihan, qui obéissait mieux aux ordres de Catherine qu’à ceux de son maire, fut venu me porter la baguette d’if de la guérisseuse qui m’avait instituée, à mon insu, sa légataire universelle.

Catherine Argouach, cette femme étrange, mi-sorcière mi-guérisseuse, avait disparu sans laisser de traces. Sa maison avait brûlé, j’avais hérité de son magot — près d’un million et demi d’euros tout de même — et de son client principal, le banquier suisse Konrad Speicher qui fait fructifier la cagnotte. Et aussi de ses pouvoirs, sans que j’aie su comment tout ça m’était tombé sur le dos.

Konrad Speicher, atteint d’une maladie nerveuse rare que la médecine traditionnelle reste impuissante à combattre, n’avait trouvé que la vieille dame des Montagnes Noires pour soulager ses douleurs. Désormais, chaque trimestre, c’est à ma porte qu’il frappe, toujours accompagné par sa garde-malade, une robuste citoyenne helvétique taillée comme un grenadier d’empire et aussi gracieuse qu’un guichet de maison de force.

Je décroche alors la baguette d’if marquée de signes cabalistiques que Catherine Argouach m’a fait porter par Adrien Bourdon, le factotum de la vieille guérisseuse. Je pose la pointe de la baguette sur le sommet de son crâne, j’accomplis autour de lui une circonvolution complète et il se trouve immédiatement soulagé.

C’est Konrad Speicher lui-même qui m’a indiqué ce mode opératoire que j’ignorais. Catherine procédait de la sorte tout en marmonnant des patenôtres incompréhensibles que je ne connais pas. Mais ces oraisons ne devaient pas avoir de fonctions déterminantes. Elles étaient là pour le décorum, à preuve, même sans elles, et sans que j’y comprenne rien, le miracle s’accomplit.

Le banquier me tend alors un bristol sur lequel sont inscrits des chiffres: l’état de mes économies, héritage de la Gwrac’h qui prospère allégrement sans que je m’en occupe, Konrad Speicher mettant un soin particulier à le faire fructifier.

Puis il prend congé avec force remerciements, retrouve le bras tutélaire de sa gouvernante et je n’entends plus parler de lui pendant trois mois.

Pour tout vous dire, je n’ai jamais touché à cet argent, ni à celui qui m’a été alloué après que j’eus découvert l’or du Louvre, ce bateau mystérieusement coulé au large de la pointe de Penmarc’h.

Je me contente de mon salaire d’officier de police. Mais je sais que, si pour une raison ou pour une autre il me venait l’envie de changer de vie, je peux me le permettre sans avoir de soucis pécuniaires.

Je l’ai déjà fait lorsque ma hiérarchie a voulu me nommer dans une banlieue trop éloignée de la mer, prenant pour quelque temps un travail de journaliste d’investigation qui me rapportait bien plus que mon travail de flic.

Mais j’ai bientôt réintégré mon commissariat. Je m’ennuyais de mon patron, le divisionnaire Fabien, de mon équipier dévoué, le lieutenant Jean-Pierre Fortin, et du poids que donne, pour mener à bien une enquête, une carte de police en bonne et due forme.

Jean s’est confortablement adossé dans le canapé en soupirant d’aise.

— On dirait que ça va mieux, ai-je fait remarquer un peu ironique.

Il a bâillé en disant:

— On est bien chez toi, Mary.

Et il a fait remarquer en se moquant à son tour:

— Il ne manque que Mozart pour que la tradition soit respectée.

Il connaît ma passion pour Wolfgang Amadeus et n’a jamais manqué de la souligner dans chacune des enquêtes qu’il a relatées.

— Si ce n’est que cela…

J’ai appuyé sur la télécommande posée sur une table basse et des notes de piano légères sont sorties des baffles judicieusement disposés dans la pièce. Il a écouté pendant une longue minute puis il a froncé les sourcils:

— C’est de Mozart, ça?

— Comment pouvez-vous en douter? Ce concerto est moins connu que Les noces de Figaro, mais c’est tout de même divin. Écoutez-moi ça…

J’ai fermé les yeux pour me retrouver seule. Mozart, sauf dans une salle de concert en compagnie de connaisseurs, ne supporte pas la promiscuité. Et qui plus est, la promiscuité de béotiens. Puis j’ai rouvert les yeux et j’ai regardé mon hôte:

— Vous n’aimez pas?

— Que si! a-t-il dit avec conviction. Mais je ne situe pas…

— Concerto pour piano numéro 9, dit « du jeune homme », par John Eliot Gardiner, ai-je annoncé. 

J’ai précisé, pour qu’il ne se méprenne pas:

— Non que je veuille étaler ma science, mais une interprétation telle que celle de Gardiner mérite qu’on la cite.

— Quelle culture! a dit Jean admiratif. Ça ne m’étonne pas que, de temps en temps, tu puisses irriter ce bon commissaire Fabien.

