Le 3e œil du professeur Margerie - Jean Failler - E-Book

Le 3e œil du professeur Margerie E-Book

Jean Failler

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Beschreibung

En l'absence de Mary Lester, le lieutenant Fortin se charge de l'enquête sur la mort brutale d'un professeur de physique...

Voilà le lieutenant Fortin bien embarrassé ! Un professeur de physique vient d'être découvert dans sa classe avec une balle entre les deux yeux. En l'absence de Mary Lester partie enquêter à Noirmoutier (Casa del Amor), voilà le grand Jipi chargé d'élucider un meurtre commis dans le lycée le plus huppé du département. Un établissement privé qui ne reçoit que les enfants des notables et qui est dirigé d'une main de fer par une femme peu commode. Le pauvre Jipi patauge lamentablement dans ce monde qui lui est totalement étranger, entre une directrice jalouse de ses prérogatives et cruellement affligée par ce terrible fait divers qui secoue son établissement, fissure son autorité et des élèves (et leurs parents !) aux noms à rallonge qu'il s'agit de ménager. Heureusement, Mary rentre à point de Noirmoutier pour voler au secours de son ami Jipi.
Elle découvre un univers clos qui n'est lisse qu'en apparence : le professeur Margerie, une sommité dans sa discipline, la physique, était un être odieux unanimement détesté par ses élèves, par ses collègues, par les employés de l'établissement. Mary Lester, on le sait, n'est pas de celles qui s'écrasent devant les gens influents. Il y a un mort tué par balle, donc un criminel. Le professeur Margerie poursuivait-il, comme il aimait à le laisser entendre, des recherches intéressant la Défense Nationale ? Il faudra bien entendu toute la perspicacité et l'intuition du capitaine Lester pour découvrir qui a tué le professeur Margerie.

Découvrez le tome 36 des aventures de Mary Lester, une enquêtrice originale et attachante !

EXTRAIT

Ce qu’elle avait vu lui arracha un nouveau sanglot agrémenté d’un spasme nauséeux. Elle se récupéra in extremis en hoquetant comme un vieux moteur qui ferait de l’auto-allumage et finit par retrouver une respiration à peu près normale encore qu’aussi sifflante qu’une bouilloire de camping parvenue à ébullition.
— Et qu’est-ce que vous avez vu ? demanda le lieutenant Fortin d’un ton blasé.
Il avait posé une fesse sur le bord d’un pupitre, dominant de toute sa carrure son interlocutrice qui se tenait, elle, sur le banc, à la place où, d’ordinaire, s’asseyaient ses élèves. Cette fois, c’était la prof qui était interrogée, et, pour tout dire, elle ne paraissait pas brillante à l’oral.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

J’ai beaucoup apprécié ce roman écrit tout en finesse et délicatesse, qui aborde des questions graves comme la filiation, l’identité sexuelle et la réussite sociale. - Shelton, Critiques Libres

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu’il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd’hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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Seitenzahl: 379

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Jean FAILLER

 

Le troisième œil

du professeur

Margerie

 

éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 St-Évarzec

Ce livre appartient à

xxxxxxexlibrisxxxxxx

 

 

 

Remerciements à :

Anne Boëlle

Daniel Carcaillet

Jean-Claude Colrat

Marie-Laure Duhamel

Delphine Hamon

Lucette Labboz

Marcelle Schmidt

Isabelle Stéphant

 

CE LIVRE EST UN ROMAN.

 

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

 

ISBN 978-2-916248-19-6

 

La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.

 

Retrouvez les enquêtes

de Mary Lester sur internet :

http://www.marylester.com

 

Éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h - N° 10

Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec

Dépôt légal 2e trimestre 2011.

Chapitre 1

 

La petite dame tenait son tarbouif à deux mains dans son mouchoir, comme si elle craignait qu’il se barre à son insu. Elle finit par se moucher sans vigueur, puis elle regarda anxieusement le produit de ses expectorations pour voir si sa matière grise ne s’était pas taillée avec la morve :

— Vous savez, moi je suis pour la non-violence, alors, lorsque j’ai vu…

Ce qu’elle avait vu lui arracha un nouveau sanglot agrémenté d’un spasme nauséeux. Elle se récupéra in extremis en hoquetant comme un vieux moteur qui ferait de l’auto-allumage et finit par retrouver une respiration à peu près normale encore qu’aussi sifflante qu’une bouilloire de camping parvenue à ébullition.

— Et qu’est-ce que vous avez vu ? demanda le lieutenant Fortin d’un ton blasé.

Il avait posé une fesse sur le bord d’un pupitre, dominant de toute sa carrure son interlocutrice qui se tenait, elle, sur le banc, à la place où, d’ordinaire, s’asseyaient ses élèves. Cette fois, c’était la prof qui était interrogée, et, pour tout dire, elle ne paraissait pas brillante à l’oral.

Elle larmoya :

— J’ai vu ce pauvre homme, étendu là, par terre, avec du sang partout…

Elle ferma les yeux avec une grimace horrifiée et Fortin eut un geste pour la cueillir au vol tant il craignait qu’elle tombe en digue-digue.

Vaine alarme, la petite dame se reprit vaillamment :

— Je ne suis pas habituée à ça, vous savez !

Comme si on s’y habituait jamais ! pensa Fortin. Il avait beau être taillé comme un menhir, la vue d’un macchabée le mettait mal à l’aise.

— Et vous le connaissiez, ce pauvre homme ?

— Bien sûr, j’étais même à sa recherche !

— À sa recherche ?

La petite dame hocha la tête véhémentement.

— À sa recherche, oui !

Ça n’en disait guère plus au lieutenant Fortin.

— Vous pouvez m’expliquer ?

Oui, elle pouvait. Elle le fit doctement, en prenant des mines :

— En fait, il faut revenir au début de l’après-midi.

— Eh bien, revenons, dit Fortin sans enthousiasme.

La petite dame ferma les yeux pour mieux réfléchir, puis les rouvrit et se lança :

— Eh bien, Madame la directrice, qui est très formaliste et à cheval sur la tradition, fait chaque année venir un photographe qui prend un cliché du corps professoral sur les marches du perron.

— Du corps de qui ? demanda Fortin.

— Du corps professoral…

La petite dame marqua un temps et s’aperçut qu’il ne serait pas inutile de traduire.

— Enfin, je veux dire, de l’ensemble de tous les professeurs du lycée.

