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Quel est ce mystérieux saboteur de bateaux qui sévit dans un petit port de Bretagne ?
Dans un petit port du nord Finistère, depuis plus de quinze ans, un mystérieux malfaiteur sabote les bateaux mouillés sur l'estran. Amarres coupées, trous percés dans les coques, orins engagés dans les hélices, tous les coups sont utilisés pour détruire les bateaux. La rumeur a désigné le coupable de ces exactions : Fanch Brendaouez dit "le Renard".
Ce vieil original a tout pour faire un bouc émissaire parfait : dernier descendant d'une ethnie redoutée de la population paysanne, les goémoniers, il se plaît à provoquer, par sa vêture, par son non-conformisme aussi. Mary Lester est priée de mener une enquête discrète et de mettre hors d'état de nuire ce fameux "Renard". Cependant, ses investigations ne la mènent pas au coupable désigné. Elle retrouve sur son chemin une vieille connaissance, le sinistre Charraz.
Découvrez ou redécouvrez un morceau de Bretagne à travers ce thriller haut en couleur !
EXTRAIT
— Alors capitaine Lester, quid de cette expédition à Nantes?
Le commissaire divisionnaire Fabien, tiré à quatre épingles comme à son habitude, les mains jointes sur le ventre, carré dans son confortable fauteuil de bureau, un sinueux sourire de chanoine aux lèvres, contemplait Mary Lester les yeux mi-clos.
C’était un siège de similicuir, certes, — mais vraiment bien imité, ciré comme du vrai — avec accoudoirs et repose-tête, un vrai fauteuil de patron, mieux conçu pour les somnolences d’après déjeuner d’affaires que pour un travail efficace. D’ailleurs, hors le sous-main de buvard vert posé devant le commissaire, il n’y avait rien sur le plateau de bois verni. Pas une feuille, pas un document, pas une trace de poussière non plus. Le faux acajou luisait comme un étang sous la lune.
Mary Lester, assise sur une chaise face au commissaire, lui rendit son sourire et demanda de cet air candide qu’elle savait si bien prendre :
— Vous latinisez à présent?
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Le décor est très bien décrit par Jean Failler, chaque rocher de Guissény à Brignogan semble être passé sous sa loupe. C’est très étonnant de retrouver son terrain de jeu d’enfant comme décor d’un polar assez noir ! - Dadoo, Ma Bibliothèque
Habile, têtue, fine mouche, irrévérencieuse, animée d'un profond sens de la justice, d'un égal mépris des intrigues politiciennes, ce personnage attachant permet aussi une belle immersion, enquête après enquête, dans divers recoins de notre chère Bretagne. - Charbyde2, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !
Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu'il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.
À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd'hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.
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Veröffentlichungsjahr: 2018
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Jean FAILLER
Le renard des grèves
1ère partie
éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h
10 rue André Michelin
29170 St-Évarzec
Ce livre appartient à
xxxxxxexlibrisxxxxxx
Bibliographie :
Michel ALEXANDRE
«Le langage quotidien de la police»
Éditions Liber
Remerciements à :
Pierre DELIGNY dit « Ar Kraïon Ru »
Colette VLÉRICK
Isabelle MOËGLIN
Jean-Michel BOURDIN
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
ISBN 978-2907572-52-1
La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.
Retrouvez les enquêtes
de Mary Lester sur internet :
http://www.marylester.com
Éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h - N° 10
Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec
Dépôt légal 4e trimestre 2003
— Alors capitaine Lester, quid de cette expédition à Nantes?
Le commissaire divisionnaire Fabien, tiré à quatre épingles comme à son habitude, les mains jointes sur le ventre, carré dans son confortable fauteuil de bureau, un sinueux sourire de chanoine aux lèvres, contemplait Mary Lester les yeux mi-clos.
C’était un siège de similicuir, certes, — mais vraiment bien imité, ciré comme du vrai — avec accoudoirs et repose-tête, un vrai fauteuil de patron, mieux conçu pour les somnolences d’après déjeuner d’affaires que pour un travail efficace. D’ailleurs, hors le sous-main de buvard vert posé devant le commissaire, il n’y avait rien sur le plateau de bois verni. Pas une feuille, pas un document, pas une trace de poussière non plus. Le faux acajou luisait comme un étang sous la lune.
Mary Lester, assise sur une chaise face au commissaire, lui rendit son sourire et demanda de cet air candide qu’elle savait si bien prendre :
— Vous latinisez à présent?
— Quelquefois, dit le commissaire d’un air faussement modeste. Des réminiscences de collège, vous savez ce que c’est… Rosa la rose et tutti quanti…
— De l’italien à présent, dit-elle admirative. De vous à moi, patron, vous ne seriez pas en train de me prendre pour une bille avec vos locutions étrangères?
Le sourire du commissaire s’effaça immédiatement.
— Une bille? fit-il en fronçant les sourcils.
— Si j’osais, ajouta-t-elle, je dirais que vous faites l’âne pour avoir du son.
Il n’était pas d’usage qu’on parlât sur ce ton au commissaire divisionnaire Fabien, par ailleurs Directeur des Polices Urbaines. Il fallait bien être Mary Lester pour s’y risquer.
Ledit commissaire essaya de prendre un air sévère et de cacher la satisfaction qu’il avait à retrouver « sa » Mary Lester mais il n’y parvint pas. Le capitaine Lester était le point faible de cet homme au caractère intransigeant. Il supportait de sa part des impertinences qui eussent coûté cher à n’importe lequel de ses subordonnés.
