Le Bossu - Paul Féval - E-Book

Le Bossu E-Book

Paul Féval

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Le Bossu est un roman de cape et d’épée de Paul Féval, initialement publié en 1857.
L’action, répartie en six parties et soixante-deux chapitres, se déroule en deux temps bien distincts, en 1699 et 1717, principalement en France et notamment à Paris, et met en scène l’histoire du Chevalier Henri de Lagardère.
Outre divers personnages de fiction, on croise dans le roman plusieurs personnages historiques, tels que le Régent Philippe d’Orléans, l’abbé Dubois, le banquier et économiste John Law et même le tsar Pierre le Grand, dont certains se voient, en outre, mêlés à des péripéties romanesques totalement inventées.
|Wikipédia|

Extrait
| I
La vallée de Louron
Il y avait autrefois une ville en ce lieu, la cité de Lorre, avec des temples païens, des amphithéâtres et un capitole. Maintenant, c’est un val désert où la charrue paresseuse du cultivateur gascon semble avoir peur d’émousser son fer contre le marbre des colonnes enfouies.
La montagne est tout près. La haute chaîne des Pyrénées déchire juste en face de vous ses neigeux horizons, et montre le ciel bleu du pays espagnol à travers la coupure profonde qui sert de chemin aux contrebandiers de Vénasque.
À quelques lieues de là, Paris tousse, danse, ricane et rêve qu’il guérit son incurable bronchite aux sources de Bagnères-de-Luchon ; un peu plus loin, de l’autre côté, un autre Paris, Paris rhumatisant, croit laisser ses sciatiques au fond des sulfureuses piscines de Baréges-les-Bains.
Éternellement, la foi sauvera Paris, malgré le fer, la magnésie ou le soufre !
C’est la vallée de Louron, entre la vallée d’Aure et la vallée de Barousse, la moins connue peut-être des touristes effrénés qui viennent chaque année découvrir ces sauvages contrées ; c’est la vallée de Louron avec ses oasis fleuries, ses torrents prodigieux, ses roches fantastiques et sa rivière, sa brune Clarabide, sombre cristal qui se meut entre deux rives escarpées, avec ses forêts étranges et son vieux château vaniteux, fanfaron, invraisemblable comme un poème de chevalerie...|

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SOMMMAIRE

PREMIÈRE PARTIE

LES MAÎTRES EN FAIT D’ARMES

I La vallée de Louron

II Cocardasse et Passepoil

III Les trois Philippe

IV Le petit Parisien

V La botte de Nevers

VI La fenêtre basse

VII Deux contre vingt

VIII Bataille

DEUXIÈME PARTIE

L’HÔTEL DE NEVERS

I La maison d’or

II Deux revenants

III Les enchères

IV Largesses

V Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

VI Dona Cruz

VII Le prince de Gonzague

VIII La veuve de Nevers

IX Le plaidoyer

X J’y suis !

XI Où le bossu se fait inviter au bal de la cour

TROISIÈME PARTIE

LES MÉMOIRES D’AURORE

I La maison aux deux entrées

II Souvenirs d’enfance

III La gitanita

IV Où Flor emploie un charme

V Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

VI En mettant le couvert

VII Maître Louis

VIII Deux jeunes filles

IX Les trois souhaits

X Deux dominos

QUATRIÈME PARTIE

LE PALAIS-ROYAL

I Sous la tente

II Entretien particulier

III Un coup de lansquenet

IV Souvenir des trois Philippe

V Les dominos roses

VI La Fille du Mississipi

VII La charmille

VIII Autre tête-à-tête

IX Où finit la fête

X La dégradation

CINQUIÈME PARTIE

LE CONTRAT DE MARIAGE

I Encore la maison d’or

II Un coup de bourse sous la régence

III Caprice de bossu

IV Gascon et Normand

V L’invitation

VI Le salon et le boudoir

VII Une place vide

VIII Une pêche et un bouquet

IX Le neuvième coup

X Triomphe du bossu

XI Fleurs d’Italie

XII La fascination

XIII La signature du bossu

SIXIÈME PARTIE

LE TÉMOIGNAGE DU MORT

I La chambre à coucher du régent

II Plaidoyer

III Trois étages de cachot

IV Vieilles connaissances

V Cœur de mère

VI Condamné à mort

VII Dernière entrevue

VIII Anciens gentilshommes

IX Le mort parle

X Amende honorable

PAUL FEVAL

LE BOSSU

roman

A. Dürr, 1857 (pp. 1-205)

Raanan Éditeur

Livre 247| édition 2

PREMIÈRE PARTIE

LES MAÎTRES EN FAIT D’ARMES

I La vallée de Louron

Il y avait autrefois une ville en ce lieu, la cité de Lorre, avec des temples païens, des amphithéâtres et un capitole. Maintenant, c’est un val désert où la charrue paresseuse du cultivateur gascon semble avoir peur d’émousser son fer contre le marbre des colonnes enfouies.

La montagne est tout près. La haute chaîne des Pyrénées déchire juste en face de vous ses neigeux horizons, et montre le ciel bleu du pays espagnol à travers la coupure profonde qui sert de chemin aux contrebandiers de Vénasque.

À quelques lieues de là, Paris tousse, danse, ricane et rêve qu’il guérit son incurable bronchite aux sources de Bagnères-de-Luchon ; un peu plus loin, de l’autre côté, un autre Paris, Paris rhumatisant, croit laisser ses sciatiques au fond des sulfureuses piscines de Baréges-les-Bains.

Éternellement, la foi sauvera Paris, malgré le fer, la magnésie ou le soufre !

C’est la vallée de Louron, entre la vallée d’Aure et la vallée de Barousse, la moins connue peut-être des touristes effrénés qui viennent chaque année découvrir ces sauvages contrées ; c’est la vallée de Louron avec ses oasis fleuries, ses torrents prodigieux, ses roches fantastiques et sa rivière, sa brune Clarabide, sombre cristal qui se meut entre deux rives escarpées, avec ses forêts étranges et son vieux château vaniteux, fanfaron, invraisemblable comme un poème de chevalerie.

En descendant la montagne, à gauche de la coupure, sur le versant du petit pic Véjan, vous apercevez d’un coup d’œil tout le paysage. La vallée de Louron forme l’extrême pointe de la Gascogne. Elle s’étend en éventail entre la forêt d’Ens et ces beaux bois du Fréchet qui rejoignent, à travers le val de Barousse, les paradis de Mauléon, de Nestes et de Campan. La terre est pauvre, mais l’aspect est riche. Le sol se meut presque partout violemment. Ce sont des gaves qui déchirent la pelouse, qui déchaussent profondément le pied des hêtres géants, qui mettent à nu la base du roc ; ce sont des rampes verticales, fendues de haut en bas par la racine envahissante des pins. Quelque troglodyte a creusé sa demeure au pied, tandis qu’un guide ou un berger suspend la sienne au sommet de la falaise.

Vous diriez l’aire isolée et haute de l’aigle.

La forêt d’Ens suit le prolongement d’une colline qui s’arrête tout à coup au beau milieu de la vallée pour donner passage à la Clarabide. L’extrémité orientale de cette colline présente un escarpement abrupt où nul sentier ne fut jamais tracé. Le sens de sa formation est à l’inverse des chaînes environnantes. Elle tendrait à fermer la vallée, comme une énorme barricade jetée d’une montagne à l’autre, si la rivière ne l’arrêtait court.

On appelle dans le pays cette section miraculeuse le Hachaz (le coup de hache). Il y a naturellement une légende, mais nous vous l’épargnerons.

C’était là que s’élevait le capitole de la ville de Lorre, qui sans doute a donné son nom au val de Louron.

C’est là que se voient encore les ruines du château de Caylus-Tarrides.

De loin, ces ruines ont un grand aspect. Elles occupent un espace considérable, et, à plus de cent pas du Hachaz, on voit encore poindre parmi les arbres le sommet déchiqueté des vieilles tours.

De près, c’est comme un village fortifié. Les arbres ont poussé partout dans les décombres, et tel sapin a dû percer, pour croître, une voûte en pierres de taille. Mais la plupart de ces ruines appartiennent à d’humbles constructions, où le bois et la terre battue remplacent bien souvent le granit.

La tradition rapporte qu’un Caylus-Tarrides (c’était le nom de cette branche, importante surtout par ses immenses richesses) fit élever un rempart autour du petit hameau de Tarrides, pour protéger ses vassaux huguenots après l’abjuration d’Henri IV.