J’ai ri à mon tour:

— Si ce n’était que de temps en temps!

Il est vrai que j’entretiens avec mon chef, le commissaire divisionnaire Fabien, des rapports parfois tumultueux. Il paraît que j’ai le don de l’exaspérer, mais il ne peut pas se passer de moi. Il est plus paternel que mon père et s’il avait eu un fils, je crois qu’il aurait bien aimé qu’il me ressemble.

Mais voilà, en dépit (ou à cause) de toutes les médications que sa femme absorbe et lui fait absorber, dame nature n’a pas voulu que Lucien Fabien devienne papa.

Alors, je suis en quelque sorte un fils de substitution.

Amandine est entrée, portant son plateau chargé de tasses et de petits fours. J’ai vu son front se plisser; j’ai repris la télécommande et appuyé sur « pause ». La musique s’est tue et Amandine a reposé son plateau sur la table basse.

Jean m’a regardée, surpris. Amandine étant retournée dans la cuisine pour chercher des serviettes, je lui ai fait un clin d’œil et j’ai dit à mi-voix:

— Amandine déteste la musique classique. Elle n’aime que les variétés de la télévision et cherche constamment à me convaincre de la supériorité des vedettes de la Star Ac sur ce qu’elle appelle « la musique de messe ». Et, dans sa bouche, ce n’est pas un compliment.

Jean a pris un gâteau, l’a dégusté en amateur averti et s’est exclamé:

— De la pâte d’amande!

Puis il a ajouté, d’un un air satisfait:

— Elle fait de si bons gâteaux qu’ils valent bien une messe, même signée Mozart.

J’ai ouvert le dossier qu’il avait apporté. Les courriers, variés dans leur forme, disaient tous à peu près la même chose: « S’il vous plaît, n’arrêtez pas de nous raconter les enquêtes de Mary Lester ».

— Eh bien, voilà qui est clair, ai-je dit. Vox populi, vox dei. Comment allez-vous pouvoir vous soustraire à cette chaleureuse pression?

Il a posé sa tasse de thé et m’a regardée les yeux mi-clos. À ce moment-là, j’aurais dû me douter qu’il allait m’arnaquer.

— C’est toi qu’ils réclament, Mary.

Je me suis reculée dans le canapé, posant mon index sur ma poitrine:

— Moi?

— Oui, toi. Moi, je ne suis que le vecteur, l’intermédiaire.

Il s’est tu un instant et a ajouté:

— Je suis sûr qu’ils préféreront que tu leur racontes tes enquêtes toi-même.

J’en suis restée interdite et j’ai redit un peu sottement:

— Moi?

Il a haussé les épaules:

— Qui d’autre saurait mieux le faire?

— Mais…

J’étais à court d’arguments, la surprise me clouait le bec.

— Je sais ce que tu vas me dire, a fait Jean, que tu ne sauras jamais, que tu n’auras pas le temps…

— Exactement!

— Ta ta ta! Ce sont de mauvaises raisons. Ces enquêtes, c’est toi qui les mènes, c’est toi qui connais le mieux les tenants et les aboutissants d’une affaire. Quant au temps, tu prends bien celui de faire tes rapports au commissaire Fabien. Il suffit d’allonger un peu la sauce, de l’agrémenter…

— Vous êtes bon, vous! Ça a l’air simple comme ça, mais…

Comme j’ai horreur qu’on m’impose quelque chose, j’étais furieuse et ça devait se voir.

— Mais c’est simple, justement. C’est uniquement une affaire de travail.

— Eh bien, du travail j’en ai plus que mon compte!

— Je vous aiderai, Mary.

Amandine venait à la rescousse. Elle se tenait devant moi, les yeux brillants d’excitation, les mains serrées sur les serviettes qu’elle s’apprêtait à poser sur la table basse.

— Je sais parfaitement taper à la machine.

Elle a eu un sourire complice à l’adresse de Jean en ajoutant:

— Je l’ai fait toute ma vie.

Puis elle est revenue vers moi:

— Vous n’aurez qu’à me dicter, je rentrerai tout ça sur l’ordinateur…

Je l’ai regardée avec rancune et j’ai dit d’un ton peut-être un peu trop vif:

— Vous n’avez pas besoin de moi pour ça!

Je pensai aux cahiers à spirale qui s’accumulaient dans l’armoire de sa chambre, là-haut dans son gourbi.

— Oh si! a-t-elle dit. Seule, moi je ne saurai jamais. La preuve…

Puis elle s’est arrêtée au milieu de sa phrase, songeant probablement à ces cahiers jamais exploités faute d’avoir osé, ou d’avoir su comment s’y prendre. Ce qui paraissait sûr, c’est qu’elle s’y était essayée.

Mon visiteur s’est levé.