— Ah oui ! fit Fortin en pensant : « Elle pouvait pas le dire tout de suite ? Faut toujours que ça frime, ces profs, avec des mots à la con ! Tout ça pour en foutre plein la vue. »

Son nez se plissa, il respira fort. Si elle pensait l’impressionner…

— Et tout d’un coup, dit la petite dame en ménageant ses effets, on s’est aperçu que monsieur Margerie manquait.

Le front de Fortin se plissa, il faillit lui dire qu’on n’était pas « Au théâtre ce soir ». Puis il demanda :

— Et qui est ce Margerie ? Le mort ?

— Oui ! C’est… Enfin, c’était le professeur de physique-chimie… Madame la directrice ne s’en est pas étonnée, monsieur Margerie était réputé pour sa distraction. Elle a pensé qu’il avait entrepris quelque expérience et que, accaparé par le déroulement de celle-ci, il avait oublié la consigne.

— Quelle consigne ?

— Celle de venir à seize heures pour la photo.

— Si je comprends bien, ce cérémonial de la photo se reproduit tous les ans ?

— Tout à fait.

— À la même date ?

— À peu près. Juste avant les vacances de Pâques.

Fortin renifla :

— Et ce Margerie, il était au parfum ?

— Pardon ? demanda la petite dame effarée.

Fortin décoda :

— J’veux dire, il était au courant de cette tradition ? On l’avait prévenu ?

— Absolument ! Il est à La Fontaine depuis de nombreuses années.

Le front de Fortin se plissa de nouveau :

— Quelle fontaine ?

La petite dame le regarda avec des grands yeux, incrédules. Faisait-il exprès ? On ne sait jamais avec la police. Quelquefois - elle l’avait lu - les policiers jouaient les idiots pour tromper leurs interlocuteurs. Dans ce cas, le lieutenant Fortin était un comédien de première ! Si elle l’avait mieux connu, la petite dame aurait été rassurée : Fortin était une nature simple, et, fort de sa qualité de policier, il ne jugeait pas utile de jouer au plus fin, il allait droit au but.

Elle le regarda de nouveau : ce colosse était tout à la fois rassurant et inquiétant. Tant qu’il serait là, elle sentait qu’elle n’aurait rien à redouter de l’assassin. Mais c’était cette masse d’homme… Avait-on idée d’être aussi grand, aussi fort ?

Elle finit par répondre à la question qu’il avait posée :

— C’est le nom de l’établissement, le lycée La Fontaine.

Fortin revint sur terre :

— C’est vrai !

La semaine s’était mal emmanchée pour le lieutenant Fortin. En l’absence de Mary Lester en vacances, le patron l’avait convoqué alors qu’il venait juste de déplier l’Équipe pour prendre les nouvelles du week-end sportif, et il avait trouvé ça fort déplaisant. La suite ne s’était pas avérée plus réjouissante.

— Fortin, lui avait dit le commissaire Fabien sans préambule, on vient de m’annoncer qu’il y a eu un drame au lycée La Fontaine. On a découvert un professeur décédé dans une salle de classe.

— Maintenant ?

— Oui, il y a quelques instants. Filez là-bas et prenez toutes les mesures qui s’imposent.

— Oui, patron ! avait dit Fortin.

— Attendez !

Il s’était figé près de la porte :

— Allez-y sur la pointe des pieds, Fortin. Le milieu scolaire est particulièrement sensible.

— Vous voulez dire qu’ils ne peuvent pas blairer les flics ?

Fabien avait tiqué. Ce bon Fortin était toujours aussi brut de décoffrage. Mais, au final, c’était un assez bon raccourci.

— Il y a de ça… Cependant, nul ne sait mieux que vous comment opère le capitaine Lester, Fortin. De la délicatesse, du doigté…

Fortin hocha la tête d’un air dubitatif. Du doigté, de la délicatesse… Il voulait bien, mais il sentait qu’il tenait le rôle de l’éléphant dans le magasin de porcelaine. Les gamins qui étaient élèves dans cette boîte avaient des parents aux bras plus longs que ceux de la pieuvre qu’il avait harponnée le week-end précédant aux îles Glénan. Quelle idée avait eue ce Margerie d’aller se faire buter dans un établissement aussi respectable ? Ça se serait passé dans une des écoles de la périphérie, on aurait compris. On n’aurait même pas été surpris. Mais là, dans ce lieu privilégié…

Il avait soupiré, demandant presque plaintivement :

— Je retourne donc à l’école, patron ?

Il n’avait visiblement pas gardé un souvenir impérissable du temps de ses études.

— Ça ne pourra vous faire que du bien, avait assuré le commissaire Fabien d’une voix suave, avec un demi-sourire porteur d’une ironie que le grand lieutenant ignora superbement.

Du bien ? Fortin avait toutes les raisons d’en douter. Mais on ne discutait pas avec le commissaire Fabien.

Le lieutenant avait hoché la tête et, pressé de s’en aller, avait fait deux pas vers la porte.

« De toute façon, je n’ai personne d’autre sous la main », avait avoué le commissaire.

Fortin comprenait mieux comme ça. Il promit en grimaçant :

— Je ferai de mon mieux, patron…

On ne pouvait pas dire qu’il était franchement enthousiaste.

— C’est ça, et rendez-moi compte !

Maintenant Fortin était devant la petite dame qui le regardait, inquiète, désemparée, semblant se demander ce qui pouvait se passer dans la tête d’un flic enquêtant sur un meurtre.

Et le flic en question était lui-même en plein désarroi. Bien sûr, il avait pris toutes les précautions d’usage : isolé la scène du crime en attendant l’intervention de la police scientifique. Le corps du malheureux professeur avait été photographié sous tous les angles, la salle avait été passée au peigne fin et l’arme qui gisait sur le plancher était maintenant au labo… Cependant, il fallait à présent interroger les gens.

Quand cette maudite Mary Lester reviendrait-elle de son séjour à Noirmoutier ? C’était là une affaire pour elle !

Il posa une question de routine sans même prendre de notes comme l’aurait fait un vrai enquêteur. La petite dame avait lu toutes les enquêtes d’Hercule Poirot, elle était au courant des us et coutumes de la profession de détective.

— Alors Madame la directrice vous a envoyée chercher ce monsieur Margerie.

— C’est cela.

— Pourquoi vous ?

— Eh bien, dit la petite dame avec embarras, je suis professeur de lettres…

— Quel rapport avec la physique-chimie ?

— Aucun, justement. Je suis également le professeur le plus ancien de l’établissement. L’année prochaine je prendrai ma retraite.

— Mes compliments !