Il se nommait Gaston de Tarrides, et portait titre de baron. Si vous allez aux ruines de Caylus, on vous montrera l’arbre du baron.

C’est un chêne. Sa racine entre en terre au bord de l’ancienne douve qui défendait le château vers l’occident. Une nuit, la foudre le frappa. C’était déjà un grand arbre ; il tomba au choc et se coucha en travers de la douve.

Depuis lors, il est resté là, végétant par l’écorce, qui seule est restée vive à l’endroit de la rupture. Mais le point curieux, c’est qu’une pousse s’est dégagée du tronc, à trente ou quarante pieds des bords de la douve. Cette pousse a grandi ; elle est devenue un chêne superbe, un chêne suspendu, un chêne miracle, sur lequel deux mille cinq cents touristes ont déjà gravé leur nom.

Ces Caylus-Tarrides se sont éteints vers le commencement du xviiie siècle en la personne de François de Caylus, chevalier, marquis de Caylus, l’un des personnages de notre histoire.

En 1699, M. le marquis de Caylus était un homme de soixante ans. Il avait suivi la cour au commencement du règne de Louis XIV, mais sans beaucoup de succès, et s’était retiré mécontent.

Il vivait seul maintenant dans ses terres, avec la belle Aurore de Caylus, sa fille unique.

On l’avait surnommé dans le pays Caylus-Verrous. Voici pourquoi.

Aux abords de sa quarantième année, M. le marquis, veuf d’une première femme qui ne lui avait point donné d’enfants, était devenu amoureux de la fille du comte de Soto-Mayor, gouverneur de Pampelune. Inès de Soto-Mayor avait alors dix-sept ans.

C’était une fille de Madrid, aux yeux de feu, au cœur plus ardent que ses yeux.

Le marquis passait pour n’avoir point donné beaucoup de bonheur à sa première femme, toujours renfermée dans le vieux château de Caylus, où elle était morte à vingt-cinq ans.

Inès déclara à son père qu’elle ne serait jamais la compagne de cet homme.

Mais c’était bien une affaire, vraiment, dans cette Espagne des drames et des comédies, que de forcer la volonté d’une jeune fille !

Les alcades, les duègnes, les valets coquins et la sainte inquisition n’étaient, au dire de tous les vaudevillistes, institués que pour cela !

Un beau soir, la triste Inès, cachée derrière sa jalousie, dut écouter pour la dernière fois la sérénade du fils cadet du corrégidor, lequel jouait fort bien de la guitare. Elle partait le lendemain pour la France avec M. le marquis.

Celui-ci prenait Inès sans dot, et offrait, en outre, à M. de Soto-Mayor je ne sais combien de milliers de pistoles.

L’Espagnol, plus noble que le roi et plus gueux encore que noble, ne pouvait résister à de semblables façons.

Quand M. le marquis ramena au château de Caylus sa belle Madrilène long voilée, ce fut une fièvre générale parmi les jeunes gentilshommes de la vallée de Louron. Il n’y avait point alors de touristes, ces lovelaces ambulants qui s’en vont incendier les cœurs de province partout où le train de plaisir favorise les voyages au rabais ; mais la guerre permanente avec l’Espagne entretenait de nombreuses troupes de partisans à la frontière, et M. le marquis n’avait qu’à se bien tenir.

Il se tint bien ; il accepta bravement la gageure. Le galant qui eût voulu tenter la conquête de la belle Inès aurait dû d’abord se munir de canons de siège. Il ne s’agissait pas seulement d’un cœur : le cœur était à l’abri derrière les remparts d’une forteresse.

Les tendres billets n’y pouvaient rien, les douces œillades y perdaient leurs flammes et leurs langueurs, la guitare elle-même était impuissante. La belle Inès était inabordable.

Pas un galant, chasseur d’ours, hobereau ou capitaine, ne put se vanter seulement d’avoir vu le coin de sa prunelle.

C’était se bien tenir. Au bout de trois ou quatre ans, la pauvre Inès repassa enfin le seuil de ce terrible manoir.

Ce fut pour aller au cimetière.

Elle était morte de solitude et d’ennui.

Elle laissait une fille.

La rancune des galants vaincus donna au marquis ce surnom de Verrous.

De Tarbes à Pampelune, d’Argelès à Saint-Gaudens, vous n’eussiez trouvé ni un homme, ni une femme, ni un enfant, qui appelât M. le marquis autrement que Caylus-Verrous.

Après la mort de sa seconde femme, il essaya encore de se remarier, car il avait cette bonne nature de Barbe-Bleue qui ne se décourage point ; mais le gouverneur de Pampelune n’avait plus de filles, et sa réputation de geôlier était si parfaitement établie, que les plus intrépides parmi les demoiselles à marier reculèrent devant sa recherche.

Il resta veuf, attendant avec impatience l’âge où sa fille aurait besoin d’être cadenassée. Les gentilshommes du pays ne l’aimaient point, et, malgré son opulence, il manquait souvent de compagnie. L’ennui le chassa hors de ses donjons. Il prit l’habitude d’aller chaque année à Paris, où les jeunes courtisans lui empruntaient de l’argent et se moquaient de lui.

Pendant ces absences, Aurore restait à la garde de deux ou trois duègnes et d’un vieux chapelain.

Aurore était belle comme sa mère. C’était du sang espagnol qui coulait dans ses veines. Quand elle eut seize ans, les bonnes gens du hameau de Tarrides entendirent souvent, dans les nuits noires, les chiens de Caylus qui hurlaient.

Vers cette époque, Philippe de Lorraine, duc de Nevers, un des plus brillants seigneurs de la cour de France, vint habiter son château de Buch dans le Jurançon. Il atteignait à peine sa vingtième année, et, pour avoir usé trop tôt de la vie, il s’en allait mourant d’une maladie de langueur. L’air des montagnes lui fut bon ; après quelques semaines de vert, on le vit mener ses équipages de chasse jusque dans la vallée de Louron.

La première fois que les chiens de Caylus hurlèrent la nuit, le jeune duc de Nevers, harassé de fatigue, avait demandé le couvert à un bûcheron de la forêt d’Ens.

Nevers resta un an à son château de Buch. Les bergers de Tarrides disaient que c’était un généreux seigneur.

Les bergers de Tarrides racontaient deux aventures nocturnes qui eurent lieu pendant son séjour dans le pays. — Une fois, on vit, à l’heure de minuit, des lueurs à travers les vitraux de la vieille chapelle de Caylus.

Les chiens n’avaient pas hurlé ; — mais une forme sombre, que les gens du hameau commençaient à connaître pour l’avoir aperçue souvent, s’était glissée dans les douves après la brune tombée.

Ces antiques châteaux sont tous pleins de fantômes.

Une autre fois, vers onze heures de nuit, dame Marthe, la moins âgée des duègnes de Caylus, sortit du manoir par la grand’porte, et courut à cette cabane de bûcheron où le jeune duc de Nevers avait naguère reçu l’hospitalité. Une chaise portée à bras traversa peu après le bois d’Ens. — Puis des cris de femme sortirent de la cabane du bûcheron.

Le lendemain, ce brave homme avait disparu. Sa cabane fut à qui voulut la prendre.

Dame Marthe quitta aussi, le même jour, le château de Caylus.

Il y avait quatre ans que ces choses s’étaient passées. On n’avait plus ouï parler jamais du bûcheron ni de dame Marthe.

Philippe de Nevers n’était plus à son manoir de Buch.

Mais un autre Philippe, non moins brillant, non moins grand seigneur, honorait la vallée de Louron de sa présence. C’était Philippe-Polyxène de Mantoue, prince de Gonzague, à qui M. le marquis de Caylus prétendait donner sa fille Aurore en mariage.

Gonzague était un homme de trente ans, un peu efféminé de visage, mais d’une beauté rare au demeurant. Impossible de trouver plus noble tournure que la sienne. Ses cheveux noirs, soyeux et brillants, s’enflaient autour de son front plus blanc qu’un front de femme, et formaient naturellement cette coiffure ample et un peu lourde que les courtisans de Louis XIV n’obtenaient guère qu’en ajoutant deux ou trois chevelures à celle qu’ils avaient apportée en naissant. Ses yeux noirs avaient le regard clair et orgueilleux des gens d’Italie. Il était grand, merveilleusement taillé ; sa démarche et ses gestes avaient une majesté théâtrale.