— C’est à toi de voir, Mary. De toute façon, tes lecteurs savent où tu habites, c’est ici qu’ils viendront réclamer si tu cesses de leur raconter tes enquêtes.

Je me suis emportée:

— C’est votre faute! Aviez-vous besoin de clamer mon adresse sur tous les toits?

Il s’est mis à rire:

— Oh là là! Te voilà en colère.

Je lui ai lancé un regard noir:

— Il y a de quoi, non?

— Je crois que tu oublies que sans moi tu n’aurais jamais habité ici.

C’était vrai. Lorsque j’étais revenue à Quimper, je n’avais trouvé pour logement qu’un studio dont je n’avais pas tardé à me lasser, dans une maison moyenâgeuse de la vieille ville. Le pittoresque des lieux ne m’avait pas suffi longtemps car l’appartement prenait le jour dans une rue qui ne voyait jamais le soleil que par une étroite fenêtre. J’étouffais là-dedans. C’est grâce aux relations de Jean que j’avais pu louer cette merveilleuse petite maison nichée au fond de son jardin orienté plein sud et recevant le soleil toute la journée. (Enfin, lorsqu’il daignait se montrer aussi longtemps.) Qu’importe, c’était là un luxe inconcevable dans le centre ville.

— De toute façon, ajouta-t-il, je serai toujours à ta disposition pour relire tes textes et te conseiller…

Il me regarda en souriant et ajouta:

— Si ça se révèle nécessaire.

Il s’est penché pour me faire la bise, a embrassé également Amandine en la félicitant sur la qualité de ses gâteaux, ce qui l’a fait rosir de nouveau. Puis il est sorti en jetant:

— En cas de besoin, tu sais où me trouver…

 

Chapitre 2

 

Eh oui, je savais où le trouver, mais me connaissant comme personne, il savait bien qu’il ne risquait pas de me voir frapper à sa porte.

Il m’avait lancé une manière de défi et, stupidement ou orgueilleusement, appelez ça comme vous voulez, il n’est pas dans mes gènes d’appeler au secours à la première difficulté.

Je n’en ai pas dormi de la nuit. Je me suis levée avant le jour et je me suis jetée rageusement sur mon vélo d’appartement pour la séance de gymnastique que je m’impose tous les matins. Quand pantelante et ruisselante de sueur je me suis arrêtée hors d’haleine, j’ai pris ma douche et je me suis habillée.

Pendant que le café se faisait, je suis sortie chercher une baguette toute chaude à la boulangerie qui est de l’autre côté de la venelle.

Mon voisin le boulanger cuit toujours sur feu de bois et, dès l’aurore, toute la venelle sent la bonne odeur du pain sortant du four.

Puis j’ai acheté le journal au tabac d’en face et je suis revenue prendre mon petit déjeuner sous la véranda.

Le jour se levait, un jour gris annonçant par un ciel bas qu’il ne fallait pas espérer voir le soleil de la journée. Après une caresse à Mizdu j’ai fermé ma porte à clé et je suis sortie.

J’ai traversé les halles, longé l’Odet qui coulait paresseusement entre ses quais de pierre, et poussé la porte du commissariat. Le brigadier Martin qui terminait son service de nuit a pointé l’index vers le plafond en un signe explicite:

— Il est là?

Martin a agité sa grosse tête grise avec conviction. Le patron était dans son bureau. Martin a ajouté sur le ton de la confidence:

— Il vous a demandée!

— Déjà! ai-je dit en montant l’escalier quatre à quatre.

J’ai gagné le bureau que je partage avec le lieutenant Fortin et j’ai accroché mon duffel-coat à la patère. Ce vêtement tout terrain est un peu mon bleu de travail. Il en a vu de dures, il a trempé dans l’eau de mer, roulé dans la boue, s’est accroché aux ronces, aux barbelés. Il m’a parfois servi de sac de couchage et m’a même protégée des morsures des chiens. Malgré toutes ces épreuves, il tient le coup. C’est de la bonne qualité bretonne.

Puis Jean-Pierre Fortin est arrivé et, comme d’habitude, il m’a fait la bise. C’est le seul homme au commissariat qui ait ce privilège, hors les occasions exceptionnelles comme le jour de l’an ou les départs en retraite, bien entendu.

— Paraît que le vieux est de retour, m’a-t-il dit.

— Oui, c’est ce que m’a dit Martin.

— Il t’a demandée?

— Oui.

— Tu sais ce qu’il veut?

— Comment le saurais-je?

— Oh! m’a dit Fortin, tu t’es levée du pied gauche, toi.

J’ai protesté:

— Pas du tout!

— Alors, qu’est-ce qu’il y a?

Je l’ai regardé déplier placidement l’Équipe sur son bureau. J’ai beau assister à ce cérémonial tous les jours que Dieu fait, ça m’énerve. Qu’est-ce qu’il peut bien trouver à ce foutu canard?

