Le gréement de Camaret - Firmin Le Bourhis - E-Book

Le gréement de Camaret E-Book

Firmin Le Bourhis

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Beschreibung

Un mystérieux paquet tue l'un des employés de la société de Samuel Kérouan...

À Lannilis, au petit matin, une personne dépose discrètement un paquet destiné à Samuel Kérouan, le dirigeant d’une société, devant l’accueil de celle-ci. Un salarié de l’entreprise est tué par l’explosion du colis alors qu’il l’ouvrait.
Le capitaine Le Duigou et le lieutenant Phil Bozzi, aidés par la gendarmerie, devront tenter d’élucider cette affaire qui s’avère complexe car les pistes sont nombreuses: Kérouan est en effet un notable impliqué dans de multiples activités dont certaines sont contestées. Unique sponsor d’une régate de vieux gréements qui doit se dérouler peu après, l’homme nourrit par ailleurs des ambitions politiques.
Le sabotage de sa voiture va rapidement accréditer l’hypothèse que c’était bien lui qui était visé par l’envoi piégé.
Puis voilà que survient un nouveau meurtre, compliquant encore les investigations que mènent les enquêteurs au Pays des Abers, de Lannilis à L’Aber-Wrac’h et Lanildut, mais aussi au Conquet et à Camaret...

Parviendront-ils à faire éclater la vérité sur ces drames ? Découvrez une nouvelle enquête du capitaine Le Duigou et du lieutenant Phil Bozzi en pays breton !

EXTRAIT

En arrivant, ils remarquèrent qu’une entreprise s’activait à l’étage pour fixer un panneau en copeaux pressés qui obstruerait la fenêtre soufflée par l’explosion. Ils se présentèrent à l’accueil et furent conduits au bureau de Samuel Kérouan à l’étage.
Ce dernier, d’un bon mètre quatre-vingts, large d’épaules et un peu enrobé, ne semblait guère se préoccuper de sa ligne car sa chemisette bleu clair peinait à contenir un début de bedaine que la ceinture du pantalon retenait encore comme elle pouvait. Sur son visage hâlé, il s’efforçait d’afficher un sourire malgré la tragédie qui venait de se produire.
— Entrez, Messieurs, je vous attendais, leur lança-t-il de son bureau d’un ton ferme et jovial.
Il se leva pour serrer la main des deux OPJ qu’il invita à s’asseoir en face de lui, d’un geste ample du bras. Il décrocha son téléphone pour demander de ne pas être dérangé, il coupa également son portable, montrant ainsi tout l’intérêt qu’il portait à l’entretien.
Phil installa son ordinateur tandis que François s’accordait quelques instants pour observer son interlocuteur.
La cinquantaine n’avait pas épargné Samuel Kérouan. De près, on pouvait remarquer ses yeux rougis et fatigués, ses ongles rongés, son front barré de rides de concentration, la fébrilité de ses mains.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Connu et reconnu bien au-delà des frontières bretonnes, Firmin Le Bourhis était l’un des auteurs de romans policiers bretons les plus appréciés, avec trente-et-deux enquêtes déjà publiées. Il était également l’auteur d’essais sur des thèmes médicaux et humanitaires.


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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMANToute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Les ouvrages de Firmin Le Bourhis, ainsi que ceux d’autres auteurs des Éditions du Palémon (enquêtes de Mary Lester signées Jean Failler notamment)

REMERCIEMENTS

À mes deux fidèles amis officiers de police judiciaire et Aurélie Fontaine, médecin légiste.

À l’accueil reçu dans les offices de Tourisme du Pays des Abers à Lannilis et Landéda, de Lanildut au port de l’AberIldut, du Conquet et enfin de Camaret, et pour toute la documentation fort utile qui m’a été remise.

Au restaurant « Le pot de Beurre » et l’hôtel le « Libenter » à l’Aber-Wrac’h.

À Delphine Hamon et Sylvie Bruna pour leurs suggestions.