Nous ne disons rien de la maison d’où il sortait. Gonzague sonne aussi haut dans l’histoire que Bouillon, Este ou Montmorency.

Ses liaisons valaient sa noblesse. Il avait deux amis, deux frères, dont l’un était Lorraine, l’autre Bourbon. Le duc de Chartres, neveu propre de Louis XIV, depuis duc d’Orléans et régent de France, le duc de Nevers et le prince de Gonzague étaient inséparables. La cour les nommait les trois Philippe. Leur tendresse mutuelle rappelait les beaux types de l’amitié antique.

Philippe de Gonzague était l’aîné ; le futur régent n’avait que vingt-quatre ans, et Nevers comptait une année de moins.

On doit penser combien l’idée d’avoir un gendre semblable flattait la vanité de vieux Caylus. Le bruit public accordait à Gonzague des biens immenses en Italie ; de plus, il était cousin germain et seul héritier de Nevers, que chacun regardait comme voué à une mort précoce. Or, Philippe de Nevers, unique héritier du nom, possédait un des plus beaux domaines de France.

Certes, personne ne pouvait soupçonner le prince de Gonzague de souhaiter la mort de son ami ; mais il n’était pas en son pouvoir de l’empêcher, et le fait certain est que cette mort le faisait dix ou douze fois millionnaire.

Le beau-père et le gendre étaient à peu près d’accord. Quant à Aurore, on ne l’avait même pas consultée. Système Verrous.

C’était par une belle journée d’automne, en cette année 1699. Louis XIV se faisait vieux, et se fatiguait de la guerre. La paix de Ryswyck venait d’être signée ; mais les escarmouches entre partisans continuaient aux frontières, et la vallée de Louron, entre autres, avait bon nombre de ces hôtes incommodes.

Dans la salle à manger du château de Caylus, une demi-douzaine de convives étaient assis autour de la table amplement servie. Le marquis pouvait avoir ses vices, mais du moins traitait-il comme il faut.

Outre le marquis, Gonzague et mademoiselle de Caylus, qui occupaient le haut bout de la table, les assistants étaient tous gens de moyen état et à gages. C’était d’abord dom Bernard, le chapelain de Caylus, qui avait charge d’âmes dans le petit hameau de Tarrides, et tenait, en la sacristie de sa chapelle registre des décès, naissances et mariages ; c’était ensuite dame Isidore du mas de Gabour, qui avait remplacé dame Marthe dans ses fonctions auprès d’Aurore ; c’était, en troisième lieu, le sieur de Peyrolles, gentilhomme attaché à la personne du prince de Gonzague.

Nous devons faire connaître celui-ci, qui tiendra sa place dans notre récit.

M. de Peyrolles était un homme entre deux âges, à figure maigre et pâle, à cheveux rares, à stature haute et un peu voûtée. De nos jours, on se représenterait difficilement un personnage semblable sans lunettes ; la mode n’y était point. Ses traits étaient comme effacés, mais son regard myope avait de l’effronterie. Gonzague affirmait que M. de Peyrolles se servait fort bien de l’épée qui pendait gauchement à son flanc.

En somme, Gonzague le vantait beaucoup ; il avait besoin de lui.

Les autres convives, officiers de Caylus, pouvaient passer pour de purs comparses.

Mademoiselle Aurore de Caylus faisait les honneurs avec une dignité froide et taciturne. Généralement, on peut dire que les femmes, voire les plus belles, sont ce que leur sentiment présent les fait. Telle peut être adorable auprès de ce qu’elle aime, et presque déplaisante ailleurs. Aurore était de ces femmes qui plaisent en dépit de leur vouloir, et qu’on admire malgré elles-mêmes.

Elle avait le costume espagnol. Trois rangs de dentelles tombaient parmi le jais ondulant de ses cheveux.

Bien qu’elle n’eût pas encore vingt ans, les lignes pures et fières de sa bouche parlaient déjà de tristesse ; mais que de lumière devait faire naître le sourire autour de ses jeunes lèvres ! et que de rayons dans ses yeux largement ombragés par la soie recourbée des longs cils !

Il y avait bien des jours qu’on n’avait vu un sourire autour des lèvres d’Aurore.

Son père disait :

— Tout cela changera quand elle sera madame la princesse.

Et il ne s’en inquiétait point autrement.

À la fin du second service, Aurore se leva et demanda la permission de se retirer. Dame Isidore jeta un long regard de regret sur les pâtisseries, confitures et conserves qu’on apportait. Son devoir l’obligeait de suivre sa jeune maîtresse.

Dès qu’Aurore fut partie, le marquis prit un air plus guilleret.

— Prince, dit-il, vous me devez ma revanche aux échecs… Êtes vous prêt ?

— Toujours à vos ordres, cher marquis, répondit Gonzague.

Sur l’ordre de Caylus, on apporta une table et l’échiquier. Depuis quinze jours que le prince était au château, c’était bien la cent cinquantième partie qui allait commencer.

À trente ans, avec le nom et la figure de Gonzague, cette passion d’échecs devait donner à penser.

De deux choses l’une : ou il était bien ardemment amoureux d’Aurore, ou il était bien désireux de mettre la dot dans ses coffres.

Tous les jours, après le dîner comme après le souper, on apportait l’échiquier. Le bonhomme Verrous était de quatorzième force. Tous les jours, Gonzague se laissait gagner une douzaine de parties, à la suite desquelles Verrous triomphant s’endormait dans son fauteuil, sans quitter le champ de bataille, et ronflait comme un juste.

C’était ainsi que Gonzague faisait sa cour à mademoiselle Aurore de Caylus.

— Monsieur le prince, dit le marquis en rangeant ses pièces, je vais vous montrer aujourd’hui une combinaison que j’ai trouvée dans le docte traité de Cessolis… Je ne joue pas aux échecs comme tout le monde, et je tâche de puiser aux bonnes sources. Le premier venu ne saurait point vous dire que les échecs furent inventés par Attalus, roi de Pergame, pour divertir les Grecs durant le long siège de Troie. Ce sont des ignorants ou des gens de mauvaise foi qui en attribuent l’honneur à Palamède… Voyons, attention à votre jeu, s’il vous plaît.

— Je ne saurais vous exprimer, monsieur le marquis, répliqua Gonzague, tout le plaisir que j’ai à faire votre partie.

Ils engagèrent. Les convives étaient encore autour d’eux.

Après la première partie perdue, Gonzague fit signe à Peyrolles, qui jeta sa serviette et sortit. Peu à peu le chapelain et les autres officiers l’imitèrent. Verrous et Gonzague restèrent seuls.

— Les Latins, reprenait le bonhomme, appelaient cela le jeu des latrunculi ou petits voleurs… Les Grecs le nommaient zatrikion. Sarrazin fait observer, dans son excellent livre…

— Monsieur le marquis, interrompit Philippe de Gonzague, je vous demande pardon de ma distraction… me permettez-vous de relever cette pièce ?

Par mégarde, il venait d’avancer un pion qui lui donnait partie gagnée.

Verrous se fit un peu tirer l’oreille, mais sa magnanimité l’emporta.

— Relevez, dit-il, monsieur le prince, mais n’y revenez point, je vous prie… Les échecs ne sont point un jeu d’enfant.

Gonzague poussa un profond soupir.

— Je sais, je sais, poursuivit le bonhomme d’un accent goguenard, nous sommes amoureux…

— À en perdre l’esprit ! monsieur le marquis.

— Je connais cela, monsieur le prince… Attention au jeu !… je prends votre fou.

— Vous ne m’achevâtes point hier, dit Gonzague en homme qui veut secouer de pénibles pensées, l’histoire de ce gentilhomme qui voulut s’introduire dans votre maison…

— Ah ! rusé matois ! s’écria Verrous, vous essayez de me distraire ; mais je suis comme César, qui dictait cinq lettres à la fois… Vous savez qu’il jouait aux échecs ?… Eh bien, le gentilhomme eut une demi-douzaine de coups d’épée, là-bas, dans le fossé. Pareille aventure a eu lieu plus d’une fois ; aussi la médisance n’a jamais trouvé à mordre sur la conduite de mesdames de Caylus.

— Et ce que vous faisiez alors en qualité de mari, monsieur le marquis, demanda négligemment Gonzague, le feriez-vous aussi comme père ?

— Parfaitement, repartit le bonhomme ; je ne connais pas d’autre façon de garder les filles d’Eve… Schah-Mato ! monsieur le prince, comme disent les Persans…, vous êtes encore battu.