— Pourquoi c’est toujours moi qu’on demande, Jipi?

Fortin a haussé ses puissantes épaules en signe d’ignorance. Puis il s’est plongé dans son journal.

Quelles que soient les urgences, aucune n’a priorité, pour Fortin, sur la lecture de son journal sportif. Les attentats de Madrid, le tremblement de terre à Téhéran, les krachs boursiers ou les scandales politiques passent après l’état de la cheville de Zidane ou les dernières nouvelles du transfert de Barthez à Marseille.

J’ai secoué son journal pour le taquiner:

— Je t’ai posé une question!

Il a levé sur moi un regard agacé; visiblement, il ne m’avait pas entendue.

— Hein?

— Pourquoi le patron ne t’appelle-t-il jamais? ai-je articulé en détachant mes mots.

Il m’a regardée de ses bons yeux de chien fidèle qui ne comprend pas pourquoi son maître adoré le rudoie soudain et, comme j’attendais une réponse, il a laissé tomber comme une évidence:

— Mais parce que je ne suis pas chef! Tu es capitaine, Mary, et moi lieutenant. Faut respecter la voie hiérarchique.

Et il a ajouté comme pour lui-même:

— Sans ça, à quoi ça sert les grades?

J’ai lâché le journal:

— Ben tiens!

Le manque d’ambition du lieutenant Fortin est légendaire dans le commissariat. Sa devise: « pour vivre heureux, vivons cachés ». Son but, ne jamais se faire remarquer, ni en bien, ni en mal. La pire catastrophe qui pourrait lui arriver serait d’être nommé capitaine et déplacé dans un autre commissariat. Ici il a ses marques: il connaît comme sa poche cette ville où il est né. Il entraîne les équipes de jeunes au club de rugby, fait de la musculation tous les jours et de la plongée l’été, avec ses copains et, en tous temps, s’occupe en bon papa de ses trois petites filles.

Mais, je dois le reconnaître, il m’assiste avec beaucoup d’efficacité dans mes enquêtes.

Dans son dos, des jaloux ricanent: sans Mary Lester, tout ce que Fortin est capable d’arrêter, c’est l’autobus.

D’abord c’est parfaitement faux, je l’ai vu à l’œuvre dans les campements de manouches et dans les quartiers chauds. Et moi, Mary Lester, que serais-je sans Fortin?

Je vais vous le dire: je serais morte depuis longtemps!

Le téléphone s’est mis à sonner. Fortin, évidemment, n’a pas fait un geste pour décrocher. Je ne l’attendais pas. Puisque je suis le chef, je me suis dévouée. Comme de bien entendu, c’était le commissaire Fabien.

— Allô, Mary?

— Bonjour patron.

— Bonjour. Pouvez-vous monter jusqu’à mon bureau?

— Tout de suite, patron.

J’ai raccroché et je suis sortie en lançant à Fortin:

— C’est reparti!

Et, avant de refermer la porte, j’ai encore dit:

— Ne te surmène surtout pas trop!

Il ne m’a même pas entendue.

 

 

Le commissaire Fabien — que le lieutenant Fortin appelle irrévérencieusement « vieille France » ou « le vieux » lorsqu’il est sûr d’être hors de portée d’écoute du patron — était, à son habitude, vêtu avec une recherche un peu désuète. Je m’attends toujours à voir fleurir un œillet à la boutonnière de son impeccable complet gris. Un œillet rose comme en arborent les détectives de Scotland Yard dans les romans d’Agatha Christie.

— Vous avez l’air en pleine forme, patron.

Il m’a tendu sa petite main sèche et ferme, aux doigts tachés de nicotine:

— Merci.

— Passé de bonnes vacances?

Il a fait: « humph… » et j’en ai déduit qu’il n’avait pas eu le loisir de se bâfrer de confits d’oie ni des excellentes spécialités des Landes. Sa femme l’accompagnait, veillant au grain, décomptant les calories de chaque plat, disposant avant chaque repas sur une petite soucoupe un assortiment de pilules homéopathiques à titre d’apéritif.

Puis il m’a regardée et m’a demandé à brûle-pourpoint:

— Aimez-vous les îles?

J’ai répété, surprise:

— Les îles? Quelles îles?

Son petit œil bleu s’est éclairé:

— Les îles d’eau douce.

Je le sentais prêt à me prendre en flagrant délit d’ignorance géographique, je ne lui laissai pas cette joie:

— Les îles de la Loire?

— Non pas! les îles de marais.

— Comme la Brière?

— Vous connaissez la Brière?

Il affectait une surprise admirative.

— Ça n’a rien de savant, dis-je. N’est-ce pas une région marécageuse, quelque part entre La Baule et Redon. J’ai lu quelque chose là-dessus quand j’étais jeune, un gros roman de Châteaubriant, je crois.