Sans oublier mon épouse pour ses apports et ses corrections attentives ainsi que tous ceux que j’ai approchés à un moment ou à un autre et qui, à divers titres, m’ont apporté leur contribution ou fourni certains renseignements…

L’humanité serait depuis longtemps heureuse si tout le génie que les hommes mettent à réparer leurs bêtises, ils l’employaient à ne pas les commettre.

Maximes pour révolutionnaires.Bernard Shaw

I

Lannilis, lundi 9 juillet

On entendait à peine dans le lointain le clocher de Lannilis sonner sept heures trente. Une main délicate posait à cet instant un colis sur les marches accédant à la porte d’entrée de l’entreprise SAS Copocral située dans la zone commerciale, à la sortie de la ville en direction de Brest. À cette heure, ni le Centre Leclerc tout proche ni l’Office du Tourisme, situé juste en face de ce dernier, n’étaient encore ouverts au public.

Tout était calme. Seules quelques voitures passaient, emmenant des personnes à leur travail dans la région, à Lesneven, Plabennec, Guipavas, voire pour certains, à Brest. Il était sans doute aussi trop tôt pour que les vacanciers circulent.

Après avoir déposé le paquet, la personne rejoignit d’un pas pressé sa voiture stationnée à une centaine de mètres de là.

Vers huit heures, un premier salarié arriva au travail : l’adjoint au directeur de l’établissement, Benjamin Le Grouanec, la quarantaine. Tandis qu’il sortait ses clefs de sa poche, il remarqua l’objet posé sur la dernière marche, lut l’étiquette du transporteur, Pecoexpress de Brest, qu’il connaissait car il faisait régulièrement appel à ses services, et le nom du destinataire : le président de la Copocral. Il prit donc l’envoi qu’il déposa sur le bureau de l’accueil, puis se rendit, comme à son habitude, à la salle de pause pour se faire un café. Déjà, d’autres salariés arrivaient et la journée démarrait tranquillement dans des effluves d’arabica.

— On vous a informé d’une livraison ? demanda Benjamin aux arrivants.

On lui répondit par la négative.

— Bon, je vais appeler le patron…

Chacun approuva la démarche et une collaboratrice ajouta :

— D’autant que Lucie est absente aujourd’hui et demain.

Lucie était la secrétaire de direction de l’entreprise. La discussion reprit autour du café, chacun parlait de son week-end. Puis Benjamin quitta le groupe, vint rechercher le colis pour l’emporter avec lui dans son bureau à l’étage, d’où il appela le patron.

— Sam, devons-nous recevoir un paquet ?

— Pas que je sache, tu as vu avec Lucie ? Mais non, c’est vrai qu’elle est absente pour deux jours ! C’est peut-être le photocopieur… Le concessionnaire de Brest devait nous en livrer un en remplacement de celui qu’il a récupéré l’autre jour. Écoute, je ne serai pas au bureau aujourd’hui, j’ai dû partir hier soir et je serai absent pour la journée. Je suis au MIN de Rungis car un de nos grossistes, un client important, voulait me voir, il m’a appelé chez moi, alors je n’ai pas hésité, il faut battre le fer quand il est chaud, je vais encore y être pour une bonne partie de la journée car je déjeune avec lui et j’essaierai de partir aussitôt après. Je ne serai donc à l’entreprise que demain matin. Alors tu regardes de quoi il s’agit, mais c’est sûrement le photocopieur…

— D’accord, je m’en occupe.

Sans être plus intrigué que ça, après avoir raccroché, Benjamin fit le tour de son bureau et commença à couper, à l’aide d’un petit couteau qui lui servait de coupe-papier, la large bande adhésive marron qui fermait l’ouverture du carton. Ce fut effectivement un photocopieur qui apparut. Il le retira du carton pour le poser sur son bureau et remarqua un feuillet qui dépassait. Sans doute la notice, pensa-t-il. Il souleva donc le capot de la machine. Une explosion fit alors trembler le bâtiment tout entier. L’adjoint n’eut pas le temps de comprendre ce qui venait de se produire : projeté contre le mur, il fut tué sur le coup, tandis que le feu se propageait rapidement.