Il s’étendit dans son fauteuil.

— De ces deux mots schah-mato, continua-t-il en s’arrangeant pour dormir sa sieste, qui signifient le roi est mort, nous avons fait échec et mat, suivant Ménage et suivant Fréret… Quant aux femmes, croyez-moi…, de bonnes rapières autour de bonnes murailles…, voilà le plus clair de la vertu !…

Il ferma les yeux et s’endormit. Gonzague quitta précipitamment la salle à manger.

Il était à peu près deux heures après midi. M. de Peyrolles attendait son maître en rôdant dans les corridors.

— Nos coquins ? fit Gonzague dès qu’il l’aperçut.

— Il y en a six d’arrivés, répondit Peyrolles.

— Où sont-ils ?

— À l’auberge de la Pomme-d’Adam, de l’autre côté des douves.

— Qui sont les deux manquants ?

— Maître Cocardasse junior, de Tarbes, et frère Passepoil, son prévôt.

— Deux bonnes lames ! fit le prince ; — et l’autre affaire ?

— Dame Marthe est présentement chez mademoiselle de Caylus.

— Avec l’enfant ?

— Avec l’enfant.

— Par où est-elle entrée ?

— Par la fenêtre basse de l’étuve qui donne dans les fossés, sous le pont.

Gonzague réfléchit un instant, puis il reprit :

— As-tu interrogé dom Bernard ?

— Il est muet, répondit Peyrolles.

— Combien as-tu offert ?

— Cinq cents pistoles.

— Cette dame Marthe doit savoir où est le registre… Il ne faut pas qu’elle sorte du château.

— C’est bien, dit Peyrolles.

Gonzague se promenait à grands pas.

— Je veux lui parler moi-même, murmura-t-il ; mais es-tu bien sûr que mon cousin de Nevers ait reçu le message d’Aurore ?

— C’est notre Allemand qui l’a porté.

— Et Nevers doit arriver ?

— Ce soir.

Ils étaient à la porte de l’appartement de Gonzague.

Au château de Caylus, trois corridors se coupaient à angle droit : un pour le corps de logis, deux pour les ailes en retour.

L’appartement du prince était situé dans l’aile occidentale, terminée par l’escalier qui menait aux étuves. Un bruit se fit dans la galerie centrale. C’était madame Marthe, qui sortait du logis de mademoiselle de Caylus. Peyrolles et Gonzague entrèrent précipitamment chez ce dernier, laissant la porte entre-bâillée.

L’instant d’après, dame Marthe traversait le corridor d’un pas furtif et rapide.

Il faisait plein jour ; mais c’était l’heure de la sieste, et la mode espagnole avait franchi les Pyrénées. Tout le monde dormait au château de Caylus. Dame Marthe avait tout sujet d’espérer qu’elle ne ferait point de fâcheuse rencontre.

Comme elle passait devant la porte de Gonzague, Peyrolles s’élança sur elle à l’improviste, et lui appuya fortement son mouchoir contre la bouche, étouffant ainsi son premier cri. Puis il la prit à bras-le-corps, et l’emporta demi-évanouie dans la chambre de son maître.

II Cocardasse et Passepoil

L’un enfourchait un vieux cheval de labour à longs crins mal peignés, à jambes cagneuses et poilues ; l’autre était assis sur un âne, à la manière des châtelaines voyageant au dos de leur palefroi.

Le premier se portait fièrement, malgré l’humilité de sa monture, dont la tête triste pendait entre les deux jambes. Il avait un pourpoint de buffle, lacé, à plastron taillé en cœur, des chausses de tiretaine piquées et de ces belles bottes en entonnoir si fort à la mode sous Louis XIII. Il avait, en outre, un feutre rodomont et une énorme rapière.

C’était maître Cocardasse junior, natif de Toulouse, ancien maître en fait d’armes de la ville de Paris, présentement établi à Tarbes, où il faisait maigre chère.

Le second était d’apparence timide et modeste. Son costume eût pu convenir à un clerc râpé : un long pourpoint noir, coupé droit comme une soutanelle, couvrait ses chausses noires que l’usage avait rendues luisantes. Il était coiffé d’un bonnet de laine soigneusement rabattu sur ses oreilles, et, pour chaussure, malgré la chaleur accablante, il avait de bons brodequins fourrés.

À la différence de maître Cocardasse junior, qui jouissait d’une riche chevelure crépue, noire comme une toison de nègre et largement ébouriffée, son compagnon collait à ses tempes quelques mèches d’un blond déteint. Même contraste entre les deux terribles crocs qui servaient de moustaches au maître d’armes et les trois poils blanchâtres hérissés sous le long nez du prévôt.

Car c’était un prévôt ce paisible voyageur, et nous vous certifions qu’à l’occasion, il maniait vigoureusement la grande vilaine épée qui battait les flancs de son âne.

Il se nommait Amable Passepoil. Sa patrie était Villedieu, en basse Normandie, cité qui le dispute au fameux cru de Condé-sur-Noireau pour la production des bons drilles.

Ses amis l’appelaient volontiers frère Passepoil, soit à cause de sa tournure cléricale, soit parce qu’il avait été valet de barbier et rat d’officine chimique avant de ceindre l’épée.

Il était laid de toutes pièces, malgré l’éclair sentimental qui s’allumait dans ses petits yeux bleus clignotants quand une jupe de futaine rouge traversait le sentier. Au contraire, Cocardasse junior pouvait passer par tous pays pour un très-beau coquin.

Ils allaient tous deux cahin-caha sous le soleil du Midi. Chaque caillou de la route faisait broncher le bidet de Cocardasse, et tous les vingt-cinq pas le roussin de Passepoil avait des caprices.

— Eh donc ! mon bon, dit Cocardasse avec un redoutable accent gascon, voilà deux heures que nous apercevons ce diable de château sur sa montagne maudite… Il me semble qu’il marche aussi vite que nous.

Passepoil répondit, chantant du nez selon la gamme normande :

— Patience ! patience ! nous arriverons toujours assez tôt pour ce que nous avons à faire là-bas…

— Capédébiou ! frère Passepoil, fit le Gascon avec un gros soupir, si nous avions eu un peu de conduite, avec nos talents, nous aurions pu choisir notre besogne…

— Tu as raison, ami Cocardasse, répliqua le Normand ; mais nos passions nous ont perdus.

— Le jeu, caramba ! le vin…

— Et les femmes ! ajouta Passepoil en levant les yeux au ciel.

Ils longeaient en ce moment les rives de la Clarabide, au milieu du val de Louron. Le Hachaz, qui soutenait comme un immense piédestal les constructions massives du château de Caylus, se dressait en face d’eux.

Il n’y avait point de remparts de ce côté. On découvrait l’antique édifice, de la base au faîte, et certes, pour les amateurs de grandioses aspects, c’eût été ici une halte obligée.

Le château de Caylus, en effet, couronnait dignement cette prodigieuse muraille, fille de quelque grande convulsion du sol dont le souvenir s’était perdu.

Sous les mousses et les broussailles qui couvraient ses assises, on pouvait reconnaître les traces de constructions païennes. La robuste main des soldats de Rome avait dû passer par là. Mais ce n’étaient que des vestiges, et tout ce qui sortait de terre appartenait au style lombard des xe et xie siècles. Les deux tours principales, qui flanquaient le corps de logis au sud-est et au nord-est, étaient carrées et plutôt trapues que hautes. Les fenêtres, toujours placées au-dessus d’une meurtrière, étaient petites, sans ornement, et leurs cintres reposaient sur de simples pilastres dépourvus de moulures. Le seul luxe que se fût permis l’architecte consistait en une sorte de mosaïque. Les pierres, taillées et disposées avec symétrie, étaient séparées par des briques saillantes.

C’était le premier plan, et cette ordonnance austère restait en harmonie avec la nudité du Hachaz. Mais derrière la ligne droite de ce vieux corps de logis qui semblait bâti par Charlemagne, un fouillis de pignons et de tourelles suivait le plan ascendant de la colline et se montrait en amphithéâtre. Le donjon, haute tour octogone, terminée par une galerie byzantine à arcades tréflées, couronnait cette cohue de toitures, semblable à un géant debout parmi les nains.

Dans le pays, on disait que le château était bien plus ancien que les Caylus eux-mêmes.

À droite et à gauche des deux tours lombardes, deux tranchées se creusaient. C’étaient les deux extrémités des douves, qui étaient autrefois bouchées par des murailles, afin de contenir l’eau qui les emplissait.