Il avait dit ça histoire de dire quelque chose. Ça aurait pu avoir une intention sarcastique, mais le lieutenant Fortin n’était pas homme à s’embarrasser de ce genre de subtilité. S’il avait livré le fond de sa pensée, il aurait aussi bien répondu :« Si tu savais ce que je m’en tape ! » Mais le patron lui avait recommandé de prendre des gants… Alors, il y allait mollo.

Elle n’en rosit pas moins de plaisir. Peut-être pensait-elle que ce beau mec la voyait plus jeune qu’elle ne l’était réellement ?

— Pour tout vous dire, fit-elle en baissant la voix et en examinant les alentours, j’étais la seule personne avec laquelle monsieur Margerie entretenait des relations à peu près normales.

Fortin la considéra avec perplexité :

— Que voulez-vous dire ? Il avait des mœurs particulières ?

Là, il s’était appliqué à édulcorer la formule qui lui était venue spontanément aux lèvres.

— Oh non ! fit la petite dame en rosissant et en mettant sa petite main dodue devant sa bouche en cul de poule.

Et elle ajouta prudemment :

— Du moins, je ne crois pas.

— Il était marié ?

— Je ne sais pas… Je ne crois pas…

Et comme Fortin la regardait d’un drôle d’air, elle précisa :

— Vous savez, c’était un homme très secret !

Fortin bougonna :

— Secret… secret…

Puis il fixa la petite dame jusqu’à la mettre mal à l’aise. Il était vrai qu’il n’en fallait pas beaucoup !

— Il ne s’entendait pas avec ses collègues ?

Son interlocutrice fit des mines. La question l’embarrassait.

— De vous à moi, fit-elle sur le ton de la confidence, monsieur Margerie n’était pas commode…

Elle baissa encore la voix au point qu’elle devint quasiment inaudible :

— Et pour tout vous dire, il ne parlait guère aux autres professeurs.

De sa grosse voix, Fortin laissa tomber une évidence :

— Il est mort, votre gars pas commode, vous pouvez parler normalement, il ne vous entendra pas.

La petite dame ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Peut-être trouvait-elle que cet inspecteur évoquait le défunt avec un peu trop de désinvolture.

— Même pour des raisons de service ?

— Quoi ?

Fortin répéta patiemment :

— Même pour des questions de service il ne parlait pas à ses collègues ?

La petite dame eut une moue signifiant qu’elle en savait long à ce propos.

— Humph… Le strict minimum !

Le grand lieutenant se leva, fit trois pas vers la porte, trois pas vers la fenêtre et se retrouva donc à son point de départ. Et il se rassit sur le bord de la table qu’il venait de quitter.

— Reprenons ! Redites-moi tout depuis le début.

— Ah… fit la petite dame en regardant autour d’elle avec angoisse.

Aucun secours ne se manifestant, elle revint vers Fortin.

— Tout ?

Il hocha sa grosse tête et confirma :

— Tout ! (en pensant : « ça fera toujours gagner du temps ! ») On en était au moment où tous les professeurs sont réunis pour la fameuse photo. Mais voilà, il en manque un… Qui a remarqué son absence ?

— Madame la directrice. Rien n’échappe à madame Le Couvreur. Elle a demandé : « Où est encore passé monsieur Margerie ? »

Nous étions tous rangés sur l’escalier et le photographe n’attendait plus que son bon vouloir. Elle a clamé comme une évidence :

— Nous ne pouvons pas prendre la photo si tout le monde n’est pas là !

Monsieur Ravenel, le professeur de gymnastique, a glissé dans l’oreille de mademoiselle Darmon, professeur d’art plastique :

— Pour ce qu’il est décoratif, le père Margerie ! Ce qui a fait pouffer de rire mademoiselle Darmon.

La petite dame ajouta d’un air pincé :

— Il ne lui en faut pas beaucoup pour l’amuser celle-là ! Surtout quand c’est monsieur Ravenel qui lance les plaisanteries. Et madame la directrice qui non seulement voit tout, mais aussi entend tout, l’a rabroué sévèrement :

— Monsieur Ravenel, je vous fais grâce de vos plaisanteries de garçon de bain !

Et puis elle m’a dit :

— Mademoiselle Boulle, veuillez donc aller jusqu’au laboratoire.

Elle précisa, comme en s’excusant :

— Je m’appelle Boulle, Gabrielle Boulle…

Elle regardait Fortin comme si elle s’attendait à quelque sarcasme sur son nom, mais celui-ci ne broncha pas.

— Comme l’ébéniste, précisa-t-elle.

Il leva sur mademoiselle Boulle un regard morne :

— Il y a aussi un ébéniste dans le coup ?

Ça se compliquait. Mais où restait cette maudite Mary Lester ?

Mademoiselle Boulle posa sur lui le regard qu’elle réservait ordinairement aux élèves les plus bouchés. Non, il ne paraissait pas faire exprès !

— C’est un ébéniste célèbre… Un artiste.

— Un artiste ! répéta Fortin médiocrement intéressé.

Il pensait : « Manquait plus que ça ! »

— Il est mort, ajouta mademoiselle Boulle.

— Ici ?

— Non, il est mort depuis plus de deux cent cinquante ans.

— Ah, fit le lieutenant soulagé.

Il y avait assez de boulot avec les morts contemporains sans aller s’inquiéter des morts du temps passé. Néanmoins il s’efforça d’être aimable.

— Il était de votre famille ?

— Probablement, dit mademoiselle Boulle, nous sommes originaires de la même région et…

Fortin qui n’en avait rien à faire la coupa :

— Condoléances !

Mademoiselle Boulle hésita et répondit machinalement :

— Merci.

— Et après ? demanda Fortin.

— Après madame la directrice a ajouté : « Je gage que monsieur Margerie est encore en train de se livrer à une expérience et qu’il a oublié que c’était le jour de la photo. Ayez l’obligeance de lui faire savoir que nous n’attendons plus que lui. »

J’ai dit : « Bien Madame ».

— Et après ?

On n’avançait pas, Fortin s’impatientait. Mademoiselle Boulle reprit, toujours en faisant des mines :

— Comme je vous l’ai dit, madame Le Couvreur m’avait chargée de cette mission parce que je suis la seule qui ne soit pas brouillée avec monsieur Margerie. Parce que tous les autres…

— Oui, vous m’avez dit que tous les autres professeurs ont eu plus ou moins des mots avec lui.

L’interrogatoire traînait en longueur. Si maintenant mademoiselle Boulle se répétait…

— Il y a aussi ceux qu’il ignorait.

— Par mépris ?