Mais Mary Lester n’était pas « n’importe lequel de ses subordonnés ». Personne n’ignorait, au commissariat de Quimper, qu’il préférait cette jeune femme à tous ses hommes. Sans l’avoir jamais avoué, Mary était la fille qu’il aurait aimé avoir si sa femme lui avait donné une progéniture.
En dépit de ce statut privilégié, Mary avait un très bon contact avec ses collègues. Les simples gardiens de la paix reconnaissaient qu’elle n’était pas « bêcheuse » et, auprès des OPJ, depuis le départ du capitaine Mercadier, son ennemi intime, ça se passait plutôt bien.
— Eh bien, heureusement que vous n’osez pas, dit-il, ce serait de l’insolence!
— Oh, patron! fit-elle d’un air contrit, comment pouvez-vous imaginer pareille chose? De l’insolence?
— Oh, vous n’êtes pas à ça près! dit-il d’un air entendu.
Elle le regarda droit dans les yeux et, changeant de ton, elle précisa :
— Comme si vous n’étiez pas déjà parfaitement informé de l’affaire de Nantes! Votre ami Graissac a dû vous en parler longuement et vous tenir au courant jour après jour.
Le commissaire protesta sans trop de conviction :
— Jour après jour? Faut pas exagérer!
— Qu’importe, dit Mary, vous avez été en contact permanent. Est-il satisfait?
Avant de répondre, le commissaire prit le temps d’allumer une Benson au filtre de papier doré à un gros briquet de bureau.
— Je pense…
Il rejeta une bouffée de fumée vers le plafond avec un air de parfaite béatitude et, regardant Mary avec un détachement affecté, il fit mine de s’inquiéter :
— La fumée ne vous dérange pas, j’espère.
— Non monsieur.
Quelle autre réponse pouvait-elle apporter à cette fausse sollicitude? Mary Lester ne fumait pas; et si les effluves nauséabonds d’un trognon de cigare, tels que les affectionnait ce capitaine Leroux de triste mémoire, l’incommodaient fort, elle ne détestait pas l’arôme léger de tabac blond dégagé par les Benson à bouts liège du commissaire Fabien.
Elle se tenait droite sur sa chaise, face au bureau du Directeur des Polices Urbaines, comme une élève attentive devant un jury d’examen, élégamment vêtue d’un large pantalon noir et d’une veste de cuir havane jetée sur un chemisier de soie grège.
Il n’y avait probablement pas, dans un seul commissariat de l’hexagone, un autre capitaine de police habillé avec tant d’élégance discrète.
Pour le moment, le seul examinateur était le commissaire divisionnaire Fabien et en fait d’examen il s’agissait plutôt de ce que les pilotes en retour de mission appellent dans leur jargon un « debriefing » pour ne pas utiliser la formule française de « compte rendu ».
Une semaine s’était écoulée depuis la fin de son enquête dans la cité des ducs de Bretagne, et, rentrée avec Fortin, Mary avait dû faire un aller-retour à Nantes pour raisons personnelles. Elle n’était à Quimper que depuis le samedi après-midi et, en ce lundi matin, elle venait donc rendre compte officiellement au commissaire Fabien des résultats de sa mission.
— Il ne vous l’a pas dit? demanda Fabien poursuivant son idée.
— Pas dit quoi?
— Qu’il était satisfait!
— Satisfait n’est pas le mot qui convient, dit Mary Lester après réflexion. J’ai plutôt eu l’impression que le soulagement l’emportait sur la satisfaction.
Le commissaire marqua sa surprise en levant les sourcils :
— Le soulagement?
— Oui, dit Mary. Soulagement de savoir que cette série de meurtres s’arrêtait et soulagement aussi de savoir que je débarrassais le terrain. Pour tout vous dire, j’ai eu comme l’impression qu’il m’a trouvée parfois bien encombrante.
— Tiens donc! dit le commissaire en contemplant avec un mince sourire le bout incandescent de sa cigarette qu’il tenait, à son habitude, entre le pouce et l’index, d’une façon un peu précieuse. L’épisode avec cette fille… Comment s’appelait-elle déjà?
— Marion Bélier, dit Mary en pensant : « S’il n’y avait eu que ça! »
— Voilà, Marion Bélier, fille du président de la commission des lois au Sénat, n’est-ce pas?
Et, en faisant comme s’il réfléchissait, il ajouta :
— Qu’est-il advenu de cette plainte?
Le commissaire Fabien aimait le beau langage; ce n’était pas pour rien qu’il était surnommé « vieille France » par ses subordonnés qui ne raffolaient pas de ses formules fleuries. Avec Mary Lester il pouvait se laisser aller à son penchant de faire des phrases car, bien que fréquentant étroitement le lieutenant Fortin dans le cadre de son métier, elle avait du répondant.
Jean-Pierre Fortin, vieux complice de Mary Lester, usait d’un langage imagé et argotique tout à fait pittoresque qui avait le don d’irriter le commissaire et de ravir Mary.
Elle évacua la question d’un geste désinvolte:
— Je n’en sais rien. Le commissaire Graissac ne m’en a jamais reparlé.
— Il faut dire, dit Fabien d’un air patelin, que vous y allez un peu fort quelquefois.
— Vous trouvez? demanda-t-elle, candide.