Au-delà des douves du nord, les dernières maisons du hameau de Tarrides se montraient parmi les hêtres. En dedans, on voyait la flèche de la chapelle, bâtie au commencement du xiiie siècle, dans le style ogival, et qui montrait ses croisées jumelles avec les vitraux étincelants de leurs quintefeuilles de granit.

Le château de Caylus était la merveille des vallées pyrénéennes.

Mais Cocardasse junior et frère Passepoil n’avaient point le goût des beaux-arts. Ils continuèrent leur route, et le regard qu’ils jetèrent à la sombre citadelle ne fut que pour mesurer le restant de la route à parcourir.

Ils allaient au château de Caylus, et, bien que, à vol d’oiseau, une demi-lieue à peine les en séparât encore, la nécessité où ils étaient de tourner le Hachaz les menaçait d’une bonne heure de marche.

Ce Cocardasse devait être un joyeux compagnon quand sa bourse était ronde ; frère Passepoil lui-même avait sur sa figure naïvement futée tous les indices d’une bonne humeur habituelle ; mais, aujourd’hui, ils étaient tristes, et ils avaient leurs raisons pour cela.

Estomac vide, gousset plat, perspective d’une besogne probablement dangereuse.

On peut refuser semblable besogne quand on a du pain sur la planche ; malheureusement pour Cocardasse et Passepoil, leurs passions avaient tout dévoré.

Aussi Cocardasse disait :

— Capédébiou ! je ne toucherai plus ni une carte ni un verre.

— Je renonce pour jamais à l’amour ! ajoutait le sensible Passepoil.

Et tous deux bâtissaient de beaux rêves bien vertueux sur leurs futures économies.

— J’achèterai un équipage complet ! s’écriait Cocardasse avec enthousiasme, et je me ferai soldat dans la compagnie de notre petit Parisien.

— Moi de même, appuyait Passepoil : soldat valet du major chirurgien.

— Ne ferai-je pas un beau chasseur du roi ?

— Le régiment où je prendrais du service serait sûr au moins d’être saigné proprement !

Et tous deux reprenaient :

— Nous verrions le petit Parisien… Nous lui épargnerions bien quelque horion de temps en temps.

— Il m’appellerait encore son vieux Cocardasse !

— Il se moquerait de frère Passepoil, comme autrefois…

— Tron de l’air ! s’écria le Gascon en donnant un grand coup de poing à son bidet, qui n’en pouvait mais, nous sommes descendus bien bas pour des gens d’épée, mon bon ; mais à tout péché miséricorde ! Je sens qu’avec le petit Parisien je m’amenderais.

Passepoil secoua la tête tristement.

— Qui sait s’il voudra nous reconnaître ? demanda-t-il en jetant un regard découragé sur son accoutrement.

— Eh ! mon bon, fit Cocardasse, c’est un cœur que ce garçon-là !

— Quelle garde ! soupira Passepoil, et quelle vitesse !

— Quelle tenue sous les armes ! et quelle rondeur !

— Te souviens-tu de son coupé de revers en retraite ?

— Te rappelles-tu ses trois coups droits annoncés dans l’assaut chez Dalapalme ?

— Un cœur !

— Un vrai cœur ! Heureux au jeu, toujours, capédébiou ! et qui savait boire !

— Et qui tournait la tête des femmes !

À chaque réplique ils s’échauffaient. Ils s’arrêtèrent d’un commun accord pour échanger une poignée de main.

Leur émotion était sincère et profonde.

— Morbioux ! fit Cocardasse, nous serons ses domestiques s’il veut, le petit Parisien, n’est-ce pas, mon bon ?

— Et nous ferons de lui un grand seigneur ! acheva Passepoil ; comme ça, l’argent du Peyrolles ne nous portera pas male-chance !

C’était donc M. de Peyrolles, l’homme de confiance de Philippe de Gonzague, qui faisait voyager ainsi maître Cocardasse et frère Passepoil.

Ils connaissaient bien ce Peyrolles, et mieux encore M. de Gonzague, son patron. Avant d’enseigner aux hobereaux de Tarbes ce noble et digne art de l’escrime italienne, ils avaient tenu salle d’armes à Paris, rue Croix-des-Petits-Champs, à deux pas du Louvre.

Et, sans le trouble que les passions apportaient dans leurs affaires, peut-être qu’ils eussent fait fortune, car la cour tout entière venait chez eux.

C’étaient deux bons diables, qui avaient fait sans doute, en un moment de presse, quelque terrible fredaine. Ils jouaient si bien de l’épée ! Soyons cléments, et ne cherchons pas trop pourquoi, mettant la clef sous la porte un beau jour, ils avaient quitté Paris comme si le feu eût été à leurs chausses.

Il est certain qu’à Paris, en ce temps-là, les maîtres en fait d’armes se frottaient aux plus grands seigneurs. Ils savaient souvent le dessous des cartes mieux que les gens de cour eux-mêmes.

C’étaient de vivantes gazettes. Jugez si Passepoil, qui, en outre, avait été barbier, devait en connaître de belles !

En cette circonstance, ils comptaient bien tous deux tirer parti de leur science.

Passepoil avait dit, en partant de Tarbes :

— C’est une affaire où il y a des millions… Nevers est la première lame du monde après le petit Parisien… S’il s’agit de Nevers, il faut qu’on soit généreux.

Et Cocardasse n’avait pu qu’approuver chaudement un discours si sage.

Il était deux heures après midi quand ils arrivèrent au hameau de Tarrides, et le premier paysan qu’ils rencontrèrent leur indiqua l’auberge de la Pomme-d’Adam.

À leur entrée, la petite salle basse de l’auberge était déjà presque pleine. Une jeune fille, ayant la jupe éclatante et le corsage lacé des paysannes de Foix, servait avec empressement, apportant brocs, gobelets d’étain, feu pour les pipes dans un sabot, et tout ce que peuvent réclamer six vaillants hommes après une longue traite accomplie sous le soleil des vallées pyrénéennes.

À la muraille pendaient six fortes rapières avec leur attirail.

Il n’y avait pas là une seule tête qui ne portât le mot spadassin écrit en lisibles caractères.

C’étaient toutes figures bronzées, tous regards impudents, toutes effrontées moustaches. Un honnête bourgeois, entrant par hasard en ce lieu, serait tombé de son haut, rien qu’à voir ces profils de bravaches.

Ils étaient trois à la première table, auprès de la porte : trois Espagnols, on pouvait le juger à la mine. À la table suivante, il y avait un Italien balafré du front au menton, et, vis-à-vis de lui un coquin sinistre, dont l’accent dénonçait l’origine allemande.

Une troisième table était occupée par une manière de rustre à longue chevelure inculte qui grasseyait le patois de Bretagne.

Les trois Espagnols avaient nom Saldagne, Pinto et Pépé, dit el Matador, tous trois escrimidores, l’un de Murcie, l’autre de Séville, le troisième de Pampelune.

L’Italien était un bravo de Spolète ; il s’appelait Giuseppe Faënza.

L’Allemand se nommait Staupitz ; le bas Breton, Joël de Jugan.

C’était M. de Peyrolles qui avait rassemblé toutes ces lames : il s’y connaissait.

Quand maître Cocardasse et frère Passepoil franchirent le seuil du cabaret de la Pomme-d’Adam, après avoir mis leurs pauvres montures à l’étable, ils firent tous deux un mouvement en arrière à la vue de cette respectable compagnie.

La salle basse n’était éclairée que par une seule fenêtre, et dans ce demi-jour la fumée des pipes mettait un nuage. Nos deux amis ne virent d’abord que les moustaches en croc saillant hors des maigres profils, et les rapières pendues à la muraille.

Mais six voix enrouées crièrent à la fois :

— Maître Cocardasse !

— Frère Passepoil !

Non sans accompagnement de jurons assortis : juron des États du saint-père, juron des bords du Rhin, juron de Quimper-Corentin, jurons de Murcie, de Navarre et d’Andalousie.

Cocardasse mit sa main en visière au-dessus de ses yeux.

— A pa pur ! s’écria-t-il, todos camaradas !…

— Tous des anciens ! traduisit Passepoil, qui avait la voix encore un peu tremblante.

Ce Passepoil était un poltron de naissance que le besoin avait fait brave. La chair de poule lui venait pour un rien, mais il se battait mieux qu’un diable.