Mademoiselle Boulle haussa ses épaules étroites en signe d’ignorance. Fortin insista :

— Comme qui ?

— Comme monsieur Ravenel, mademoiselle Darmon ou monsieur Nouvion.

En soupirant, le lieutenant sortit un carnet pour prendre des notes. Sinon il risquait de s’y perdre avec tous ces noms de professeurs.

Il demanda :

— Qui est monsieur Nouvion ?

— Le professeur de musique.

— Monsieur Margerie le méprisait ?

— Il l’ignorait plutôt. À ses yeux, faire du sport, du dessin ou de la musique, c’était perdre son temps.

Fortin gronda :

— Quel con !

— Pardon ? fit mademoiselle Boulle en écarquillant des yeux, craignant d’avoir bien compris.

Fortin n’aggrava pas son cas :

— C’est également votre avis ?

Mademoiselle Boulle répondit vivement :

— Absolument pas ! D’ailleurs, ces disciplines sont au programme au même titre que la physique, la chimie ou la littérature.

— Et avec vous ça se passait bien ?

— Je suis également agrégée, dit mademoiselle Boulle avec un brin de fatuité. Et, lorsqu’il a été blessé, je lui ai rendu quelques menus services qu’aucun de mes collègues ne lui aurait rendus.

Fortin plissa le front, intrigué :

— Il a été blessé ?

— Oui, un incident de laboratoire, je crois.

— Tiens donc !

— Je n’en sais pas plus. Il faudrait demander à monsieur Chevalier.

— Monsieur Chevalier, marmonna Fortin en consultant les quelques notes qu’il avait prises, ah oui, le garçon de laboratoire.

— C’est cela.

— Ça s’est passé quand ?

— Au trimestre dernier.

Fortin soupira :

— Bien, je verrai donc monsieur Chevalier à ce propos. Où en étions-nous ?

— Je vous disais que madame Le Couvreur m’avait commandé d’aller chercher monsieur Margerie…

— Ah oui !

Dire qu’il ne se sentait pas formidablement motivé par cette enquête était un doux euphémisme. Quand Mary Lester n’était pas là, il préférait le terrain, la formation des jeunes flics, les arrestations un peu musclées où il excellait. Quand elle était là, c’était autre chose, il n’y avait qu’à suivre et à demander, de temps en temps : « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? »

Mademoiselle Boulle reprit son récit :

— Sans se soucier de l’absence de monsieur Margerie, le photographe avait pris son cliché et s’apprêtait à ranger son matériel. Madame Le Couvreur l’a figé d’une seule phrase :

— Un instant, monsieur ! Un de nos plus éminents professeurs est absent. On va le chercher et vous pourrez recommencer dans quelques instants. Madame Le Couvreur a une autorité naturelle qui en impose. Quand elle a parlé, on obtempère.

Fortin pensa que lui aussi avait un patron comme ça. Le commissaire divisionnaire Fabien qui avait commencé sa carrière comme gardien de la paix avant de parvenir au sommet de la pyramide policière. Pour le manœuvrer celui-là… La police, il la connaissait en long, en large et en travers. Il n’y avait que Mary Lester qui arrivait à faire à peu près ce qu’elle voulait. Les autres obtempéraient, le petit doigt sur la couture du pantalon.

Mademoiselle Gabrielle Boulle poursuivait son compte-rendu :

— Le photographe était inquiet, il scrutait le ciel où de gros nuages noirs s’annonçaient. Bon gré mal gré, le groupe restait aligné sur les marches de pierre du perron, les professeurs agrégés au premier rang, les certifiés juste derrière et, au troisième et dernier rang, les professeurs de disciplines subalternes : dessin, musique, gymnastique, avec les maîtres d’internat et le CPE. La patience de chacun s’effilochait au fil des minutes.

Il était à prévoir qu’aux premières gouttes de pluie ils s’enfuieraient vers l’abri d’un préau comme une volée de moineaux.

Évidemment, au premier rang, madame Le Couvreur trônait sur la cathèdre qui sert à ce genre de cérémonie.

— La quoi ? demanda le grand lieutenant.

— Une sorte de chaire à bras, un siège qui est le signe de la puissance d’un évêque, d’un enseignant de haut rang. Savez-vous qu’il suffisait, au Moyen-Âge, qu’un évêque pose sa cathèdre dans une église pour que celle-ci devienne cathédrale ?

Fortin reconnut, un peu sonné :

— Ben non, j’aurais jamais cru ça d’un fauteuil ! Donner son nom à une cathédrale. On apprend de drôles de trucs dans votre école, mademoiselle Boulle.

Il regardait maintenant l’enseignante avec une sorte de respect. Une cathèdre ! Celle-là, il faudrait qu’il la ressorte à Mary Lester. Ça allait lui en boucher un coin !

Mademoiselle Boulle, ravie d’avoir réussi à faire jaillir une étincelle d’un cerveau qui lui semblait bien lent, poursuivait son explication :

— Comme cette sorte de trône était signe de toute puissance, madame la directrice y tenait particulièrement.

Fortin fit la moue :

— Ça ne doit pas être confortable. Vous avez ça ici ?

— Oui. C’est un accessoire de théâtre très ancien qui appartient à l’école. On ne sait d’où il vient, madame Le Couvreur se l’est attribué.

— Normal, puisque c’est elle le chef.

— Elle ne l’utilise d’ailleurs que pour la photo annuelle.

— Pourquoi, elle a peur de l’user ?

Mademoiselle Boulle réprima un sourire.

— Non mais, comme vous l’avez fait remarquer, c’est très inconfortable pour un usage quotidien.

Fortin se cura une dent de l’ongle de son auriculaire et laissa tomber :

— Bref, tout ça c’est de la frime, quoi. Enfin, tout le monde était là et…

Il s’arrêta au milieu de sa phrase, ne se souvenant plus de ce qu’il voulait demander. Heureusement, mademoiselle Boulle vint à son secours :

— Nous étions tous là sauf monsieur Margerie. Le photographe montra d’un air inquiet le ciel à madame la directrice. De gros nuages noirs accouraient, l’orage menaçait, le tonnerre grondait sourdement. Madame Le Couvreur n’en avait cure : il lui fallait absolument TOUS ses professeurs sur la photo.

Fortin trouvait que mademoiselle Boulle racontait bien. Il l’encouragea :

— Poursuivez, s’il vous plaît !

La demoiselle ne demandait que ça :

— Vous l’avez vu, monsieur l’inspecteur…

— Lieutenant ! dit Fortin.