Il ne fut pas dupe de cette candeur si bien affectée. Ils se livraient un duel à fleurets mouchetés. Un petit jeu que l’un et l’autre adoraient.
— Oui, et je ne suis pas le seul.
Elle eut une moue dubitative:
— Je ne crois pas. Je m’adapte aux circonstances en m’efforçant d’apporter des réponses appropriées aux problèmes qui se posent.
Fabien attaqua:
— Et, selon vous, braquer un pistolet automatique sur une jeune fille pour la faire obtempérer est une réponse appropriée?
La parade fut immédiate:
— Je n’en ai pas trouvé d’autre sur le moment, patron, et puis je me suis rendu compte que ce n’était pas la meilleure manière d’opérer. Alors j’ai rengainé mon arme.
— Et vous lui avez passé les menottes!
— Oui, parce que ça, c’était une réponse appropriée au problème qu’elle me posait.
— Réponse excessive et peut-être traumatisante tout de même, dit Fabien.
Elle protesta, calmement:
— Non pas! Si je l’avais menottée en public, devant la presse, les photographes, certes elle aurait eu des raisons de se sentir humiliée. Mais ça s’est passé entre nous, au cœur d’un embouteillage et ça lui a probablement évité d’aller se jeter sous une voiture.
Elle poussa une pointe:
— Pensez-vous que le sénateur Mouton aurait préféré cette deuxième solution?
Le commissaire rompit:
— Vous avez de ces questions! dit-il en levant les yeux au plafond.
— Et je lui ai enlevé les menottes avant même d’arriver au commissariat, ajouta Mary. Vous le savez, patron, ajouta-t-elle, parfois on est comme les arbitres de foot, obligés de prendre une décision dans l’instant. Après on peut regarder la vidéo une fois, deux fois, dix fois et déterminer ce qui aurait été la bonne attitude. C’est facile, dans la sérénité d’un prétoire ou d’un salon, de refaire le match!
Et elle redit une fois encore en le regardant:
— Après…
— Glissons, dit Fabien en levant une nouvelle fois les yeux au ciel. Et ne parlons pas de vos rapports avec le capitaine Leroux.
Mary sourit sans répondre.
— Vous ne dites rien? demanda Fabien.
— Ne venez-vous pas de dire qu’on n’en parlait pas? Donc on n’en parle pas. C’est du passé, patron. Leroux est à Nantes et je suis à Quimper.
— Ça vous arrange bien, dit le commissaire.
— Qu’est-ce qui m’arrange bien? Que Leroux soit à Nantes? Et comment, que ça m’arrange! Je peux vous garantir que si vous connaissiez le sujet, vous seriez bien aise qu’il soit loin de votre juridiction.
— Je ne parlais pas de ça.
Elle leva des yeux naïfs sur le commissaire:
— Ah bon…
Il ne fut pas dupe de ce regard candide. Enfin, pas trop. Il s’en voulait de ne pas savoir résister quand Mary le considérait de cette façon. Il se reprit:
— Je voulais dire que ça vous arrange qu’on passe vos débordements sous silence.
Elle s’indigna:
— Mes débordements? Ce gros dégueulasse de Leroux m’agresse, et quand je me défends ce sont « mes débordements » ? Je rêve!
Le commissaire fronça les sourcils. Ce « gros dégueulasse » faisait tache dans une conversation jusque-là de bonne tenue. Il soupira:
— Pour vous faire reconnaître vos torts…
— Pour me faire reconnaître mes torts, il faudrait que j’en aie! Et là, ce n’était pas le cas.
La botte avait porté. Le commissaire Fabien en resta coi.
— Et « votre » ministre? demanda Mary pour rompre un silence qui s’éternisait.
Fabien parut redescendre sur terre:
— Mon ministre?
— Oui, vous m’aviez dit qu’il était inquiet, le voilà rassuré, j’espère.
— Pour l’affaire de Nantes, oui. Mais, vous savez, il a d’autres fers au feu!
— Je m’en doute, dit Mary.
Le commissaire se pencha sur son bureau et demanda sur le ton de la confidence:
— Je suppose que vous avez passé le dimanche à rédiger votre article pour Paris-Flash?
Il cligna de l’œil d’un air entendu:
— Dans le fond, je vous ai fait réaliser une bonne affaire!
Mary se retint pour ne pas lui répondre vertement. Elle dit d’une voix calme:
— J’ai passé mon dimanche chez moi, venelle du Pain-Cuit. Je n’ai pas écrit un mot de la journée. Il faisait beau et j’ai taillé mes hortensias. J’ai aussi parlé à mon chat et, à dix-sept heures, Amandine Trépon est venue frapper à ma porte avec des petits fours qu’elle venait de cuire.
Le commissaire protesta:
— Je ne vous demande pas un alibi!
Elle grommela:
— Encore heureux!
Il ne releva pas cette nouvelle impertinence et demanda:
— Puis-je savoir qui est Amandine Trépon?
— Une dame qui habite près de chez moi. Elle s’occupe de mon chat lorsque je ne suis pas là et me rend tous les services qu’on peut attendre d’une bonne voisine. Elle cuisine divinement bien et c’est une femme charmante. Il faudra que je vous la présente.
— Bonne idée, grinça Fabien. Une femme charmante qui cuisine bien, vous me donnez à rêver, Mary Lester!
Le commissaire était affligé d’une moitié hypocondriaque qui cuisait à la vapeur viandes, légumes et poissons, et le gavait de pilules homéopathiques.