Déjà, on entendait les pas du personnel dans l’escalier, puis apparurent à la porte des visages ahuris devant le spectacle de désolation régnant dans la pièce et pétrifiés à la vue de leur collègue qui gisait sur le sol, les mains déchiquetées et le regard figé dans son visage ensanglanté.

L’un des employés se baissa pour tâter la carotide : le cœur ne battait pas, du moins il était imperceptible, il appela immédiatement le 15, le SMUR, le 18 ainsi que la gendarmerie, tandis qu’un autre s’efforçait d’éteindre les flammèches qui gagnaient le bureau dévasté. La fenêtre avait volé en éclats et les rideaux à lames, qui avaient été projetés par le souffle, pendaient à l’extérieur.

Dehors, un attroupement commençait à se former car la déflagration avait été perçue de très loin, mais le groupe, prudent, se tenait à l’écart du bâtiment.

Les pompiers arrivèrent les premiers. Ils ne purent que constater le décès de Benjamin Le Grouanec, puis ils s’assurèrent de la sécurité des lieux, contrôlant notamment le réseau électrique. Gendarmerie et SMUR arrivèrent peu après. Le premier constat était vite fait : un engin explosif dissimulé dans un photocopieur venait de tuer sur le coup la personne qui l’avait manipulé. À qui cette bombe était-elle destinée et pourquoi ?

L’adjudant-chef commandant la brigade de proximité de la gendarmerie avisa aussitôt le maire de Lannilis, puis l’officier commandant la compagnie qui aviserait à son tour sa hiérarchie et le procureur. En raison de la particularité de cet attentat, le SRPJ de Rennes fut aussitôt informé ; les techniciens en identification criminelle seraient sur place en fin de matinée. Déjà, certains services de la gendarmerie se renseignaient sur la SAS Copocral et son dirigeant.

II

Lannilis, mardi 10 juillet

Depuis la veille au soir, le patron du commissariat de Quimper, Yann Le Godarec, avait été contacté par la Direction Régionale de Rennes. En raison de la particularité de l’acte qui s’était produit à Lannilis et des faibles moyens dont disposait la brigade de proximité de la gendarmerie sur place, le capitaine François Le Duigou et le lieutenant Phil Bozzi étaient missionnés pour diriger cette enquête en collaboration avec les collègues de la gendarmerie locale et territoriale, comme les deux OPJ savaient si bien le faire au vu de leur récente enquête à Carnac et en Presqu’île de Quiberon. Ils n’en avaient pas eu le choix et, dès le petit matin de ce mardi, ils prirent la direction du Pays des Abers dans le Nord-Finistère.

Ils quittèrent Quimper en contemplant l’aube par les vitres de la voiture, puis roulèrent, en direction de Brest, sur la voie express peu fréquentée à cette heure, sous un soleil qui promettait une belle journée. François profitait du trajet pour obtenir quelques informations supplémentaires sur l’enquête qui allait les concerner.

*

Ils devaient d’abord se rendre à la brigade de proximité de la gendarmerie de Lannilis où ils étaient attendus. Parvenus en centre-ville, ils contournèrent l’église, se dirigèrent vers la droite et aperçurent rapidement un panneau indiquant la gendarmerie. Ils se garèrent sur le parking, à proximité du portail métallique bleu. Le drapeau de la République pendait en haut de son mât, pas un souffle de vent ne venait l’animer en ce matin de début juillet. Les bâtiments étaient modernes. Ils se présentèrent à l’accueil, le jeune stagiaire présent les dirigea aussitôt vers l’adjudant-chef qui les attendait dans son bureau.

L’homme, la cinquantaine, de taille moyenne avait un front dégarni, surmonté d’une petite couronne de cheveux gris ; très élégant dans son costume militaire, il les reçut fort aimablement avec une poignée de main cordiale et le sourire, puis les invita à prendre place dans les deux fauteuils placés face à lui, tandis que le stagiaire s’en retournait à son poste.