Mademoiselle Boulle s’interrompit, interdite :

— Pardon ?

— Je ne suis pas inspecteur, je suis lieutenant.

— Ah… fit-elle. Cela a-t-il de l’importance ?

Fortin réfléchit puis avoua :

— Franchement, j’sais pas. Question paye, ça ne change pas grand chose. C’était juste pour dire…

Elle l’approuva :

— Vous avez raison, lieutenant, il faut toujours appeler les choses par leur nom et donner leur titre aux gens. La sémantique, c’est important.

Le front du lieutenant Fortin se plissa :

— C’est pas si antique que ça, pour tout vous dire, ça date de la réforme Pasqua…

Il y eut un blanc. Mademoiselle Boulle avait du mal à suivre.

— Attendez, de quoi parlons-nous ?

— Eh bien, de la réforme Pasqua. Avant nous étions inspecteurs de police, maintenant nous sommes lieutenant, capitaine, commandant.

Il sourit largement :

— Comme dans l’armée.

Elle soupira :

— Je vois…

Renonçant à lui apprendre ce qu’était la sémantique, elle poursuivit :

— Notre lycée est un très vieil établissement qui date du second Empire. Avant ça, c’était un couvent. Il est assez solennel d’apparence, avec sa façade de gros blocs de granit, son grand hall austère pavé de carreaux noirs et blancs, son haut plafond à la Française, aux poutres peintes en ocre rouge et, aux murs, sur des panneaux de marbre blanc, gravés en lettres d’or, le nom des professeurs et des élèves tombés pour la Patrie au cours des deux guerres mondiales. Il y a trois cours, celle qui donne sur le hall est dite la cour d’honneur.

Fortin l’écoutait avec stupéfaction. Ça, c’était de la littérature comme il n’en lirait jamais dans l’Équipe. Tout à son récit, mademoiselle Boulle poursuivait :

— Celle de gauche, qui jouxte le gymnase, servait autrefois de terrain d’exercice aux élèves de terminale qui faisaient ainsi une sorte de préparation militaire. C’était d’ailleurs un sous-officier du 118e régiment d’infanterie qui venait initier les jeunes gens aux manœuvres. Elle est maintenant affectée aux petits, les élèves de sixième et de cinquième. La troisième cour est le domaine des grands. Elle donne sur le laboratoire de physique et de chimie. Monsieur Leblanc y dispense également ses cours de sciences naturelles. C’était là que je devais retrouver monsieur Margerie qui, pour éviter de se mêler à ses collègues, n’en sortait jamais quand il était au lycée.

— Maintenant, ajouta-t-elle, la plupart des établissements scolaires sont logés dans des bâtiments plus modernes que ceux du lycée La Fontaine, mais la qualité de l’enseignement qui est prodigué ici fait de La Fontaine un lycée à part. N’y entre pas qui veut.

— Ah bon, il y a un examen particulier ?

— Pas vraiment, mais nous avons surtout des enfants d’hommes politiques, de diplomates, de grands patrons de l’industrie…

— Qui décide des inscriptions ?

— Madame la directrice.

— C’est une école privée, en quelque sorte.

— On ne peut pas dire ça… fit mademoiselle Boulle avec embarras.

Fortin enfonça le clou sans prendre de gants :

— On ne peut pas le dire, mais un gosse de prolétaire n’a aucune chance d’être admis dans cette boîte.

La bouche en cerise de mademoiselle Boulle s’arrondit en un cercle presque parfait. Peu habituée à un langage aussi direct, elle faillit lâcher un « oh ! » réprobateur, mais elle se retint. Une « boîte », le lycée La Fontaine ! Le meilleur établissement de la région, une « boîte » ! Décidément, la police ne respectait rien.

Fortin, lui, était indigné pour une autre raison. L’école, c’était pour tout le monde : gratuite, laïque et obligatoire. Ces établissements plus ou moins réservés à une certaine élite, ça le débectait. Ça se voyait sur son visage.

Mademoiselle Boulle reconnut :

— Je n’en ai pas vu souvent, en effet.

— Vous êtes là depuis longtemps ?

— Quelque temps déjà.

— Un an ? cinq ans, dix ans, plus ?

Elle laissa tomber, sans le regarder, en faisant des mines :

— Plus de dix ans.

— Et avant, vous étiez où ?

Elle dit d’un air pincé :

— Je n’ai pas toujours été professeur.

Fortin fit claquer l’élastique de son carnet. Il en avait marre, et se leva. L’atmosphère de cette école le déprimait.

— Réfléchissez bien, recommanda-t-il à mademoiselle Boulle d’un air entendu. La nuit porte conseil, nous reprendrons cette petite conversation demain.

En sortant il ne dit pas « à bon entendeur, salut ! » comme dans les films américains, mais c’était si bien sous entendu que mademoiselle Boulle aurait volontiers juré qu’il avait réellement prononcé ces quatre mots pleins de menaces.

Au bout du compte, elle restait sur son quant-à-soi : le lieutenant Fortin était-il un parfait imbécile ou un flic retors qui cherchait à donner le change ?

Pour trouver la réponse, la nuit ne suffirait pas. Elle n’était pas au bout de ses peines.

 

Chapitre 2

 

Fortin quitta l’établissement avec un soulagement seulement nuancé par l’embarras qu’il ressentait à l’idée de devoir faire son rapport directement au divisionnaire Fabien.

Heureusement, à cette heure, Lulu, comme il appelait son patron lorsqu’il était sûr que le commissaire ne pouvait pas l’entendre, Lulu - ce n’était un secret pour personne au commissariat - avait son aparté du mardi avec une ravissante esthéticienne du centre-ville et on ne pouvait évidemment pas le déranger.

Autant dire que le lendemain il retrouva « sa » Mary Lester avec un plaisir sans mélange. Elle venait de reprendre son service après quelques jours passés à enquêter sur l’île de Noirmoutier et, pour fêter ça, elle l’entraîna au grand café sur le boulevard qui longe la rivière, en plein centre-ville. Voyant sa mine déconfite, elle le taquina :

— Alors, le grand, paraît que tu es retourné à l’école ?

— Parle-m’en pas ! fit Fortin d’un air dégoûté. J’te jure, les jeunes… De mon temps on foutait un peu le bordel, c’est sûr, mais aujourd’hui ils rectifient les profs qui les emmerdent au gros calibre.

— Raconte, fit sobrement Mary Lester.

L’établissement, qui venait d’être refait par un designer « tendance », n’avait plus le charme de l’ancienne installation. Il avait certes gagné en hygiène, on ne voyait plus des rats se courser dans les luminaires du plafond et on ne s’arrachait plus les fonds de pantalon sur les ressorts des banquettes de moleskine craquelée. Pour autant, le décor n’était pas froid, il était glacial. Encore heureux qu’on ait conservé les bas-reliefs de stuc des temps anciens.

À part un vieil habitué que le progrès n’avait pas réussi à décourager, le bar était désert. Le vieil homme lisait avec attention son Figaro, une tasse de café devant lui.

Derrière le bar, un garçon en veste blanche dont le visage trahissait un ennui profond polissait quelques verres plus pour s’occuper que par nécessité.

Ils s’assirent sur une banquette d’angle et commandèrent deux cafés.

Fortin laissa tomber deux sucres dans sa tasse, touilla le liquide et dit lugubrement :

— Que veux-tu que je te raconte ? On a retrouvé un vieux prof affalé par terre avec une balle entre les deux yeux.

— Pff ! fit Mary admirativement.

— J’peux te dire, assura Fortin, que celui qui lui a fait ça savait tirer !

— Ou qu’il a eu un gros coup de pot, tempéra Mary.

— Ça arrive, concéda Fortin.

Il fit la moue :

— Luger 7.65, ça ne pardonne pas.

Mary s’étonna :

— Tu connais déjà le type de l’arme ?

— Et pour cause, ricana Fortin, elle traînait par terre, devant le bureau.

— Des empreintes ?

— J’crois pas. Elle était pleine de craie.

— De craie ?

— Ben oui, le type qui l’a manipulée devait avoir les pognes pleines de craie. Alors, pour relever des empreintes là-dessus, bonsoir ! Elle est tout de même partie au labo, mais elle ne parlera pas.

Il eut un geste évasif :

— Quant à savoir qui l’a apportée…

— Ça aurait pu être le prof ? supposa Mary.

— Le prof ? fit Fortin dubitatif, et il se serait tiré une balle entre les deux yeux ? Sûrement pas ! Ou alors il avait le bras long.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire que cette balle a été tirée à une certaine distance. S’il se l’était foutue lui-même dans le crâne - il mima le geste - il aurait dû appuyer le canon contre son front et actionner la détente avec le pouce. Donc un tir à bout touchant, ce qui, comme tu le sais, laisse des traces. Il n’y avait aucune trace, ce qui exclut un suicide. D’ailleurs, le prof n’avait pas de craie sur les mains.

Mary savait qu’en matière d’armes, elle pouvait faire confiance à son adjoint qui ajouta :

— D’après l’endroit où reposait la douille, le tireur devait être à peu près au milieu de la salle.

— Où était-elle ?

— Près de la porte d’entrée. Or, cette arme éjecte à droite, comme presque toutes les armes, d’ailleurs.

Mary s’étonna :

— Ça s’est passé en plein jour et personne n’a entendu la détonation ?

— En plein jour, confirma Fortin. Probablement vers seize heures. L’école était pleine, des gosses partout…

— On ne doit pas manquer de témoins, alors.

— Que dalle !

— Un coup de feu, ça fait pourtant du bruit !

— Ça, c’est sûr !

Mary ne semblait pas en croire ses oreilles. Elle demanda une nouvelle fois :

— Et personne n’a rien entendu ?

— Apparemment, non. Un orage tournait sur la ville et il arrivait, paraît-il, que certaines expériences auxquelles se livrait le prof de chimie aient des effets détonants.

Elle parut sceptique :

— Entre un coup de feu et les grondements du tonnerre, il y a de la marge.

— Pour nous, oui, dit Fortin avec logique, mais pour des gamins…

Mary dut reconnaître qu’il n’avait pas tort.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

— Ben… J’ai interrogé la personne qui avait découvert le corps, une certaine mademoiselle Boulle…

— Résultat ?

— Nib de nib ! Elle a chialé plus qu’elle n’a parlé.

— Et les autres profs ?

— Ils étaient tous ensemble, pour la photo.

— La photo ?

— Ouais, la directrice a une manie : chaque année il lui faut la photo de sa troupe de profs. Ils étaient tous regroupés autour de la directrice sur les marches de l’entrée quand elle s’est aperçue qu’il manquait un certain Margerie. La directrice a envoyé mademoiselle Boulle le chercher et c’est là qu’elle l’a retrouvé étendu par terre, dans sa classe… Elle s’est mise à gueuler et un vieux mec est arrivé. Un nommé… - Fortin consulta son carnet - Chevalier, garçon de laboratoire.

— Tu l’as interrogé lui aussi ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il était rentré chez lui.

— Tu n’as pas demandé à tout ce beau monde de rester sur place ?

— Si, dit Fortin, j’ai demandé. mais si tu crois que c’est facile de retenir quatre cent cinquante gosses alors que les parents en Mercedes ou en Jaguar les attendent à la sortie…

— Et les autres profs ?

— Barrés aussi ! À ce que j’ai compris, personne ne va pleurer le père Margerie. Les autres profs ne le blairaient pas bézef. Restait plus que la directrice, mais celle-là, j’aime autant que tu te la coltines ! Ça m’a l’air d’un de ces numéros.

Mary soupira :

— Merci du cadeau !

— J’ai fermé à clé la classe où on a trouvé le corps et j’ai défendu qu’on y entre.

— Tout de même, soupira Mary, c’était bien le moins !

— Et puis je suis revenu à l’usine, ajouta Fortin d’un air accablé. J’ai plus l’âge d’aller à l’école, plus l’âge de supporter les cris de quatre cent cinquante gosses…

Il ajouta avec rancune :

— J’en avais ras le bol de c’t’école.

— Donc, tu t’es dit, je vais refiler le bâton merdeux à Mary Lester.

— C’est pas ça, plaida Fortin embarrassé, mais tu sais ce que c’est…

Elle ironisa :

— Tu fatigues vite, mon Jean-Pierre, tu dois vieillir !

Il la regarda, inquiet :

— Tu crois ?

— Comme tout le monde, mon vieux, comme tout le monde !

Elle vida sa tasse et se leva :

— Eh bien, allons-y !

— Où ça ? demanda Fortin.

— Pas encore à la maison de retraite, au Lycée, mon vieux !

— Pfff… fit Fortin accablé, faut vraiment que j’y aille aussi ?

— Et comment ! C’est toi qui as commencé l’enquête, non ?

 

Chapitre 3

 

La directrice avait un timbre de voix qui s’entendait de loin, une voix curieuse, avec des inflexions graves qui montaient dans l’aigu dès qu’elle élevait le ton, ce qui lui arrivait souvent.