— En plus, elle est libre, dit Mary. Un cœur à prendre.
— Formidable! dit Fabien sans enthousiasme aucun. Et en échange, que lui offrez-vous?
— Je lui raconte mes enquêtes, elle adore ça! Nous avons pris le thé devant le feu en dégustant ses petits fours. Une excellente journée, commissaire.
Fabien hocha la tête et demanda:
— Quand paraîtra votre article?
Mary se mit à rire.
— Vous en faites une tête, patron. qu’est-ce que vous craignez?
— Rien! affirma Fabien trop vite, rien!
Il avait pris un air dégagé, mais on ne trompait pas Mary Lester comme ça.
— Commissaire, dit-elle en riant, vous me prêtez de noirs desseins.
— Mais non! Je suis impatient de vous lire, c’est tout.
— Je crains que vous ne deviez vous contenter du rapport que j’ai fourni à Graissac, dit Mary. Mon article ne paraîtra pas dans Paris-Flash.
Le commissaire Fabien eut l’air stupéfait.
— Pour quelles raisons? Vous avez trouvé un autre magazine qui paye mieux?
— Patron! dit-elle d’un air réprobateur, vous avez donc une si piètre opinion de moi?
— Pas de vous, mais des journalistes en général. Je me méfie, quoi!
— Eh bien, vous avez tort! Mon article sur les « piqués » de Nantes, comme dit Fortin, ne paraîtra pas dans la presse.
Le commissaire Fabien releva la tête, intrigué.
— Et pourquoi?
— Question d’éthique, patron. Pour cette enquête et grâce à vous j’ai reçu un salaire de capitaine, je m’en contenterai. Ma grand-mère disait toujours: « On ne saurait servir deux maîtres à la fois ».
— Je suis agréablement surpris, Mary, dit le commissaire Fabien. Et votre grand-mère était une dame pleine de sagesse. Cela signifierait-il que vous réintégrez la maison?
Elle répondit par une autre question:
— N’est-ce pas ce que vous souhaitiez?
Le sourire du commissaire s’élargit:
— Si, bien sûr! Mais vous ne paraissiez pas très enthousiaste. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis?
— Deux personnes, patron.
— Ah?
— Vous d’abord…
— Je suis très flatté d’avoir eu une bonne influence sur vous, dit Fabien vertueusement.
— Bonne… Bonne… redit-elle, il est peut-être prématuré de se prononcer. On verra.
Fabien hocha la tête d’un air entendu: l’affaire n’était pas encore dans le sac!
— Et cette seconde personne ? demanda-t-il.
— Le capitaine Leroux.
— Leroux? répéta Fabien ébahi, je me suis pourtant laissé dire que vos rapports n’avaient pas été particulièrement cordiaux.
— C’est le moins qu’on puisse dire. Mais j’ai pensé que si le citoyen se faisait parfois de la police une fâcheuse image, c’est aux agissements de types comme Leroux qu’on le devait.
— Ça se peut, dit prudemment le commissaire.
— Et comment que ça se peut! Patron, savez-vous pourquoi j’ai obtenu les aveux de Sophie Maillard?
— Cette femme qui avait tué trois fois?
Elle hocha la tête affirmativement:
— Oui.
— Vous allez me le dire.
— Parce que je lui ai offert des fleurs.
— Des fleurs?
Le commissaire Fabien en resta bouche ouverte. Cette Mary Lester parviendrait toujours à le surprendre!
— C’est une méthode d’interrogatoire originale, finit-il par dire. Vous pouvez préciser?
— Madame Maillard était à l’article de la mort lorsque je lui ai rendu visite sur son lit d’hôpital. Elle avait tué parce qu’on l’avait fort maltraitée. Et ce n’est pas Leroux, avec ses menaces, qui en aurait tiré un mot. Pas plus qu’un autre avec des promesses. Elle était au-delà de toutes nos pauvres contingences de bien portants.
— Et vous avez eu l’idée de lui offrir des fleurs?
— Que peut-on offrir d’autre à un moribond? Elle en a été très touchée et elle a pleuré. Je pense que, depuis la disparition de son ami, j’étais la première personne qui se soit montrée simplement humaine envers elle.
Elle n’ajouta pas que ces fleurs, elle les avait achetées chez la mère de Balen, le simple d’esprit qui prenait les fesses et les seins des dames pour des pelotes à épingles dans les transports en commun nantais.
Et elle ne dit pas non plus qu’elle était retournée à l’hôpital, appelée par Françoise Bertrand, l’infirmière du service de cancérologie, et qu’elle avait tenu la main de Sophie Maillard jusqu’à son dernier souffle.
Il y a des choses qu’on se doit de garder pour soi.
Après un temps de silence, le commissaire Fabien changea de sujet:
— Connaissez-vous Kerlaouen? demanda-t-il?
— Ça sonne comme un nom de la côte nord Finistère, dit Mary.
— En effet, c’est un gros bourg situé sur ce qu’on appelle « la côte des légendes » ou encore « le pays pagan ». Ça vous dit quelque chose?
— Le pays pagan, c’est le pays païen, il me semble. Quelques populations à évangéliser? Il faudra que j’en parle à l’abbé Cinabre.
— Vous avez des relations dans le clergé?
— À Nantes seulement. Et ce ne sont pas vraiment des relations. Mais je me suis laissé dire que l’abbé Cinabre est un missionnaire particulièrement performant. Une sorte d’artisan de la religion qui a sa petite église pour lui tout seul dans une rue retirée, à Nantes; il y applique à la lettre les règles du concile de Trente. Et je vous jure que ça ne désemplit pas; et ça marche au doigt et à l’œil!