Il y eut des poignées de main échangées, de bonnes poignées de main qui broient les phalanges ; il y eut grande dépense d’accolades : les pourpoints de buffle se frottèrent les uns contre les autres ; le vieux drap, le velours pelé entrèrent en communication. On eût trouvé de tout dans le costume de ces intrépides, excepté du linge blanc.

De nos jours, les maîtres d’armes, ou, pour parler leur langue, MM. les professeurs d’escrime sont de sages industriels, bons époux, bons pères, exerçant honnêtement leur état.

Au xviie siècle, un virtuose d’estoc et de taille était une manière de Mondor, favori de la cour et de la ville, ou bien un pauvre diable obligé de faire pis que pendre pour boire son soûl de mauvais vin à la gargote. Il n’y avait pas de milieu.

Nos camarades du cabaret de la Pomme-d’Adam avaient eu peut être leurs bons jours ; mais le soleil de la prospérité s’était éclipsé pour eux tous. Ils étaient manifestement battus par le même orage.

Avant l’arrivée de Cocardasse et de Passepoil, les trois groupes, distincts, n’avaient point lié familiarité. Le Breton ne connaissait personne, l’Allemand ne frayait qu’avec le Spolétan, et les trois Espagnols se tenaient fièrement à leur écot. Mais Paris était déjà un centre pour les beaux-arts. Des gens comme Cocardasse junior et Amable Passepoil, qui avaient tenu table ouverte dans la rue Croix-des-Petits-Champs, au revers du Palais-Royal, devaient connaître tous les fendants de l’Europe.

Ils servirent de trait d’union entre les trois groupes, si bien faits pour s’apprécier et s’entendre. La glace fut rompue, les tables se rapprochèrent, les brocs se mêlèrent, et les présentations eurent lieu dans les formes.

On connut les titres de chacun. C’était à faire dresser les cheveux !

Ces six rapières accrochées à la muraille avaient taillé plus de chair chrétienne que les glaives réunis de tous les bourreaux de France et de Navarre.

Le Quimpérois, s’il eût été Huron, aurait porté deux ou trois douzaines de perruques à sa ceinture ; le Spolétan pouvait voir vingt et quelques spectres dans ses rêves ; l’Allemand avait massacré deux gaugraves, trois margraves, cinq rhingraves et un landgrave : il cherchait un burgrave.

Et ce n’était rien auprès des trois Espagnols, qui se fussent noyés aisément dans le sang de leurs innombrables victimes.

Pépé le tueur (el Matador) ne parlait jamais que d’embrocher trois hommes à la fois.

Nous ne saurons rien dire de plus flatteur à la louange de notre Gascon et de notre Normand : ils jouissaient de la considération générale dans ce conseil de tranche-montagnes.

Quand on eut bu la première tournée de brocs et que le brouhaha des vanteries se fut un peu apaisé, Cocardasse dit :

— Maintenant, mes mignons, causons de nos affaires.

On appela la fille d’auberge, tremblante au milieu de ces cannibales, et on lui demanda d’apporter d’autre vin.

C’était une grosse brune un peu louche, Passepoil avait déjà dirigé vers elle l’artillerie de ses regards amoureux ; il voulut la suivre pour lui parler, sous prétexte d’avoir du vin plus frais ; mais Cocardasse le saisit au collet.

— Tu as promis de maîtriser tes passions, mon bon, lui dit-il avec dignité.

Frère Passepoil se rassit en poussant un gros soupir.

Dès que le vin fut apporté, on renvoya la maritorne avec ordre de ne plus revenir.

— Mes mignons, reprit Cocardasse junior, nous ne nous attendions pas, frère Passepoil et moi, à rencontrer ici une si chère compagnie… loin des villes, loin des centres populeux où généralement vous exercez vos talents…

— Oïmé ! interrompit le spadassin de Spolète ; connais-tu des villes où il y ait maintenant de la besogne, toi, Cocardasse, caro mio !

Et tous secouèrent la tête en hommes qui pensent que leur vertu n’est point suffisamment récompensée.

Puis Saldagne demanda :

— Ne sais-tu point pourquoi nous sommes en ce lieu ?

Le Gascon ouvrait la bouche pour répondre, lorsque le pied de frère Passepoil s’appuya sur sa botte.

Cocardasse junior, bien que chef nominal de la communauté, avait l’habitude de suivre les conseils de son prévôt, qui était un Normand prudent et sage.

— Je sais, répliqua-t-il, qu’on nous a convoqués…

— C’est moi, interrompit Staupitz.

— Et que, pour les cas ordinaires, acheva le Gascon, frère Passepoil et moi, nous suffisons pour un coup de main.

— Carajo ! s’écria le Tueur, quand je suis là, d’habitude, on n’en appelle pas d’autre !

Chacun varia ce thème suivant son éloquence ou son degré de vanité ; puis Cocardasse conclut :

— Allons-nous donc avoir affaire à une armée ?

— Nous allons avoir affaire, répondit Staupitz, à un seul cavalier.

Staupitz était attaché à la personne de M. de Peyrolles, l’homme de confiance du prince Philippe de Gonzague.

Un bruyant éclat de rire accueillit cette déclaration.

Cocardasse et Passepoil riaient plus haut que les autres ; mais le pied du Normand était toujours sur la botte du Gascon.

Cela voulait dire : « Laisse-moi mener cela. »

Passepoil demanda candidement :

— Et quel est donc le nom de ce géant qui combattra contre huit hommes ?

— Dont chacun, sandiéou ! vaut une demi-douzaine de bons drilles, ajouta Cocardasse.

Staupitz répondit :

— C’est le duc Philippe de Nevers.

— Mais on le dit mourant ! se récria Saldagne.

— Poussif ! ajouta Pinto.

— Surmené, cassé, pulmonaire ! achevèrent les autres.

Cocardasse et Passepoil ne disaient plus rien.

Celui-ci secoua la tête lentement, puis il repoussa son verre. Le Gascon l’imita.

Leur gravité soudaine ne put manquer d’exciter l’attention générale.

— Qu’avez-vous ? qu’avez-vous donc ? demanda-t-on de toutes parts.

On vit Cocardasse et son prévôt se regarder en silence.

— Ah çà ! que diable signifie cela ? s’écria Saldagne ébahi.

— On dirait, ajouta Faënza, que vous avez envie d’abandonner la partie ?

— Mes mignons, répliqua gravement Cocardasse, on ne se tromperait pas beaucoup.

Un tonnerre de réclamations couvrit sa voix.

— Nous avons vu Philippe de Nevers à Paris, reprit doucement frère Passepoil, il venait à notre salle… c’est un mourant qui vous taillera des croupières !

— À nous ! se récria le chœur.

Et toutes les épaules de se hausser avec dédain.

— Je vois, dit Cocardasse, dont le regard fit le tour du cercle, que vous n’avez jamais entendu parler de la botte de Nevers.

On ouvrit les yeux et les oreilles.

— La botte du vieux maître Dalapalme, ajouta Passepoil, qui mit bas sept prévôts entre le bourg du Roule et la porte Saint-Honoré.

— Fadaises que ces bottes secrètes ! s’écria le Tueur.

— Bon pied, bon œil, bonne garde, ajouta le Breton, je me moque des bottes secrètes comme du déluge !

— A pa pur ! fit Cocardasse junior avec fierté ; je pense avoir bon pied, bon œil et bonne garde, mes mignons…

— Moi aussi, appuya Passepoil.

— Aussi bon pied, aussi bon œil, aussi bonne garde que pas un de vous.

— À preuve, glissa Passepoil avec sa douceur ordinaire, que nous sommes prêts à en faire l’essai, si vous voulez.

— Et cependant, reprit Cocardasse, la botte de Nevers ne me paraît pas une fadaise… J’ai été touché dans ma propre académie… Eh donc !

— Moi de même.

— Touché en plein front, entre les deux yeux, et trois fois de suite…

— Et trois fois, moi, entre les deux yeux, en plein front !

— Trois fois, sans pouvoir trouver l’épée à la parade !

Les six spadassins écoutaient maintenant attentifs.

Personne ne riait plus.

— Alors, dit Saldagne, qui se signa, ce n’est pas une botte secrète, c’est un charme.

Le bas Breton mit sa main dans sa poche, où il devait bien avoir un bout de chapelet.

— On a bien fait de nous convoquer tous, mes mignons, reprit Cocardasse avec plus de solennité. Vous parliez d’armée… j’aimerais mieux une armée… Il n’y a, croyez-moi, qu’un seul homme au monde capable de tenir tête à Philippe de Nevers, l’épée à la main.