Elle salua Fortin d’un tonitruant :

— Ah… Lieutenant…

C’était une forte femme, tout en buste, avec une tête léonine surmontée d’une crinière grise qui semblait apprécier les hommes forts. De ce point de vue, avec Fortin, elle était servie.

En revanche, elle n’eut pas un regard pour Mary.

Fortin se risqua, car la bonne femme l’impressionnait :

— Voici le capitaine Lester.

La directrice considéra Mary avec une suspicion réprobatrice, comme si elle n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles et demanda d’une voix de basse :

— Capitaine ?

Mary se retint de lui faire une révérence grand siècle comme dans Alexandre Dumas et de dire : « pour vous servir, Mâdâme ». Elle se contenta d’une brève inclinaison de tête moins grand siècle mais plus républicaine.

La directrice la toisait d’un air accablé, comme si sa simple présence dans son bureau constituait une offense :

— N’êtes-vous pas un peu jeune pour vous mêler de cette histoire sordide, mademoiselle ?

Mary Lester se sentit transportée une quinzaine d’années en arrière, lorsqu’elle comparaissait devant mère Marie-Madeleine de la Contrition, supérieure de l’institution dans laquelle elle avait été l’élément perturbateur numéro un pendant quelques années. Sentiment qui lui revenait régulièrement, la dernière résurgence remontant à son enquête dans le Cap Sizun.

Une bouffée de colère l’envahit, mais elle resta maîtresse d’elle-même et répondit de sa plus douce voix :

— Je suis jeune il est vrai…

Elle sourit benoîtement :

— Vous connaissez la suite, n’est-ce pas ?

Elle laissa passer un temps de silence que la directrice, stupéfaite par cette réponse, ne troubla pas et ajouta plus fermement :

— Quant à cette affaire dont le côté sordide n’a pas échappé à votre perspicacité, je vous signale que c’est dans un établissement dont vous avez la charge qu’il s’est produit.

Manière de ramener chacun à ses responsabilités. Enfin, elle enfonça le clou :

— Si le commissaire divisionnaire Fabien a cru bon de me confier cette enquête, madame, c’est qu’il a la conviction que j’ai l’âge requis.

Madame Le Couvreur souffla des naseaux en signe de mécontentement.

— Sans doute, sans doute, grommela-t-elle.

Elle n’avait pas l’habitude qu’on lui parle sur ce ton, ici, dans son bureau, dans SON école !

Mary Lester montra son équipier du pouce :

— Le lieutenant Fortin va m’assister, et pas le contraire !

La directrice marmonna quelque chose qui pouvait ressembler à « c’est le monde à l’envers ! »

— À l’envers ou pas à l’envers, articula Mary, il faudra faire avec !

Fortin assistait au duel entre ces deux femmes d’un air amusé. Il l’aimait bien, sa Mary, quand elle clouait le bec à ceux ou celles qui la ramenaient trop.

La vioque aux cheveux gris - ainsi l’avait-il cataloguée - le regardait avec une rancune dont il n’avait que faire. Si elle essayait de se foutre de sa gueule, Mary saurait la remettre en caisse.

En désespoir de cause, la « vioque » soupira :

— Tout de même, ce pauvre Margerie…

Elle haussa les épaules et tourna la tête :

— Tout ceci devait mal finir !

— À quoi pensez-vous ? demanda Mary.

Madame Le Couvreur secoua sa crinière grise :

— Je me comprends.

Mary la toisa :

— Eh bien expliquez-vous. Moi aussi j’aimerais bien comprendre !

Madame Le Couvreur prit un air douloureux et se souleva avec peine en appuyant ses deux poings sur son bureau comme si son buste était trop lourd pour être supporté uniquement par ses jambes.

— Voyez mademoiselle Boulle, dit-elle d’un ton las. C’est probablement le professeur qui connaissait le mieux monsieur Margerie et, en plus, c’est elle qui a découvert le corps. Quant à moi, si vous voulez bien m’excuser, j’ai à faire…

— Où trouve-t-on cette demoiselle Boulle ?

— Je lui ai demandé de se tenir à votre disposition dans la salle des professeurs.

— Parfait, dit Mary. Je vous remercie.

Et elle pensait, toi ma vieille, si tu crois t’en tirer à si bon compte, tu te mets le doigt dans l’œil.

Elle lui adressa son plus large sourire et ajouta :

— Je suppose que nous serons appelées à nous revoir, madame la directrice.

Un regard noir la foudroya tandis que la crinière grise frémissait. Madame la directrice s’apprêtait à répondre vertement, comme à une élève insolente, lorsqu’elle se souvint que cette frêle jeune femme n’était ni une élève, ni un parent d’élève facile à impressionner, mais un capitaine de la police nationale qui aurait tôt fait de lui river son clou.

Alors elle se contenta de grogner sa désapprobation devant cette situation déplaisante.

 

Chapitre 4

 

Une petite dame attendait près de la machine à café, aussi effrayée que la chèvre qui sert d’appât au tigre. Elle était pitoyable au sens étymologique du terme, c’est-à-dire qu’elle faisait pitié.

Cette petite personne dodue, à la petite bouche pincée et soigneusement ointe de rouge à lèvres, paraissait perdue dans cette salle dite « des professeurs » qui n’était autre qu’une salle de classe dont on avait poussé les tables contre les murs pour libérer l’espace central.

Aux murs, il y avait des casiers dans lesquels on déposait le courrier et les circulaires destinées aux enseignants.

Il y régnait un aimable foutoir : une corbeille débordait de papiers froissés, des tables chargées de documents divers entassés sans soin… Quant à la cafetière, rafistolée avec du chatterton et qui n’avait pas dû être rincée depuis la rentrée précédente si l’on en jugeait par sa couleur maronnasse, elle crachotait doucettement, répandant un vague arôme qui se mêlait à des relents de tabac.

Chacun devait compter sur l’autre pour faire le ménage.

— Voulez-vous un café ? proposa la petite dame d’une voix étranglée.

— Volontiers, dit Mary d’un ton enjoué, pour mettre un peu de vie dans ce morne capharnaüm. Vous êtes madame Boulle ?

Vu son âge et son apparence, elle pensait convenable de lui donner du « madame », mais elle fut immédiatement corrigée :

— Mademoiselle… Mademoiselle Gabrielle Boulle.

Mary, qui pensait avoir sous les yeux l’archétype de l’enseignante programmée pour faire ce métier depuis son plus jeune âge, lui tendit une main qui fut prise avec circonspection.

— Capitaine Lester, police nationale. Madame la directrice vous a prévenue de notre arrivée ?

La pauvre créature émit un couinement qui pouvait passer pour un « oui ».

Puis, sans que rien ne le laisse présager, elle fut secouée de sanglots et considéra le mouchoir de papier qu’elle tenait dans la main avec désolation. Elle l’avait noyé de tant de larmes qu’il n’en restait plus qu’une boule dégoûtante qui ne pouvait désormais avoir qu’une seule destination, celle de la poubelle.

Elle l’y laissa tomber comme à regret et parut soudain fort dépourvue.

Mary lui tendit un paquet de mouchoirs propres que mademoiselle Boulle prit avec reconnaissance en remerciant d’un hochement de tête. Puis elle tapota la petite main grassouillette de mademoiselle Boulle et lui montra Fortin en essayant de la rassurer :

— C’est le gros monsieur, là, qui vous fait peur ? N’ayez crainte, il n’est pas méchant.

Fortin regarda Mary, outré : gros ? Est-ce qu’il était gros ? S’il lui posait la question, elle lui répondrait comme d’habitude : « Non, tu n’es pas gros, tu es énorme ! » Ce qu’elle était chiante, la Mary ! Et pourtant, qu’il était content qu’elle soit là pour prendre les choses en main.

Faudrait qu’il lui parle de la cathédrale… Non, pas la cathédrale… De quoi lui avait donc parlé mademoiselle Boulle ? Il avait oublié ! C’était déjà son problème, à l’école. Le maître faisait son cours, le jeune Fortin s’efforçait d’écouter et puis la récré arrivait : on jouait au basket, ou au foot, et, de retour en classe, pfft ! Tout ce qu’avait dit le maître s’était envolé.

Ça ne s’était pas arrangé avec l’âge !

Mademoiselle Boulle couina de plus belle :

— Non… Je… Je l’ai vu hier !

Et les sanglots repartirent.

Mary se tourna vers Fortin qui paraissait s’ennuyer ferme et murmura, ironique :

— C’est là tout l’effet que tu fais aux femmes ?

— Pff ! fit Fortin agacé.

Mary reprit la main de la petite dame :

— Remettez-vous mademoiselle… Vous êtes professeur de français, je crois ?

Elle hoqueta :

— Français, latin, grec.

Les yeux noyés de larmes, elle regarda Mary, quêtant quelque compassion :

— Mais, comme je l’ai dit à votre collègue, je n’ai pas toujours été professeur de lettres…

Elle avait prononcé cette phrase avec une sorte de défi dans la voix. Qu’avait donc pu faire de sa jeunesse cette excellente mademoiselle Boulle ? Meneuse de revue au Crazy Horse ? À cette pensée Mary Lester pinça les lèvres pour ne pas sourire. Pourquoi avait-elle toujours des pensées aussi saugrenues ? Elle imagina la pauvre petite créature sur une scène, habillée de trois plumes et de deux étoiles de strass et elle dut baisser la tête pour que son interlocutrice ne voie pas qu’elle se retenait de pouffer. Celle-ci respecta son silence, pensant qu’elle était absorbée dans des pensées profondes.

Puis elle glissa en confidence :

— Lorsque j’ai obtenu mon agrégation de lettres classiques, j’ai travaillé aux éditions Gallimuche !

Mary siffla admirativement pour ne pas décevoir mademoiselle Boulle qui semblait attendre cette réaction.

— Compliments !

Elle avait réussi à évacuer son envie d’éclater de rire.

Mademoiselle Boulle qui paraissait avoir surmonté sa défaillance continuait le plus sérieusement du monde :

— Je m’occupais du domaine étranger, je relisais, je corrigeais…

— Un poste de grandes responsabilités, admira Mary.

Mademoiselle Boulle se rengorgea :

— En effet. J’étais très appréciée, vous savez ! C’est vous dire aussi que j’ai lu de nombreux manuscrits et même des romans noirs…

— Des romans noirs ! répéta Mary.

— Parfaitement ! Des romans où il y avait des crimes terribles.

Elle prit un air dégoûté pour dire :

— Je me suis toujours demandé l’intérêt qu’il y avait à décrire de pareilles horreurs.

— C’est la vie, fit Mary. Il y a des pervers partout, même - elle avait failli dire surtout - chez les écrivains.

— C’est malheureux ! affirma mademoiselle Boulle avec conviction.

Mary pensa : « Heureusement qu’elle n’est pas entrée dans la police celle-là ! » Elle faillit pouffer une nouvelle fois en pensant à la fameuse équipe qu’elle aurait faite avec l’illustre Albert Passepoil !

— Mais là, poursuivit mademoiselle Boulle, quand j’ai vu ce pauvre homme étendu, le visage en sang… J’ai failli perdre connaissance !

Mary, sérieuse comme un pape, se retenait toujours de rire.

— Je comprends ça ! Mais, si vous me permettez d’être curieuse, pourquoi avez-vous quitté une si brillante situation dans l’édition ? Ça devait être passionnant !

— Mes parents, dit Mademoiselle Boulle avec regret. Ils étaient instituteurs et leur plus grande fierté a été que j’obtienne l’agrégation du premier coup. Mais pour eux, ce diplôme ne devait servir qu’à enseigner, qu’à « restituer le savoir » comme ils disaient avec emphase. Lorsqu’ils pouvaient placer dans la conversation : « Notre fille est agrégée de lettres classiques », ça les posait un peu auprès de leurs collègues.

« Et toc ! se dit Mary avec satisfaction, je ne m’étais pas trompée, cette brave demoiselle Boulle était bel et bien programmée pour l’Éducation Nationale. Elle a fait une sortie de route, mais elle est vite rentrée dans le droit chemin. »

Au passage elle nota que mademoiselle Boulle semblait avoir une sérieuse dent contre les auteurs de ses jours qui l’avaient fait quitter les éditions où elle semblait se trouver si bien. Pour eux, travailler chez des marchands lorsqu’on était agrégé, c’était déchoir. Car, à leurs yeux, les éditeurs, fussent-ils dans la culture, n’étaient rien d’autre que des marchands.

Mademoiselle Boulle fit la moue, approuva en hochant la tête et précisa :

— Mes parents étaient de cette vieille génération qui plaçait le noble métier d’enseignant à cent, à mille coudées au-dessus de tous les autres métiers de la terre.

— C’était un métier plein de noblesse, en effet, reconnut prudemment Mary.