— Du quoi? demanda Fabien.
— Du concile de Trente. En quelque sorte, les États Généraux de l’Église au milieu du seizième siècle.
Était-ce l’annonce du retour de Mary Lester dans ses effectifs? Le commissaire Fabien était d’humeur folâtre.
— Voilà qui ne nous rajeunit pas, dit-il plaisamment. Cependant votre abbé pourra repasser! Même les Saint-Politains ne sont pas parvenus à convertir leurs voisins pagans. Et pourtant, vous savez comment on appelait ce bled?
— Saint-Pol-de-Léon?
— Oui.
— Les Saint-Politains ne seraient pas contents d’entendre traiter leur ville de « bled »!
Fabien eut un geste désinvolte du bras, indiquant le peu de cas qu’il faisait de la susceptibilité éventuelle des Saint-Politains.
— Ne disait-on pas que c’était « la terre des prêtres? » demanda Mary.
— Gagné! dit le commissaire. Et vous avez bien fait d’employer l’imparfait: les séminaires ne font plus recette, les curés sont en voie de disparition, ce n’est pas comme les artichauts et les choux-fleurs!
— Et les nitrates, glissa Mary.
Ça fit ricaner Fabien:
— Toujours écolo? ironisa-t-il.
— Plus que jamais, dit-elle gravement. Et je ne vois pas en quoi ça prête à rire.
— Je ne riais pas, assura Fabien avec la plus parfaite mauvaise foi.
Elle secoua la tête d’un air de dire: « Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre! » et demanda:
— Au fait, si vous me disiez qui on a tué?
— Personne encore, dit Fabien.
— Je note le « encore », dit-elle, je sens que vous ne désespérez pas!
Le commissaire la regarda avec reproche:
— Mary!
Elle en fut ravie, elle avait encore réussi à l’agacer.
— Si je comprends bien, dit-elle, vous souhaitez un traitement préventif.
— Vous ne pensez pas si bien dire. Nous devons à tout prix éviter qu’un innocent soit abattu par un justicier du dimanche.
— On en est là?
— Je le crains.
Mary, intriguée, s’installa plus confortablement sur son siège et dit:
— Si vous me racontiez ça en détail, patron?
— J’ai là un dossier épais comme ça, fit le commissaire Fabien en écartant le pouce et l’index d’une dizaine de centimètres. Bien entendu, je vais vous le confier, mais avant, je voudrais vous exposer les faits tels qu’ils se présentent.
Il se gratta le bout du nez, comme s’il cherchait l’inspiration et poursuivit:
— C’est une affaire qui ne date pas d’hier puisque les premiers délits, ou du moins les premières plaintes, remontent à mille neuf cent quatre-vingt-six.
— Presque vingt ans! s’exclama Mary.
— Dix-sept exactement, précisa le commissaire. En mille neuf cent quatre-vingt-six, un bateau a rompu ses amarres et s’est fracassé sur les rochers de Meznam.
— C’est un village? Un lieu-dit? demanda Mary.
— Un hameau, dit le commissaire. Mais un hameau peu ordinaire, un hameau de goémoniers. Un site extraordinaire, vous verrez.
— Un bateau fracassé sur les rochers, fortune de mer, comme on dit, fit Mary. Mais ces goémoniers, n’étaient-ils pas un peu pilleurs d’épaves autrefois?
— Ils avaient cette réputation, en effet. Mais c’était autrefois.
— Néanmoins, quand une épave vient à la côte, on ne la laisse pas perdre! Fortune de mer, toujours bonne à prendre, redit-elle.
— Fortune ou infortune, l’amarre de ce bateau avait été coupée au couteau.
— Malveillance, donc.
— Sans aucun doute. L’enquête de gendarmerie n’a rien donné. Hors Brignogan, il n’y a pas là-bas de ports à proprement parler, du moins peu de marinas telles que nous en connaissons sur la côte sud. Les pêcheurs disposent leurs mouillages comme bon leur semble tout au long de la côte, en général au plus près de leurs maisons.
— J’ai navigué par là, dit Mary, c’est un littoral très rocheux.
— En effet. Cependant, entre des chaussées de rocs qui s’avancent dans la mer, il y a des langues de sable où un bateau est en sécurité.
— Sauf si on coupe ses amarres.
— Voilà. Sauf si on coupe les amarres. Le bateau qui part en dérive par gros temps est perdu. Il est assuré de se fracasser sur les rochers.
— C’est ce qui est arrivé à notre bateau.
— Oui, et pas seulement à celui-là.
Fabien regarda Mary dans les yeux et ajouta:
— Tenez-vous bien, depuis ce premier sinistre, quatre-vingts autres bateaux ont fait côte à leur tour.
— Pardon, dit Mary, vous ne vous mettez pas un zéro de trop?
— Hélas, non.
— Quatre-vingts?
— À deux ou trois près.
— Toujours des amarres coupées?
— Des amarres coupées, oui, des manilles dévissées sur les corps-morts, des coques percées à la chignole, des orins passés dans l’hélice… Vous verrez, le renard a de l’imagination.
— Le renard?
— C’est sous ce nom que les gens du coin désignent le mauvais plaisant.
— Qui soupçonne-t-on?