— Et cet homme ? firent six voix en même temps.

— C’est le petit Parisien, répondit Cocardasse.

— Ah ! celui-là, s’écria Passepoil avec un enthousiasme soudain, c’est le diable !

— Le petit Parisien ? répétait-on à la ronde.

— Un nom que vous connaissez tous, mes maîtres… Il s’appelle le chevalier de Lagardère !

Il paraîtrait que les estafiers connaissaient tous ce nom, en effet, car il se fit parmi eux un grand silence.

— Je ne l’ai jamais rencontré, dit ensuite Saldagne.

— Tant mieux pour toi, mon bon, répliqua le Gascon ; il n’aime pas les gens de ta tournure.

— C’est lui qu’on appelle le beau Lagardère ? demanda Pinto.

— C’est lui, ajouta Faënza en baissant la voix, qui tua les trois prévôts Flamands sous les murs de Senlis ?

— C’est lui, voulut dire Joël de Jugan, qui…

Mais Cocardasse l’interrompit en prononçant avec emphase ces seuls mots :

— Il n’y a pas deux Lagardère !

III Les trois Philippe

L’unique fenêtre de la salle basse du cabaret de la Pomme-d’Adam donnait sur une sorte de glacis planté de hêtres, qui aboutissait aux douves de Caylus. Un chemin charretier traversait le bois et aboutissait à un pont de planches jeté sur les fossés, qui étaient très-profonds et très-larges.

Ils faisaient le tour du château de trois côtés, et s’ouvraient sur le vide au-dessus du Hachaz.

Depuis qu’on avait abattu les murs destinés à retenir l’eau, le dessèchement s’était opéré de lui-même, et le sol des douves donnait par année deux magnifiques récoltes de foin destiné aux écuries du maître.

La seconde récolte venait d’être coupée. De l’endroit où se tenaient nos huit estafiers, on pouvait voir les faneurs qui mettaient le foin en bottes sous le pont.

À part l’eau qui manquait, les douves étaient restées intactes. Leur bord intérieur se relevait en pente roide jusqu’au glacis.

Il n’y avait qu’une seule brèche, pratiquée pour donner passage aux charrettes de foin. Elle aboutissait à ce chemin qui passait devant la fenêtre du cabaret.

Du rez-de-chaussée du château au fond de la douve, le rempart était percé de nombreuses meurtrières ; mais il n’y avait qu’une ouverture capable de donner passage à une créature humaine : c’était une fenêtre basse située juste sous le pont fixe qui avait remplacé depuis longtemps le pont-levis.

Cette fenêtre était fermée d’une grille et de forts contrevents. Elle donnait de l’air et du jour à l’étuve de Caylus, grande salle souterraine qui gardait des restes de magnificence.

On sait que le moyen âge, dans le Midi principalement, avait poussé très-loin le luxe des bains.

Trois heures venaient de sonner à l’horloge du donjon.

Ce terrible matamore qu’on appelait le beau Lagardère n’était pas là en définitive, et ce n’était pas lui qu’on attendait ; aussi, nos maîtres en fait d’armes, après le premier saisissement passé, reprirent bien vite leur forfanterie.

— Eh bien, s’écria Saldagne, je vais te dire une chose, ami Cocardasse. Je donnerais dix pistoles pour le voir, ton chevalier de Lagardère.

— L’épée à la main ? demanda le Gascon après avoir bu un large trait et fait claquer sa langue. Eh bien, ce jour-là, mon bon, ajouta-t-il gravement, sois en état de grâce, et mets-toi à la garde de Dieu !

Saldagne posa son feutre de travers. On ne s’était encore distribué aucun horion : c’était merveille. La danse allait peut-être commencer, lorsque Staupitz, qui était à la fenêtre, s’écria :

— La paix, enfants ! voici M. de Peyrolles, le factotum du prince de Gonzague.

Celui-ci arriva, en effet, par le glacis ; il était à cheval.

— Nous avons trop parlé, dit précipitamment Passepoil, et nous n’avons rien dit… Nevers et sa botte secrète valent de l’or, mes compagnons, voilà ce qu’il faut que vous sachiez… Avez-vous envie de faire d’un coup votre fortune ?

Pas n’est besoin de dire la réponse des compagnons de Passepoil.

Celui-ci poursuivit :

— Si vous voulez cela, laissez agir maître Cocardasse et moi… Quoi que nous disions à ce Peyrolles, appuyez-nous.

— C’est entendu ! s’écria-t-on en chœur.

— Au moins, acheva frère Passepoil en se rasseyant, ceux qui n’auront pas ce soir le cuir troué par l’épée de Nevers pourront faire dire des messes à l’intention des défunts.

Peyrolles entrait.

Passepoil ôta le premier son bonnet de laine bien révérencieusement. Les autres saluèrent à l’avenant.

Peyrolles avait un gros sac d’argent sous le bras.

Il le jeta bruyamment sur la table en disant :

— Tenez, mes braves, voici votre pâture !

Puis, les comptant de l’œil :

— À la bonne heure, reprit-il, nous voilà tous au grand complet !… Je vais vous dire en peu de mots ce que vous avez à faire.

— Nous écoutons, mon bon monsieur de Peyrolles, repartit Cocardasse en mettant ses deux coudes sur la table ; eh donc !

Les autres répétèrent :

— Nous écoutons.

Peyrolles prit une pose d’orateur.

— Ce soir, dit-il, vers huit heures, un homme viendra par ce chemin que vous voyez ici, juste sous la fenêtre. Il sera à cheval, il attachera sa monture aux piliers du pont, après avoir franchi la lèvre du fossé… Regardez, là, sous le pont, apercevez-vous une croisée basse, fermée par des contrevents de chêne ?…

— Parfaitement, mon bon monsieur de Peyrolles, répondit Cocardasse ; a pa pur !… nous ne sommes pas des aveugles !

— L’homme s’approchera de la fenêtre…

— Et à ce moment-là nous l’accosterons ?…

— Poliment ! interrompit Peyrolles avec un sourire sinistre ; et votre argent sera gagné.

— Capédébiou ! s’écria Cocardasse, ce bon M. de Peyrolles, il a toujours le mot pour rire !

— Est-ce entendu ?

— Assurément ; mais vous ne nous quittez pas encore, je suppose ?

— Mes bons amis, je suis pressé, dit Peyrolles en faisant déjà un mouvement de retraite.

— Comment ! s’écria le Gascon, sans nous dire le nom de celui que nous devons… accoster ?

— Ce nom ne vous regarde pas.

Cocardasse cligna de l’œil ; tout aussitôt un murmure mécontent s’éleva du groupe des estafiers. Passepoil surtout se déclara formalisé.

— Sans même nous avoir appris, poursuivit Cocardasse, quel est l’honnête seigneur pour qui nous allons travailler ?

Peyrolles s’arrêta pour le regarder. Son long visage eut une expression d’inquiétude.

— Que vous importe ? dit-il, essayant de prendre un ton de hauteur.

— Cela nous importe beaucoup, mon bon monsieur de Peyrolles.

— Puisque vous êtes bien payés ?…

— Peut-être que nous ne nous trouvons pas assez bien payés, mon bon monsieur de Peyrolles.

— Qu’est-ce à dire, l’ami ?…

Cocardasse se leva ; tous les autres l’imitèrent.

— Capédébiou ! mon mignon, dit-il en changeant de ton brusquement, parlons franc… Nous sommes tous ici prévôts d’armes et, par conséquent, gentilshommes… Nos rapières.

Et il frappa sur la sienne qu’il n’avait point quittée.

— Nos rapières veulent savoir ce qu’elles font !

— Voilà ! ponctua frère Passepoil, qui offrit courtoisement une escabelle au confident de Philippe de Gonzague.

Les estafiers approuvèrent chaudement du bonnet.

Peyrolles parut hésiter un instant.

— Mes braves, dit-il, puisque vous avez si bonne envie de savoir, vous auriez bien pu deviner… À qui appartient ce château ?

— À M. le marquis de Caylus, sandiéou ! un bon seigneur chez qui les femmes ne vieillissent pas… à Caylus-Verrous, le château… Après ?

— Parbleu ! la belle finesse ! fit bonnement Peyrolles ; vous travaillez pour M. le marquis de Caylus.

— Croyez-vous cela, vous autres ? demanda Cocardasse d’un ton insolent.

— Non, répondit frère Passepoil.