Il s’est esclaffé:

— Chateaubriand? Vous vous trompez mon petit! Chateaubriand a écrit le Génie du christianisme et des trucs comme ça…

Je déteste qu’on me dise « mon petit », et ça a dû se voir dans mon regard. Et puis, est-ce qu’on dit, en parlant de Chateaubriand, qu’il a écrit « des trucs comme ça? » J’ai respiré fort pour évacuer la cinglante réponse qui voulait sortir et j’ai dit de ma voix la plus séraphique:

— Je ne parlais pas de François-René, Monsieur, mais d’Alphonse…

— Ah! a-t-il fait déconfit. Ils étaient deux?

J’ai réprimé un sourire:

— Oui, mais pas comme les Dumas.

Il m’a regardé sans comprendre et a répété:

— Les Dumas?

— Oui, les deux Alexandre, le père et le fils. Comme les Dupont et Dupond !

Il a eu un mouvement agacé de la main et a demandé:

— Qu’est-ce que vous me racontez là?

Je le voyais qui s’emballait. J’ai fait une moue innocente.

— Simple précision littéraire.

Il a furieusement haussé les épaules et il a pris une cigarette.

— On est dans un commissariat ici, capitaine, pas dans une bibliothèque! Il ne s’agit pas de littérature, mais de faits divers.

— Oh, mais ça se rejoint souvent!

Le commissaire me regarda par en dessous, me soupçonnant peut-être de me moquer mais je restai sérieuse comme un pape.

— Que se passe-t-il dans ces îles d’eau douce?

— C’est le bordel! Il y a une espèce de Zorro qui parcourt les marais en faisant toutes sortes de conneries.

J’ai soupiré:

— Ça me rappelle quelque chose.

Le commissaire m’a regardée d’un œil faussement naïf:

— Ah oui?

À mon tour je l’ai fixé:

— Oui, Monsieur. Et pour tout vous dire, je sors d’en prendre!

— Mais vous en avez l’expérience, Mary.

J’ai failli lui répondre comme Zazie: expérience, mon… mais je me suis arrêtée. On ne parle pas ainsi au divisionnaire Fabien. J’ai soupiré:

— Que se passe-t-il donc, dans ces foutus marais? On y a trouvé du pétrole?

— Manquerait plus que ça! a dit Fabien. Dès qu’ils voient une irisation sur leurs canaux, les indigènes crient à la marée noire.

J’ai froncé les sourcils:

— Les indigènes?

Le commissaire se croyait-il revenu au bon temps des colonies?

Fabien a allumé la cigarette qu’il triturait d’une main nerveuse au briquet de bureau en faux argent massif et a eu un geste désinvolte de la main, moitié pour chasser la fumée, moitié pour évacuer le mot « indigène » qui n’est plus très bien en cour.

— Oui, enfin, les habitants du lieu. Des drôles de clients à ce qu’on m’a dit.

— Qu’ont-ils de particulier?

Nouveau geste désabusé de la main:

— Paraît qu’ils veulent vivre comme au Moyen Âge. Leurs maisons sont couvertes de paille…

J’ai corrigé:

— De chaume?

— Si vous voulez. C’est pas pareil?

— Non, le chaume, c’est du roseau.

— Pff… a fait le commissaire en exhalant une bouffée de fumée.

Et il a ajouté:

— Ils se baladent dans leurs marais où une grenouille ne trouverait pas son têtard sur des pirogues…

Il parut rêver un moment et me fixa soudain en disant d’un ton incrédule:

— Et ils ne veulent pas aller habiter ailleurs!

— Pourquoi iraient-ils habiter ailleurs s’ils se trouvent bien ainsi?

— Il paraît qu’il y a un projet de réhabilitation des marais piloté par le conseil régional…

— Un projet de réhabilitation, répétai-je, c’est bien, ça!

Le commissaire Fabien se méfie de moi bien plus quand j’abonde dans son sens que quand je discute un point de vue. Il me regarda d’un air soupçonneux puis laissa tomber:

— Ouais…

— Si je comprends bien, quelques technocrates en mal de notoriété ont entrepris de faire le bien de gens qui ne leur demandent rien, à grands frais et malgré eux.

— Allez, souffla le commissaire découragé, toujours votre mauvais esprit!

— Quel mauvais esprit? demandai-je.

Il ne me répondit pas.

— Et ces troubles, dont vous ne m’avez d’ailleurs pas expliqué la nature…

Le commissaire fit un geste vague de la main, d’un air de dire: « On verra ça plus tard… »

— Ces troubles, repris-je, se passent en milieu rural.

— On ne peut plus rural, dit le commissaire en écrasant sa cigarette à demi consumée dans le cendrier de bureau.

Il sortit une nouvelle cigarette de son paquet et la roula entre ses doigts, semblant se demander s’il était raisonnable de l’allumer sitôt après l’autre. Après réflexion, il soupira et la renfonça dans son paquet qu’il remit en poche.

— Alors, dis-je, c’est à la gendarmerie d’enquêter.

— Tout à fait. C’est d’ailleurs le major Blain, de la compagnie de gendarmerie de Plainchamp, qui s’occupe de cette affaire depuis ses débuts.

— Et il a besoin des renforts de la police nationale?

— Non. Il n’en a pas besoin. Du moins, il n’a rien demandé.

— Alors?

— Comme vous le savez, le ministre ayant fait de la collaboration entre la gendarmerie et nos services son cheval de bataille, ses services ont suggéré à Graissac de détacher un de ses hommes sur cette affaire.

— Suggéré, dis-je.

— Oui, vous comprenez les sens de ce mot dans la bouche d’un attaché du ministère?

— Tout à fait. Ordonné aurait été plus approprié n’est-ce pas?

— Sans aucun doute, dit le commissaire.

Je voyais d’où venait le coup. Je persiflai:

— Et ce bon Graissac n’ayant pas d’homme disponible a demandé à son vieux camarade de promotion, le divisionnaire Fabien, de détacher le capitaine Lester à Plainchamp.

Fabien ne résista plus et alluma une nouvelle cigarette. Je lui fis les gros yeux:

— Si votre femme vous voyait!

— Ma femme… dit-il, ma femme…

Il balaya l’image d’un revers de main avec la fumée et revint à ses préoccupations:

— Vous acceptez cette mission?

Je demandai, de mon air le plus candide, rien que pour l’agacer un peu plus:

— Je croyais qu’on avait requis un homme?

Ça marchait à tous les coups.

— Un homme! dit Fabien avec un geste brusque de la main qui projeta de la cendre sur son gilet, un flic, capitaine Lester. Vous m’avez bien compris!

Il me regardait d’un air de reproche en chassant de la main les cendres qui s’étaient déposées sur son beau gilet.

Je me mis à rire:

— Comme si je savais vous refuser quelque chose, patron!

Il parut rasséréné et il écrasa ce qui restait de sa cigarette dans le cendrier. J’avais dû lui donner mauvaise conscience.

— Il se passe de drôles de choses dans les marais de Brière, Mary.

— Des morts? demandai-je.

— Pas encore, dit le commissaire d’un air lugubre. Il ajouta, toujours sombre:

— Du moins, pas à notre connaissance.

Je le regardai, intriguée: comment, s’il y avait des morts, pouvait-on l’ignorer?

Il répondit à la question avant que je la lui pose.

— Avec tous ces marais…

Et, comme je le regardais de plus en plus curieusement, il a ajouté:

— De tout temps il y a eu des disparitions dans ce pays. Des gêneurs pour la plupart, qu’on ne revoyait plus.

J’ai demandé:

— Des gêneurs? Pouvez-vous préciser?

— Généralement des agents des douanes, des gardes-chasse trop zélés, a répondu le commissaire. Les gens du marais n’ont jamais aimé qu’on mette le nez dans leurs affaires.

— Voulez-vous dire qu’on les a coulés dans la vase, un poids aux pieds, pour nourrir les anguilles?

— Ce n’est pas impossible, a-t-il concédé.

— Vous me faites un bel avenir, ai-je dit, sarcastique.

Il a aussitôt ajouté, lénifiant:

— Oh! c’était autrefois…

— Vous me rassurez, ai-je dit, acide. En somme la région est pacifiée?

— Sans aucun doute, a dit Fabien. La gendarmerie est en charge du dossier, mais le ministère souhaite que la police nationale soit associée à l’enquête.

Je regardai Fabien:

— Et, si je comprends bien, la police nationale, c’est moi.

Le commissaire acquiesça en hochant la tête, les yeux mi-clos.

— Vous en faites partie, n’est-ce pas?

Depuis ma démission, puis ma réintégration, il semble en douter parfois. Je confirmai:

— Absolument. Donc le commissaire Graissac, directeur des polices urbaines de Nantes, se voit prié de mettre un officier de police à disposition de la gendarmerie de Plainchamp.

Le commissaire me regardait attentivement, se demandant où ce discours allait nous mener. J’en souriais intérieurement en poursuivant :

— Comme tous les flics de sa génération, le commissaire Graissac a une poussée d’urticaire dès qu’on lui parle de la gendarmerie.

Fabien eut un mouvement de protestation que je stoppai:

— Attendez, je n’ai pas fini. D’un autre côté, un directeur des polices urbaines peut difficilement faire fi des « recommandations » du ministère de l’Intérieur, alors il a une idée: il va demander à son vieux copain Fabien de lui détacher cette empêcheuse de tourner en rond de Mary Lester.

Cette fois le commissaire protesta:

— Capitaine, vous allez trop loin!

Vous l’ai-je dit? quand il me donne mon grade, c’est soit qu’il est très fâché, soit qu’il fait semblant de l’être. Cette fois, il faisait semblant.

— Graissac, poursuivis-je, satisfait donc aux « conseils » de son ministère tout en balançant dans les pattes des gendarmes celle qu’il considère toujours comme une emmerdeuse de première. Un cadeau empoisonné, en quelque sorte.

— Non! Non! Non! protesta Fabien. Vous n’avez pas le droit de dire ça! Je vous assure que Graissac vous tient en très haute estime!

Je persiflai:

— Je n’en doute pas. À condition que j’évolue loin de son champ d’action. Qu’importe, patron, je vais y aller, dans vos marais.

— Ce ne sont pas « mes » marais, protesta Fabien.

— D’accord. Je vais aller à Plainchamp et me présenter au chef de brigade en disant que vous me détachez auprès de lui le temps de cette enquête.

— Pas moi! dit Fabien. Graissac. N’oubliez pas, c’est Graissac qui vous envoie!

— Faudra-t-il que je passe prendre ses ordres à Nantes?

— Ce ne sera pas nécessaire, il m’a transmis tous les documents utiles.

Le commissaire sortit, comme par magie, un dossier de son tiroir et me le tendit:

— Tenez, présentez-vous au major Blain qui commande la brigade de gendarmerie de Plainchamp.

Je le pris avec un air faussement résigné car, lorsqu’on me présente une nouvelle affaire, je suis comme un gamin devant ses paquets de Noël: j’ai hâte de voir ce qu’ils contiennent. Et, dans ce cas, j’ai beau feindre l’indifférence, ça ne trompe personne, et surtout pas le divisionnaire Fabien.

— Il est bien sûr de lui, ce Graissac, dis-je tout de même.

— L’intuition, dit Fabien.

Je répétai:

— Intuition mon…

J’en restai là, une fois encore je gardai pour moi la réplique de Zazie.

Je pris le dossier épais de deux centimètres comme s’il pesait vingt kilos et je me levai en soupirant:

— Vous et votre camarade d’études, vous faites quand même une belle paire d’hypocrites!

— Dans votre genre vous n’êtes pas mal non plus, me répondit Fabien avec un sourire patelin.

 

Chapitre 3

 

Le major Blain était un colosse au large visage rougeaud. Il avait une tête de lion auquel on aurait coupé la crinière; d’ailleurs il me considéra avec l’œil d’un fauve auquel on vient d’apporter sa pitance et qui trouve que ça ne fait pas beaucoup.

Évidemment, près de lui je ne pesais pas lourd. Aussitôt arrivée à la gendarmerie de Plainchamp, je m’étais présentée:

— Capitaine Mary Lester.

Le brigadier qui m’avait introduite dans son bureau s’était retiré en fermant la porte avec un tel luxe de précautions que je n’avais rien entendu.

Le major Blain se leva lentement sans me quitter des yeux et je vis qu’il faisait plus d’un mètre quatre-vingt-dix.

— Capitaine? fit-il, surpris, en me fixant de ses petits yeux bleus comme s’il voulait me transpercer du regard.

Sa largeur d’épaules était impressionnante, et sa façon de se tenir droit faisait saillir une cage thoracique anormalement développée. On aurait dit un chevalier du Moyen Âge qui aurait caché son bouclier sous sa chemise.

— On ne vous a pas annoncé ma venue? demandai-je d’une toute petite voix.

— Qui ça?

Quand j’étais enfant, je m’imaginais que les ogres parlaient avec ce timbre caverneux.

— Le commissaire Graissac.

Il parut surpris:

— Graissac? Le DPU de Nantes?

Je crus sentir une nuance de mépris dans la manière dont il prononça ces mots. Mais peut-être que je me trompais.

— Oui, major.

Un silence s’installa; le major Blain retourna s’asseoir derrière son bureau sans se presser. Il passa les doigts dans ses cheveux gris qui devaient bien faire un demi-centimètre de long. Puis, sans mot dire, il me désigna un siège.

Je posai le bout de mes fesses sur le bord de la chaise et le major laissa tomber:

— Ainsi c’est vous…

Nouveau silence. Puis il dit, toujours lentement:

— On m’avait annoncé un inspecteur…

Il me considérait avec perplexité, semblant se demander quelle mauvaise plaisanterie ce snob de Graissac avait voulu lui jouer. Je ne lui fis pas remarquer que, depuis quelque temps déjà, les inspecteurs avaient grade de lieutenant et les inspecteurs divisionnaires comme moi, le grade de capitaine. Il me semblait que ce n’était pas le moment de le contrarier.

— Désolée, major…

C’était tout ce que je trouvais à dire. Il y avait autant de surprise que de déception dans son regard. Je n’allais tout de même pas lui proposer de changer de sexe pour le déchagriner.