— On fait plus que soupçonner! Un nom a été jeté en pâture à la vindicte publique, celui de François Brendaouez, dit Fanch. Le dernier habitant de Meznam, le dernier des goémoniers, et un des derniers marins pêcheurs professionnels du coin.
— Et alors?
— Ça sent le lynchage, Mary, et c’est une odeur que je n’aime pas.
— Je ne l’aime pas plus que vous, Monsieur.
— D’autant, ajouta le commissaire, qu’après les exactions sur les bateaux, il semble que la vague de vandalisme gagne la terre ferme. Des voitures ont brûlé, des remises… À quand les habitations? Les habitants, angoissés, ont commencé à faire des patrouilles la nuit.
— Armés?
— Pour le moment de bâtons, mais le temps n’est pas loin où les fusils de chasse vont sortir des étuis et où la chevrotine va voler bas.
— Et c’est là-dedans que vous voulez me lancer?
— Vous avez peur?
— Peur? non. Mais j’aime bien savoir où je mets les pieds.
— Oh, dit Fabien d’un ton lénifiant, ce n’est pas encore la Bosnie, rassurez-vous. Mais les gendarmes, qui mènent l’enquête, sont trop connus là-bas. On les repère de loin et le dossier n’avance guère. Il faudrait que vous y alliez incognito…
— En touriste, en quelque sorte…
— C’est ça, en touriste, et que vous voyiez tout ça de près. Ça vous va?
— Très bien patron, faire du tourisme au compte de la maison, ça me va parfaitement!
•
Lorsque Mary rentra à son domicile, venelle du Pain-Cuit à Quimper, ses narines frémirent en percevant un fumet alléchant qui flottait dans la véranda menant à son jardinet. Elle se dit: « Il y a de l’Amandine là-dessous! »
Elle ne se trompait pas. Amandine Trépon, la taille ceinte d’un tablier de grosse toile bleue, s’affairait dans la cuisine.
— Je vous ai préparé une choucroute de la mer, dit sa voisine d’un air gourmand.
Ses beaux yeux bruns brillaient du plaisir qu’elle avait eu à concocter sa préparation.
— Vous m’en donnerez des nouvelles! affirma-t-elle.
— C’est que ça sent bon! s’exclama Mary en soulevant le couvercle d’une cocotte de fonte qui fumait sur la cuisinière.
— J’ai pensé qu’à Nantes vous aviez dû manger n’importe comment! dit Amandine Trépon d’un air entendu, pour justifier son initiative. Alors, je me suis dit…
— Il ne fallait pas vous donner cette peine, Amandine, fit Mary.
— De la peine! Quelle peine? bougonna Amandine, vous savez bien que j’adore faire la cuisine! Est-ce qu’on fait une choucroute de la mer pour soi tout seul? Quant à la préparer dans mon gourbi, il n’y faut même pas penser!
Le « gourbi » d’Amandine était son petit appartement au quatrième étage, dans une ancienne école de l’autre côté de la venelle. Le bâtiment avait été reconverti en HLM par l’office municipal et l’ancienne clerc de notaire y logeait depuis sa retraite.
Cette accorte petite bonne femme d’une soixantaine d’années, un peu boulotte mais vive et entreprenante, ne tenait pas en place. Avant que Mary vienne habiter la venelle, Amandine Trépon passait son temps à arpenter les promenades de la ville en louchant sur les jardins publics qu’elle aurait volontiers remodelés à sa manière, selon des normes qui n’auraient probablement pas eu l’agrément des services municipaux.
Devant cette vocation horticole rentrée, Mary lui avait abandonné l’entretien de ses deux cents mètres carrés et Amandine était, depuis lors, la plus heureuse des femmes. Le jardin était impeccable, il y avait des fleurs en toute saison et, le long du mur de la véranda, idéalement exposé au sud, des carrés d’herbes aromatiques où elle cueillait de quoi parfumer ses plats.
Car la véritable passion d’Amandine Trépon était la cuisine. Elle aurait aimé, confia-t-elle un jour à Mary, tenir un restaurant. Las! Elle s’était retrouvée dans une étude de notaire et la rédaction d’actes officiels autant que rébarbatifs avait remplacé l’élaboration de savantes préparations culinaires.
Mary n’étant pas souvent chez elle, Amandine Trépon profitait du jardin et elle entretenait même des relations assez cordiales avec Miz Du. Encore que le gros chat noir hérité de la sorcière des Montagnes Noires posât sur elle comme sur le monde entier un regard de grand seigneur, tout empreint de condescendance. Amandine avait dressé la table sous la véranda, et elle n’avait mis qu’un couvert.
— Qu’est-ce que c’est que ça? demanda Mary. Un couvert? Mais vous…
Amandine rougit:
— Je ne vais pas vous encombrer, Mary, vous devez être fatiguée…
— Je suis fatiguée, reconnut Mary, et en plus je devrais être punie et dîner toute seule? Voyons, Amandine, vous n’êtes pas sérieuse! Ajoutez donc une assiette, et tenez-moi compagnie!
Amandine, ravie, ne se le fit pas dire deux fois. Toutefois, elle assura:
— Je ne voudrais pas abuser…
— Abuser? dit Mary, vous en avez fait pour quatre! N’avez-vous pas dit qu’on ne cuisinait pas un tel plat pour une seule personne? J’aurais dû inviter mon patron et Jean-Pierre Fortin.