Le képi du gendarme reposait sur des dossiers rangés dans des chemises de couleur, au bout de son bureau occupé par un écran d’ordinateur, un clavier, quelques autres dossiers et un sous-main. La pièce était peu décorée : quelques affiches sur des épreuves militaires de tir, quelques coupes et livres dans une vitrine, à droite de l’entrée.

Ils se présentèrent. L’homme, Simon Le Drennec, évoqua fièrement son origine bigoudène, ce qui les rapprocha instantanément. François insista sur le fait que la décision de le nommer directeur d’enquête venait de plus haut et qu’il espérait que tous deux travaillent en bonne intelligence.

L’homme le rassura aussitôt :

— Nous ne prenons pas mal cette décision de votre hiérarchie. Je ne vous cache pas que, lorsque je l’ai apprise, j’ai appelé immédiatement plusieurs de mes collègues d’autres brigades avec qui vous avez déjà travaillé, ils m’ont totalement rassuré sur vos compétences et votre façon très respectueuse de nos institutions de collaborer, aussi pouvez-vous compter sur moi afin que cette enquête se déroule du mieux possible avec l’appui de mes hommes.

Ils avaient un point commun : respecter les gars qui connaissaient bien leur boulot. La glace était rompue, Phil et François étaient soulagés car ils redoutaient toujours de rencontrer des collègues de la gendarmerie peu enclins à faire équipe avec la police. L’adjudant-chef leur proposa d’aller prendre un café pour faire plus ample connaissance et ils revinrent ensuite faire un point sur la situation.

— L’explosion s’est produite dans un bureau de la SAS Copocral dirigée par Samuel Kérouan, cinquante et un ans. Voici un dossier sur cette société. Il s’agit du siège de la société holding qui dirige quatre sociétés : l’une se trouve sur le port de L’Aber-Wrac’h, tout près d’ici, une autre à Lanildut, sur le port de l’Aber-Ildut, à une vingtaine de minutes d’ici, une autre encore est implantée au Conquet et enfin la quatrième, à Camaret. Toutes ont pour objet l’achat et le négoce de coquillages, poisson, crustacés et algues, mais le président, Samuel Kérouan, vous expliquera tout cela dans le détail…

— Le siège de cette société est donc essentiellement administratif ? s’enquit Phil.

— Oui, c’est une société de moyens, l’activité d’achat, de manutention, d’expédition se faisant dans chaque site, mais tout est géré d’ici…

— D’accord, et que sait-on de son dirigeant ? demanda François.

— Un homme dynamique, ambitieux, qui a quelques visées politiques : il envisage de se présenter aux prochaines élections législatives et sénatoriales, ce qui ne va pas sans heurts avec son rival qui s’y croyait déjà, Antoine Le Brélès.

— Quel est le métier de ce dernier ?

— Professeur en BTS, je crois, dans un lycée à Brest.

— Kérouan est-il très introduit sur le plan politique ?

— Pas plus que ça. Il n’a qu’un simple mandat de conseiller municipal à ce jour. Il faut dire que, depuis des décennies, la vie politique était figée, mais avec l’arrivée de Macron à la présidence, je crois que Samuel Kérouan a dû se dire que, compte tenu de son implication dans l’économie de la région, il avait peut-être lui aussi une carte à jouer…

— Il n’est pas le seul, semble-t-il… Et côté familial ?

— Veuf. Son épouse est décédée il y a quatre ans : rupture d’anévrisme foudroyant, chez elle, alors qu’elle préparait le repas, ce fut pour lui une épreuve terrible… Il a deux garçons, de vingt et un ans et vingt-trois ans, qui suivent un cursus universitaire Erasmus et sont donc à l’étranger en ce moment. Le plus grand souhait de Samuel Kérouan c’est qu’ils prennent un jour sa suite et qu’ils viennent travailler avec lui quand ils auront terminé leur formation et acquis de l’expérience.

— C’est légitime.

— A-t-il une compagne ?

— Non, pas que je sache. Lui, je pense que c’est le boulot d’abord, sans doute a-t-il quelques aventures, mais rien qui défraie la chronique…

— Côté concurrence ?

— Elle est vive et Samuel Kérouan a, là aussi, un peu bousculé les habitudes. Quand une entreprise semble en difficulté et qu’elle se situe dans son domaine de compétences, il n’hésite pas, rachète auprès du dirigeant, s’il peut encore négocier, ou auprès du tribunal de commerce, s’il y a eu dépôt de bilan, et c’est ainsi qu’il a regroupé progressivement différentes petites entreprises qui n’étaient plus viables pour constituer quatre belles entreprises, assainies après les économies de moyens qu’il a réalisées. Certaines personnes naissent pour diriger et entreprendre, il est de ceux-là. S’il est réputé pour être dur en affaires, il est juste selon ses salariés.

— Des tensions sociales au sein de ses entreprises ?

— Non, pas à notre connaissance, mais leur morcellement fait qu’il n’y a pas de syndicat ni de comité d’entreprise, c’est lui le boss et il ne faut pas aller le chercher, je pense…

— Donc, un dirigeant ferme.

— Oui, mais c’est sans doute le seul moyen de bien mener sa barque…

— Et autour de l’entreprise, y a-t-il d’autres sujets de tension, l’écologie par exemple ?

— Oui, il a eu quelques vives discussions avec certaines associations, à cause de fermes aquacoles qu’il veut installer et de ses projets de culture d’algues, il vous dira tout ça… Enfin, il a rencontré des problèmes pour l’agrandissement et la rénovation de sa maison d’habitation car une association lui a cherché des noises, mais c’est réglé, je crois, et il a obtenu les autorisations et permis de construire nécessaires.

— Où est-elle située ?

— À L’Aber-Wrac’h, juste après le port en remontant le long de la côte, elle donne sur l’estuaire et les îles, il est vrai que la vue est imprenable.

— Très bien, un peu sulfureux tout ça, si je comprends bien, commenta François.

— Oui, ce sont des pistes de travail…

— En privilégiez-vous une ?

— Pas vraiment.

Phil et François devaient maintenant rencontrer Samuel Kérouan à qui l’adjudant-chef venait de téléphoner pour annoncer leur visite…

III

Aux bureaux de la Copocral, dix heures trente

En arrivant, ils remarquèrent qu’une entreprise s’activait à l’étage pour fixer un panneau en copeaux pressés qui obstruerait la fenêtre soufflée par l’explosion. Ils se présentèrent à l’accueil et furent conduits au bureau de Samuel Kérouan à l’étage.

Ce dernier, d’un bon mètre quatre-vingts, large d’épaules et un peu enrobé, ne semblait guère se préoccuper de sa ligne car sa chemisette bleu clair peinait à contenir un début de bedaine que la ceinture du pantalon retenait encore comme elle pouvait. Sur son visage hâlé, il s’efforçait d’afficher un sourire malgré la tragédie qui venait de se produire.

— Entrez, Messieurs, je vous attendais, leur lança-t-il de son bureau d’un ton ferme et jovial.

Il se leva pour serrer la main des deux OPJ qu’il invita à s’asseoir en face de lui, d’un geste ample du bras. Il décrocha son téléphone pour demander de ne pas être dérangé, il coupa également son portable, montrant ainsi tout l’intérêt qu’il portait à l’entretien.

Phil installa son ordinateur tandis que François s’accordait quelques instants pour observer son interlocuteur.

La cinquantaine n’avait pas épargné Samuel Kérouan. De près, on pouvait remarquer ses yeux rougis et fatigués, ses ongles rongés, son front barré de rides de concentration, la fébrilité de ses mains. Le plateau de son bureau était jonché de trombones sectionnés, sans doute devait-il ainsi calmer sa nervosité…

Il rompit le silence, lourd comme une chape de plomb.

— C’est terrible ce qui vient de se passer, d’autant que c’était moi qui étais visé, dit-il d’une voix affligée.

— Comment pouvez-vous en être sûr ?

— Parce que le colis m’était destiné, à ce que prouve le bout d’étiquette que vos collègues ont pu récupérer sur ce qu’il restait du carton. Le responsable des techniciens doit d’ailleurs passer tout à l’heure, son équipe a fini très tard hier soir et elle est repartie à Rennes tandis que lui se rendait à Brest ; il m’a dit qu’il reviendrait ce matin.

— Où étiez-vous hier quand ça s’est produit ?

Samuel Kérouan répondit sans hésiter :

— J’étais à un rendez-vous imprévu à Rungis, avec un grossiste qui veut nous confier un marché plus important, mais en principe, j’aurais dû être là hier matin.

— Qui savait que vous étiez absent ?

— Personne car le grossiste m’a appelé sur mon portable dimanche, chez moi, je suis parti dans la soirée pour le rencontrer hier matin et je n’avais prévenu personne. J’avais l’intention d’appeler mon adjoint dans la matinée, mais Benjamin Le Grouanec m’a devancé, c’est la dernière fois que je lui ai parlé…

Samuel Kérouan peinait à contenir son émotion, ses yeux se brouillèrent même un instant. Tout en évitant le regard de François, il évoqua son collaborateur :

— Hier encore, c’était un homme plein de projets. Il était heureux de travailler dans cette équipe, il se battait et faisait de son mieux. Il était marié, avait deux jeunes enfants ; auprès de sa famille, il profitait du bonheur que la vie lui offrait, et maintenant… il est mort, fauché si brutalement… Je ne m’en remettrai sans doute jamais…

— On ne choisit pas son destin et, parfois, il suffit juste d’être au mauvais endroit au mauvais moment, ce qui a été son cas, répondit François, compatissant.

— Sans doute…

— Depuis quand travaillait-il avec vous ?

— Un peu plus d’un an seulement, mais il a su tout de suite se montrer à la hauteur de sa tâche.

— Il occupait un autre poste au sein d’une de vos entreprises précédemment ?

— Non, il occupait ce genre de fonction dans la région parisienne et voulait revenir travailler en Bretagne ; j’ai confié ce recrutement à un cabinet spécialisé.

— Savez-vous si ce poste était brigué par d’autres collaborateurs de l’entreprise ?

— Sans doute, mais aucun n’avait ni son expérience ni ses diplômes, alors je pense que tout le monde a bien compris les raisons de ce choix.

— Vous ne lui voyez donc pas de rival potentiel ?

— Non, d’ailleurs le colis piégé ne lui était pas destiné. Je n’arrête pas de me poser mille questions sur le mobile de cet acte, vous vous en doutez bien…

— J’imagine… Avez-vous reçu des menaces, par courrier ou par téléphone, ces temps derniers ?

— Non.

— Avez-vous remarqué une personne suspecte ou une voiture inconnue stationnant dans le périmètre de votre entreprise, quelque chose qui aurait attiré votre attention ?

— Non.

— Pouvez-vous nous parler de votre société ? demanda François pour changer de sujet.

— Mon grand-père exerçait du côté de Lanildut, il récoltait le goémon pour le compte de deux usines afin de produire de l’iode et de la soude, comme cela se faisait beaucoup à cette époque. L’iode et le brome étaient vendus à l’armée notamment. La soude de varech, elle, était utilisée dans la composition de nombreux produits nettoyants.

— Tout cela a disparu ?

— Oui et non. Oui, pour l’activité traditionnelle, et si vous vous promenez dans cette région, vous verrez encore de nombreux vestiges de fours de cette époque. Et non, en ce sens que le métier a changé en 1978, l’année de l’échouage de l’Amoco Cadiz, les usines ont dès lors accepté les algues fraîches, plus besoin de les sécher, ce qui modifiait pas mal de choses… Aujourd’hui, la récolte d’algues brunes se poursuit et elles sont traitées dans deux usines dont l’une se trouve ici, à Lannilis. Elle fabrique des alginates, des gélifiants qui portent le nom savant de « colloïdes », qu’elle vend dans le monde entier. Mon père, lui, avait repris l’activité mais en la diversifiant, notamment en achetant un bateau pour la récolte du goémon et un autre pour la pêche afin de diviser son risque économique. Ses deux affaires fonctionnaient bien.

— Vous avez travaillé avec lui ?

— Très peu de temps car il est mort jeune. Quand j’ai pris la suite, il faisait non seulement l’exploitation du goémon avec deux bateaux mais était aussi armateur au Conquet où il avait deux bateaux de pêche au crabe et aux espèces nobles comme la raie, la sole, la lotte, le bar… précisa-t-il d’une voix raffermie par ces souvenirs heureux.

— Vous avez des frères ou des sœurs ?

— Non. Fils unique, j’ai repris les deux entreprises et depuis, je les ai développées, notamment en venant vivre à L’Aber-Wrac’h pour reprendre une affaire de coquillages, puis une opportunité s’est présentée à Camaret où j’ai acheté au tribunal de commerce, suite à un dépôt de bilan, une entreprise de mareyage. Cela me fait quatre entreprises sur quatre sites différents, mais dans un secteur géographique limité essentiellement au Nord-Finistère. Il y a quelques années, j’ai fait évoluer la structure juridique en créant une société holding ici même.

— Vous avez quel effectif ?

— Entre cinq et neuf personnes dans chaque société et nous sommes sept dans la holding dont je suis le président. Je ne veux pas dépasser dix personnes par site car en France, c’est tout de suite compliqué au-dessus de ce chiffre ! Et mon groupe ne dépassera pas cinquante personnes non plus, toujours pour éviter les contraintes imposées par le droit social, tant qu’on n’aura pas compris ça, en France, on ne boostera pas l’économie comme on pourrait le faire, mais c’est une autre histoire…

— On peut rencontrer les six employés de ce site ?

— Oui, bien sûr, normalement Lucie, ma secrétaire et assistante de direction, aurait dû être en congé aujourd’hui, mais quand on l’a informée de ce qui venait de se passer, elle a préféré reprendre son travail pour être avec ses collègues.

— Voyez-vous un membre de votre personnel qui aurait pu vous en vouloir au point de mettre en place cette sombre machination ?

— Non, personne ! Ce n’est pas de ce côté qu’il faut chercher. Je veille aux salaires, aux couvertures sociales, à la prise en compte de chaque situation et je crois pouvoir dire qu’à travail égal, chez moi, les rémunérations sont supérieures à celles accordées par mes concurrents. Il n’y a jamais eu de grogne au sein de mes équipes. Je suis à leur écoute et beaucoup de salariés, ici, étaient contents que je reprenne cette entreprise car pour certains, c’était sinon le chômage assuré ; j’ai en effet toujours repris le personnel lors du rachat d’une affaire.

— Mais un ancien dirigeant n’éprouverait-il pas de rancœur à votre égard ?

— Non… Il fronça les sourcils en réfléchissant, puis secoua la tête avant de confirmer : Non, vraiment, je ne crois pas… Après un autre temps de silence, il reprit : Ce qui vient de se passer me contrarie terriblement, et d’autant plus que ma société sponsorise une petite régate de vieux gréements qui doit se dérouler la semaine prochaine, comme chaque année. Je me passionne pour ce type de bateaux et ai d’ailleurs fait restaurer la première embarcation en bois de mon grand-père, elle participe toujours à cette compétition.

— Vous faites partie de l’équipage ? demanda François.

— Habituellement, oui, mais je ne m’en sens pas le cœur cette fois, vu les circonstances. Je demanderai à mes coéquipiers de la faire sans moi, j’irai par contre à l’arrivée de chaque étape.