— Vous n’avez pas à être désolée, capitaine. Vous êtes fonctionnaire, je suis militaire. Nous avons en commun le souci de faire respecter la loi et d’obéir aux ordres de notre hiérarchie.

Je hochai la tête à ces nobles propos.

— On ne saurait mieux dire, major.

— Quelle est votre mission?

— J’attends vos ordres.

Je préférais jouer profil bas. Ce type m’impressionnait vraiment. On aurait pu croire que c’était un gros balourd, mais j’avais vu beaucoup de malice et de perspicacité dans son petit œil d’éléphant. Un gaillard qui connaissait son affaire, assurément.

— Vous paraissez bien jeune, me dit-il.

— C’est un défaut dont je me guéris un peu chaque jour.

Il dit:

— Je vois… en hochant sa grosse tête.

Je regrettais d’avoir fait cette réflexion, il allait me prendre pour une prétentieuse. Comme j’étais censée valoriser l’image de la police…

— On vous a fait venir, je suppose, pour les problèmes que nous rencontrons dans les marais ?

Je faillis lui dire que je n’étais certes pas là pour régler la circulation, mais je me retins.

— Oui, major. Mais j’ignore tout de ces problèmes.

— Personne ne vous en a parlé?

Il semblait surpris.

— Non. Mais je suppose que vous allez le faire.

— Mieux que ça, je vais prier mon adjoint, l’adjudant-chef Lallemand, de s’en occuper. Il est plongé jusqu’au cou dans ce maudit marais.

Il eut un bref sourire:

— Enfin, au sens figuré! Cependant…

— Oui, major?

— Comment pensez-vous intervenir?

— Je peux difficilement vous le dire avant de savoir ce que l’on cherche, mais j’ai ma petite idée.

— Qui est?

Je me raclai la gorge:

— Je suppose que votre uniforme est un peu voyant pour une telle mission. Il doit être difficile d’enquêter incognito dans un milieu aussi fermé.

— En effet, on nous voit venir de loin. Et quand vous parlez de milieu fermé, vous ne vous imaginez certainement pas à quel point…

Je ne lui parlai pas de mon enquête à Kerlaouen, un lieu où les gens ne sont pas naturellement expansifs. Je proposai:

— Je pourrais jouer le rôle de la photographe ornithologue et me balader dans le marais sans attirer l’attention. Mais enfin, je ne peux rien dire sans en savoir plus.

Le major Blain hocha sa grosse tête et se leva en appuyant ses poings de quadrumane sur son bureau.

— Eh bien! Allons voir Lallemand.

Arrivé près de moi, il me tendit une paluche d’étrangleur dans laquelle ma menotte se perdit et il dit de sa voix caverneuse:

— Bienvenue à la brigade, capitaine Lester!

 

 

Le major me conduisit dans un bureau voisin, toqua à une porte et entra sans qu’on l’en eût prié.

Un gendarme en pull-over bleu marine siglé « gendarmerie » travaillait devant un écran d’ordinateur. Il leva les yeux sur nous et se redressa en esquissant un salut, sorte de réflexe conditionné à la vue de son chef.

— Adjudant-chef, gronda le major Blain de sa voix de rogomme, voici le capitaine Lester que, sur les recommandations du ministère, le DPU Graissac met à notre disposition pour les besoins de l’enquête sur les incidents survenus au marais.

Il avait accentué « sur les recommandations du ministère ». Il se tourna vers moi:

— Capitaine Lester, voici l’adjudant-chef Lallemand qui s’occupe plus particulièrement des affaires briéronnes. Voyez ensemble comment vous pourrez fonctionner pour le meilleur intérêt du service. Je vous laisse.

Là encore, il avait accentué « pour l’intérêt du service ».

Ayant fait les choses réglementairement, il tourna les talons et sortit, me laissant en face de l’adjudant-chef. Légèrement gênée, je dis pour détendre l’atmosphère:

— Voilà des présentations promptement expédiées.

L’adjudant-chef pouvait avoir une quarantaine d’années. Il était mince, brun de peau et de poil, coiffé en brosse, mais une brosse moins rase que celle de son chef.

Il eut un petit sourire contraint.

— C’est bien dans les manières du major, laissa-t-il tomber. Il est parfois assez… brusque.

Puis son sourire s’élargit, et il me tendit la main.

— Enchanté!

Et, tirant une chaise devant son bureau, il m’invita à m’asseoir, ce que je fis en remarquant:

— En tout cas, il ne s’embarrasse pas de phrases superflues.

L’adjudant-chef acquiesça avec un mince sourire:

— Oui, c’est un homme qui sait aller à l’essentiel.

Je risquai:

— Peut-être n’est-il pas toujours facile à vivre?

Lallemand éluda:

— Tant qu’on exécute ses ordres…

Je demandai:

— Sinon?

Lallemand sourit de nouveau:

— Personne de sensé n’aurait la fâcheuse idée de s’y soustraire.