C’était impossible, bien entendu, d’abord parce qu’il aurait également fallu inviter les moitiés de ces messieurs, et Mary Lester n’était pas plus en odeur de sainteté chez Madeleine Fortin que chez madame le commissaire. Toutes deux nourrissaient une suspicion absolument injustifiée envers cette jolie célibataire fantasque et libre, que leurs maris devaient, par nécessité, fréquenter professionnellement, et c’était bien assez!
Pendant le repas, Mary parla à Amandine de la nouvelle mission que le commissaire Fabien lui avait confiée. Amandine l’écoutait en silence et en oubliait même de manger. Elle restait parfois la fourchette en l’air, bouche bée, se demandant si le capitaine Lester n’exagérait pas. Les histoires de Mary la subjuguaient et, le soir, en regagnant son petit appartement sous les toits, elle sortait un gros carnet à spirales de son tiroir et transcrivait, de sa belle écriture moulée de clerc de notaire, tout ce que Mary lui avait confié.
L’enquête de Nantes, en particulier, l’avait laissée rêveuse. Et, quand Mary lui demanda s’il y avait eu des visites en son absence, elle parut sortir d’un rêve.
— Ah… Si… Suis-je sotte! J’oubliais de vous dire, le commandant est passé.
Amandine Trépon n’appelait jamais autrement le père de Mary.
— Papa? fit celle-ci, étonnée. Que voulait-il?
— Vous dire bonjour, il me semble.
— Il n’a rien dit de particulier?
— Non.
— Je vais le rappeler, dit Mary.
— Oui, dit Amandine avec conviction, c’est tout de même votre père!
Elle connaissait, et désapprouvait sans trop oser le dire ouvertement, les rapports houleux que Mary entretenait avec son père. Ces deux-là se ressemblaient trop pour que ça ne fasse pas d’étincelles.
Dans le même temps, elle se prenait à rêver d’une histoire sentimentale avec le commandant Le Ster, et Mary la surprenait même à rougir et à avoir des émois de jouvencelle en sa présence.
Le commandant, lui, ne s’apercevait de rien, bien entendu!
Amandine se secoua et insista pour desservir et mettre les couverts dans le lave-vaisselle. Mary la laissa faire, lâchement. S’occuper de l’intendance n’était pas sa distraction favorite.
Elle enclencha la sono où un disque de Mozart restait en permanence, tisonna son feu, ajouta deux bûches et entendit Amandine demander:
— Qu’est-ce qu’il y a à la télé ce soir?
— Je ne sais pas, répondit Mary distraitement.
Elle feuilletait un magazine de décoration et son esprit était à cent lieues des programmes de télé.
— Vous ne regardez pas les Victoires de la Musique? demanda Amandine pleine d’espoir.
— Non, dit Mary avec indifférence.
Amandine insista:
— C’est bien, les Victoires de la Musique!
— Certainement, dit Mary l’esprit ailleurs.
Amandine se tenait dans l’embrasure de la porte, la taille ceinte de son tablier de jardinier qui avait une grande poche sur le devant; elle essuyait le fait-tout de fonte dans lequel elle avait préparé sa choucroute. Elle parut déçue:
— Ah, c’est encore…
— Mozart, dit Mary.
Amandine fit aller son torchon furieusement dans le fait-tout:
— Je ne sais pas ce que vous lui trouvez, à ce Mozart, dit-elle avec dépit.
— À lui, rien, dit Mary, mais sa musique… Ma chère Amandine, sa musique… Hummm, écoutez-moi ça! C’est tout ce que je suis capable d’entendre après avoir dégusté une choucroute de poisson aussi réussie!
Amandine rosit sous le compliment mais dit, avec humeur:
— Ouais, c’était pas mal. Quoiqu’avec un peu plus de coriandre ça aurait été mieux encore.
— Le mieux est l’ennemi du bien, Amandine. je vous assure que c’était parfait.
— Ouais, redit Amandine, mais votre musique là, c’est comme à l’église. Enfin, chacun ses goûts, n’est-ce pas?
Ce n’était pas un point de friction entre les deux femmes, mais Amandine qui était une grande consommatrice d’émissions de variétés ne concevait pas que l’on pût vivre sans télé. Elle n’aurait pour rien au monde manqué Les Chiffres et les Lettres, ou encore La Roue de la Fortune. Quand venait le temps des Victoires de la Musique, de l’élection de Miss France et des Oscars du cinéma, il ne fallait pas songer à l’arracher au petit écran. C’était pour elle de grands moments de bonheur, elle ne les eût pas plus manqués que Fortin la finale de la Coupe du Monde de football ou un match du tournoi des Six Nations.
Au moment du Festival de Cannes elle était vissée devant son poste, fascinée par la descente des marches comme une petite fille par Alice au Pays des Merveilles.
Chez Mary, la télé c’était le service minimum. Le combiné télé magnétoscope qui était intégré dans le coin bibliothèque ne risquait pas la panne par suite d’usage intensif.
Mary préférait lire au coin du feu, en écoutant ses disques préférés.
— N’oubliez pas d’appeler le commandant, dit Amandine, sans quoi il pensera que je n’ai pas fait passer le message.
— Je vais le faire, se résigna Mary cédant à l’insistance de son amie. Il vous a paru en forme?
— Oui, mais il était déçu de voir que vous n’étiez pas là, dit-elle.
— Vous voulez dire qu’il a râlé, qu’il était d’une humeur de chien.