— Où se déroule-t-elle ?

— Nous partons du port de L’Aber-Wrac’h. Le lundi : sortie locale, le mardi : réel départ de la régate pour arriver à Lanildut dans la journée, puis départ le lendemain pour Le Conquet en passant le Fromveur entre Ouessant et l’île de Molène. Le jour suivant, nous rejoignons Camaret dans la journée où nous faisons la fête avec tous les équipages ; j’y invite un ou deux groupes locaux et une chorale de chants de marins, et organise une grande soirée gratuite pour clôturer cette manifestation. Mais à chaque étape, c’est un peu la fête, et comme nous sommes en plein mois de juillet, il y a toujours des estivants qui se joignent à nous.

— Ces étapes ont lieu là où sont implantées vos entreprises… remarqua Phil.

— Oui car je suis l’unique sponsor de cette régate.

— Très bien, pouvons-nous nous installer dans un de vos bureaux pour rencontrer chacun de vos salariés ?

— Oui, bien sûr, je vous y conduis et demande à Lucie de venir vous voir… Vous soupçonnez un collaborateur ? demanda-t-il, inquiet.

— Pas particulièrement, mais pour mener à bien notre enquête, nous ne devons rien négliger.

François consulta sa montre et se ravisa en voyant qu’il était douze heures passées ; il proposa donc de recevoir les salariés à partir de quatorze heures. Au même moment, le responsable des TIC appela pour annoncer qu’il ne serait que vers quatorze heures à Lannilis. Aussi les OPJ prirent-ils congé, le temps d’une pause déjeuner.

IV

Aux bureaux de la Copocral, quatorze heures

Après s’être restaurés à la cafétéria voisine, ils rejoignirent leurs collègues et s’installèrent tous les quatre dans le bureau de Samuel Kérouan.

Les présentations faites, le responsable des TIC alla à l’essentiel :

— La façon d’utiliser l’explosif laisse penser qu’il s’agit d’un montage de type militaire…

À ces mots, chaque personne présente s’interrogea : pourquoi militaire ?

— Parlez-vous de la composition de l’explosif ? demanda Phil.

— Non car celle-ci est classique ; les analyses y retrouveront du chlorate et du sucre. Non, c’est plutôt le montage et le détonateur qui sont propres à l’armée ; ce n’est pas un travail d’amateur…

— Étonnant… lâcha Samuel Kérouan, dubitatif. François interrogea aussitôt Samuel :

— Avez-vous des relations avec des militaires ou des différends avec eux ?

— Non, pas que je sache… répondit-il après réflexion.

Le responsable des TIC prit à son tour la parole :

— Je savais que vous auriez été là, dit-il en se tournant vers François, aussi vous ai-je rapporté le bout d’étiquette du colis, il est sous scellés, mais à Brest, nous avons réussi à vous faire des photocopies et des agrandissements de ce que nous avons pu récupérer. Il a été livré par la société Pecoexpress de Brest.

— Avec laquelle nous travaillons régulièrement, confirma Samuel. Avez-vous pu vous assurer avec certitude de l’identité du destinataire ?

— Oui. Il s’agit bien de vous.

Cette réponse contraria à nouveau Kérouan.

François proposa de revenir à l’attentat.

— Avez-vous découvert d’autres indices de nature à nous aider dans notre enquête ? Traces papillaires, éléments pouvant être soumis à une recherche d’ADN ?

— Oui, mais sans savoir si elles présentent un intérêt car, au vu du montage, celui qui a préparé la machine infernale a dû mettre des gants pour ce travail ainsi que pour confectionner le colis. Est-ce la même personne ? Impossible de le dire. Par contre, nous identifierons les empreintes du livreur quand vous aurez contacté la société Pecoexpress.

François s’enquit auprès du chef d’entreprise :

— Est-ce dans vos habitudes de recevoir un colis et de ne pas en accuser personnellement réception ?