— Non, répéta aussitôt la troupe docile.

Un peu de sang vint aux joues creuses de Peyrolles.

— Comment, coquins !… s’écria-t-il.

— Tout beau ! interrompit le Gascon : mes nobles amis murmurent… prenez garde !… Discutons plutôt avec calme et comme des gens de bonne compagnie… Si je vous comprends bien, voici le fait : M. le marquis de Caylus a appris qu’un gentilhomme beau et bien fait pénétrait de temps en temps, la nuit, dans son château, par une fenêtre basse… Est-ce cela ?…

— Oui, fit Peyrolles.

— Il sait que mademoiselle Aurore de Caylus, sa fille, aime ce gentilhomme…

— C’est rigoureusement vrai, dit encore le factotum.

— Selon vous, monsieur de Peyrolles !… Vous expliquez ainsi notre réunion à l’auberge de la Pomme d’Adam… D’autres pourraient trouver l’explication plausible ; mais, moi, j’ai mes raisons pour la trouver mauvaise… Vous n’avez pas dit la vérité, monsieur de Peyrolles.

— Par le diable ! s’écria celui-ci, c’est trop d’impudence !

Sa voix fut étouffée par celle des estafiers, qui disaient :

— Parle, Cocardasse ! parle, parle !

Le Gascon ne se fit point prier.

— D’abord, dit-il, mes amis savent comme moi que ce visiteur de nuit, recommandé à nos épées, n’est pas moins qu’un prince…

— Un prince ! fit Peyrolles en haussant les épaules.

Cocardasse continua :

— Le prince Philippe de Lorraine, duc de Nevers.

— Vous en savez plus long que moi, voilà tout ! dit Peyrolles.

— Non pas, capédébiou !… ce n’est pas tout !… Il y a encore autre chose… et cette autre chose-là, mes nobles amis ne la savent peut être point… Aurore de Caylus n’est pas la maîtresse de M. de Nevers.

— Ah ! ah !… se récria le factotum.

— Elle est sa femme ! acheva le Gascon résolument.

Peyrolles pâlit et balbutia :

— Comment sais-tu cela, toi ?…

— Je le sais, voilà qui est certain… Comment je le sais, peu vous importe… Tout à l’heure, je vais vous montrer que j’en sais bien d’autres… Un mariage secret a été célébré, il y a tantôt quatre ans, à la chapelle de Caylus, et, si je suis bien informé, vous et votre noble maître…

Il s’interrompit pour ôter son feutre d’un air moqueur, et acheva :

— Vous étiez témoins, monsieur de Peyrolles !

Celui-ci ne niait plus.

— Où en voulez-vous venir avec tous ces commérages ? demanda-t-il seulement.

— À découvrir, répondit le Gascon, le nom de l’illustre patron que nous servons cette nuit.

— Nevers a épousé la fille malgré le père, dit Peyrolles ; M. de Caylus se venge… Quoi de plus simple ?

— Rien de plus simple, si le bonhomme Verrous savait… mais vous avez été discrets… M. de Caylus ignore tout… Capédébiou ! le vieux matois se garderait bien de faire dépêcher ainsi le plus riche parti de France ! Tout serait arrangé dès longtemps si M. de Nevers avait dit au bonhomme : « Le roi Louis veut me faire épouser mademoiselle de Savoie, sa nièce ; moi, je ne veux pas ; moi, je suis secrètement le mari de votre fille… » Mais la réputation de Caylus-Verrous l’a effrayé, le pauvre prince… Il a craint pour sa femme, qu’il adore…

— La conclusion ? interrompit Peyrolles.

— La conclusion, c’est que nous ne travaillons pas pour M. de Caylus.

— C’est clair ! dit Passepoil.

— Comme le jour ! gronda le chœur.

— Et pour qui pensez-vous travailler ?

— Pour qui ! Ah ! ah ! sandiéou ! pour qui !… Savez-vous l’histoire des trois Philippe ? Non ? Je vais vous la dire en deux mots. Ce sont trois seigneurs de bonne maison, capédébiou ! L’un est Philippe de Mantoue, prince de Gonzague, votre maître, monsieur de Peyrolles, une altesse ruinée, traquée, qui se vendrait au diable à bien bon marché ; le second est Philippe de Nevers, que nous attendons ; le troisième est Philippe de France, duc de Chartres… Tous trois beaux, ma foi ! tous trois jeunes et brillants. Or, tâchez de concevoir l’amitié la plus robuste, la plus héroïque, la plus impossible, vous n’aurez qu’une faible idée de la mutuelle tendresse que se portent les trois Philippe. Voilà ce qu’on dit partout à Paris. Nous laisserons de côté, s’il vous plaît, pour cause, le neveu du roi. Nous ne nous occuperons que de Nevers et de Gonzague, que de Pythias et de Damon.

— Eh ! morbleu ! s’écria ici Peyrolles, allez-vous accuser Damon de vouloir assassiner Pythias ?

— Eh donc ! fit le Gascon, le vrai Damon était à son aise ; le Damon du temps de Denys, tyran de Syracuse… et le vrai Pythias n’avait pas six cent mille écus de revenu.

— Que notre Pythias, à nous, possède, interrompit Passepoil, et dont notre Damon est l’héritier présomptif.

— Vous sentez, mon bon monsieur de Peyrolles, poursuivit Cocardasse, que cela change bien la thèse ; j’ajoute que le vrai Pythias n’avait point une aimable maîtresse comme Aurore de Caylus, et que le vrai Damon n’était pas amoureux de la belle, ou plutôt de sa dot.

— Voilà ! conclut pour la seconde fois frère Passepoil.

Cocardasse prit son verre et l’emplit.

— Messieurs, reprit-il, à la santé de Damon… je veux dire de Gonzague, qui aurait demain six cent mille écus de revenu, mademoiselle de Caylus et sa dot, si Pythias… je veux dire Nevers, s’en allait de vie à trépas cette nuit !

— À la santé du prince Damon de Gonzague ! s’écrièrent tous les spadassins, frère Passepoil en tête.

— Eh donc ! que dites-vous de cela, monsieur de Peyrolles ? ajouta Cocardasse triomphant.

— Rêveries ! gronda l’homme de confiance, mensonges !

— Le mot est dur… Mes vaillants amis seront juges entre nous… je les prends à témoin.

— Tu as dit vrai, Gascon ; tu as dit vrai ! fit-on autour de la table.

— Le prince Philippe de Gonzague, déclama Peyrolles, qui essaya de faire de la dignité, est trop au-dessus de pareilles infamies pour qu’on ait besoin de le disculper sérieusement…

Cocardasse l’interrompit.

— Alors, asseyez-vous, mon bon monsieur de Peyrolles, dit-il.

Et, comme le confident résistait, il le colla de force sur une escabelle en reprenant :

— Nous allons arriver à de plus grosses infamies. — Passepoil !

— Cocardasse ! répondit le Normand.

— Puisque M. de Peyrolles ne se rend pas, à ton tour de prêcher, mon bon !

Le Normand rougit jusqu’aux oreilles et baissa les yeux.

— C’est que, balbutia-t-il, je ne sais pas parler en public.

— Veux tu marcher ! commanda maître Cocardasse en relevant sa moustache ; a pa pur ! ces messieurs excuseront ton inexpérience et ta jeunesse.

— Je compte sur leur indulgence, murmura le timide Passepoil.

Et, d’une voix de jeune fille interrogée au catéchisme, le digne prévôt commença :

— M. de Peyrolles a bien raison de tenir son maître pour un parfait gentilhomme. Voici le détail qui est parvenu à ma connaissance ; moi, je n’y vois point de malice, mais de méchants esprits pourraient en juger autrement. Tandis que les trois Philippe menaient joyeuse vie à Paris, si joyeuse vie, que le roi Louis menaça d’envoyer son neveu dans ses terres… je vous parle de deux ou trois ans ; j’étais au service d’un docteur italien, élève du savant Exili, nommé Pierre Garba.

— Pietro Garba de Gaëte ! interrompit Faënza ; je l’ai connu… c’était un noir coquin !

Frère Passepoil eut un doux sourire.

— C’était un homme rangé, reprit-il, de mœurs tranquilles… affectant de la religion… instruit comme les gros livres… et qui avait pour métier de composer des breuvages bienfaisants qu’il appelait la liqueur de longue vie.

Les spadassins éclatèrent de rire tous à la fois.

— A pa pur ! fit Cocardasse, tu racontes comme un Dieu !… marche… !