Et elle ajouta avec humeur:
— Il vient me voir sans crier gare tous les trente-six du mois, et il faudrait que je sois à sa botte! Non mais…
— Ce n’est pas ça, dit Amandine, il avait plutôt l’air, comment dire? Excité, voilà, excité!
— Excité? fit Mary en fronçant les sourcils. Qu’est-ce qu’il a encore inventé?
Le commandant Le Ster avait parfois de curieuses idées, Mary s’en méfiait. Depuis que, retraité de la marine marchande, il avait descendu pour la dernière fois la coupée de son porte-conteneurs, il avait trouvé un commandement sur le yacht privé d’un magnat du pétrole. Mais le magnat en question avait passé la saison à Monaco près du yacht d’un petit génie de l’informatique dont le navire dépassait le sien de vingt bons mètres. Ce qui lui avait gâché son été.
Il faisait donc construire une nef digne de son rang — quatre-vingt-quinze mètres de long, un véritable paquebot — par un chantier renommé de Hollande.
Jean-Marie Le Ster faisait de fréquents allers et retours entre les Pays-Bas et la Bretagne pour surveiller la construction.
Tout ça lui laissait des loisirs. Mary se méfiait de la manière dont il les occuperait.
Amandine retournée dans son « gourbi » pour suivre ses chères Victoires de la Musique, Mary prit le téléphone et appela la petite maison de l’Île-Tudy.
— Allô, papa, c’est Mary.
Un cri de joie jaillit spontanément de l’écouteur.
— Mary!
Puis la voix se fit plus sévère:
— Je suis passé à la venelle et j’ai vu ta vieille taupe. Tu n’es donc jamais chez toi?
Elle le reprit vertement:
— Papa, n’appelle pas Amandine « ma vieille taupe » ! Elle est charmante et elle me rend bien des services.
— Bon, bougonna Jean-Marie Le Ster, je retire… Mais ça ne fait rien, tu n’es jamais chez toi!
Elle se rebiffa:
— Tu as bonne mine de me dire ça! Et toi, tu y as été souvent, chez toi, ces trente dernières années?
— C’est pas pareil, fifille!
— Et arrête de me dire « fifille »! Que se passe-t-il?
— Mais rien!
— Amandine m’a dit que tu semblais guilleret.
— « Guilleret »? Elle a vraiment dit ça?
Mary soupira:
— À peu près.
— Eh bien, il y a de quoi, ma fille! Figure-toi que j’ai enfin trouvé un Mentor.
Mary crut avoir mal entendu:
— Un quoi?
— Un Mentor!
Elle se méprit:
— Il est bien temps! dit-elle.
— Temps que quoi?
— Que tu aies un Mentor!
Il y eut un silence au bout du fil et elle précisa:
— Car enfin, un Mentor, c’est bien le guide d’un jeune homme, celui qui l’empêche de faire des bêtises.
— Qu’est-ce que tu me chantes là! fit Jean-Marie Le Ster. Je te parle d’un bateau, moi!
— Un bateau qui s’appelle Mentor?
— Exactement! Tu sais, ces grands bateaux d’initiation qu’il y a dans les écoles de voile.
Il ajouta:
— Enfin, quand je dis grands… C’est par rapport aux Vauriens, bien entendu. En réalité, ça ne fait pas ses dix mètres de long.
— Oui, dit Mary, je vois, j’ai navigué là-dessus lorsque j’avais douze ans. Ce sont des bateaux en contre-plaqué, ces Mentors, il doit être tout déglingué… Si c’est celui de l’école de voile, il a au moins trente ans.
— Trente-cinq. Une vraie pièce de collection.
— Et tu l’as acheté?
— Même pas! L’école de voile voulait s’en débarrasser, alors ils me l’ont donné.
— En échange de quoi? demanda Mary.
— En échange de cours de navigation pour que les stagiaires passent le permis de conduire les bateaux à moteur.
— Et qu’est-ce que tu comptes en faire?
— Le retaper, pardi.
— Et ensuite?
— Eh, qu’est-ce qu’on fait avec un bateau? Naviguer!
— Papa! dit-elle, tu n’aurais pas pu trouver quelque chose de plus récent? Ce genre de bateau n’est même pas ponté!
— Le bateau de mon grand-père n’était pas ponté non plus, dit Jean-Marie Le Ster. Et du récent, du moderne, je vais bientôt en avoir: quatre-vingt-quinze mètres, une motorisation d’enfer et toutes les merveilles de l’électronique dont on puisse rêver…
— Alors?
— Alors? Justement, moi la navigation électronique, ça ne me fait pas rêver. Je veux un bateau en bois, à voile, que je puisse manœuvrer tout seul. À tous points de vue, le Mentor me plaît bien! Et je vais, te dire, ajouta-t-il d’un ton jubilatoire, à mon bord il n’y aura même pas de GPS. Je ferai le point au sextant, à l’ancienne!
— Tu parles de faire le point, ironisa-t-elle, pour aller aux Glénan on navigue à vue!
Elle entendit un petit rire plein de sous-entendus qui ne présageait rien de bon. Mais le commandant Le Ster ne fit pas d’autres confidences.
— Tu dois être plus vieux que je le pensais, persifla Mary. Quand on commence à se pencher sur son enfance…
— Est-ce que tu voudrais insinuer que je suis gâteux? rugit Jean-Marie Le Ster.
— Ça y est, dit-elle, le coup de gueule! Il ne manquait plus que ça!
Jean-Marie se radoucit aussi vite qu’il s’était emballé:
