Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Savez-vous combien de personnes ont péri d'une mort violente sur l'Odet cette année ?
L'onde de « la plus jolie rivière de France », s'il faut en croire les dépliants touristiques, n'est pas seulement peuplée de saumons et de bars. Y passent parfois, entre deux eaux, entre deux marées, de mystérieux macchabées. Accidents ? Crimes ?
La question, posée à Mary Lester par un correspondant anonyme, l'amène à pénétrer le petit peuple de l'estuaire, un monde refermé sur lui-même, où le paisible promeneur côtoie le braconnier, le trafiquant, le hobereau imbu de prérogatives obsolètes depuis deux siècles... Combien de personnes ont péri de mort violente sur l'Odet ? Ah la bonne question ! Mary Lester va s'efforcer d'y répondre et ses recherches, entre Quimper et Bénodet, entre noyés, accidentés et disparus, vont la mener à de bien surprenantes découvertes.
Découvrez le tome 15 des aventures de Mary Lester, une enquêtrice originale et attachante !
EXTRAIT
– Je vous demande, dit le commissaire Fabien au lieutenant Fortin, je vous demande si vous n’avez rien remarqué d’inhabituel dans l’attitude de Mary Lester.
Les deux hommes étaient séparés par un de ces bureaux en imitation palissandre, qui sont le privilège des fonctionnaires de rang supérieur.
Lucien Fabien était commissaire divisionnaire, et ce grade, il le savait, serait son bâton de maréchal.
Tout comme la direction du commissariat de Quimper serait sa dernière affectation. Après, viendrait pour lui le temps de la retraite, une échéance qu’il s’efforçait de chasser de son esprit sans jamais y parvenir.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Encore une fois, Jean Failler démontre son talent d'observateur et de raconteur d'histoires. - Dominique R., Les amis de Mary Lester
Habile, têtue, fine mouche, irrévérencieuse, animée d'un profond sens de la justice, d'un égal mépris des intrigues politiciennes, ce personnage attachant permet aussi une belle immersion, enquête après enquête, dans divers recoins de notre chère Bretagne. - Charbyde2, Babelio
Ce tome a le mérite d'allier humour, beauté des paysages, et enquêtes à rebondissements. Il y a aussi beaucoup d'émotion et Mary craquera plus d'une fois face aux horreurs commises. Car c'est cela Mary Lester: une enquêtrice intelligente, retors, mais qui garde un cœur pur. - tana77, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !
Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu'il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.
À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd'hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 342
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Jean FAILLER
Les gens
de la rivière
éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h
10 rue André Michelin
29170 St-Évarzec
Ce livre appartient à
xxxxxxexlibrisxxxxxx
Remerciements à :
Pierre DELIGNY
Margot BRUYÈRE
Vincent MARTIN
Serge DUIGOU
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
ISBN 978-2907572-27-9
La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.
Retrouvez les enquêtes
de Mary Lester sur internet :
http://www.marylester.com
Éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h - N° 10
Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec
Dépôt légal 4e trimestre 1999.
– Je vous demande, dit le commissaire Fabien au lieutenant Fortin, je vous demande si vous n’avez rien remarqué d’inhabituel dans l’attitude de Mary Lester.
Les deux hommes étaient séparés par un de ces bureaux en imitation palissandre, qui sont le privilège des fonctionnaires de rang supérieur.
Lucien Fabien était commissaire divisionnaire, et ce grade, il le savait, serait son bâton de maréchal.
Tout comme la direction du commissariat de Quimper serait sa dernière affectation. Après, viendrait pour lui le temps de la retraite, une échéance qu’il s’efforçait de chasser de son esprit sans jamais y parvenir.
Le divisionnaire Fabien était de stature plus que moyenne et, comme le font souvent les hommes de petit format, il se tenait bien droit pour ne pas perdre le moindre centimètre de sa taille.
Toujours tiré à quatre épingles, il fumait des cigarettes Benson à bout de liège qu’il tenait entre le pouce et l’index avec une élégance affectée. Ce jour- là il était vêtu d’un costume gris clair dont la veste était ouverte sur un gilet passementé barré par une chaîne d’or. Foin des montres bracelet, à quartz ou à mouvement solaire, le commissaire divisionnaire Fabien prenait l’heure sur un oignon luisant comme un soleil, douillettement logé dans la petite poche de son gilet, tout contre son ventre replet. À heures fixes, il en remontait le mécanisme en actionnant la molette entre pouce et index, ce qui produisait un bruit d’engrenages emboîtés au micron qui paraissait le ravir.
L’homme auquel il s’adressait était son contraste parfait : Grand, pour ne pas dire énorme, ou colossal, le lieutenant Jean-Pierre Fortin, Jipi pour les intimes, dépassait le mètre quatre-vingt-dix sous la toise et frôlait les cent kilos.
L’élégance ne paraissait pas être son souci principal, tout du moins l’élégance telle que la comprenait son patron. Il portait un jean, des tennis, une chemise Lacoste qui moulait des pectoraux impressionnants et une veste de toile déstructurée aux manches retroussées sur des avant-bras musculeux que le commissaire regardait avec un brin d’irritation.
Rien dans sa vêture ne le distinguait des voyous auxquels il avait affaire dans l’exercice de son métier.
Le grand lieutenant regarda son chef d’un air ahuri et répéta bêtement :
– Quelque chose d’inhabituel?
Il était assis sur une pauvre chaise paillée qu’il écrasait de sa masse, les coudes reposant sur les cuisses, les doigts croisés. Il paraissait sur la défensive et se demandait ce que son patron voulait à « sa » Mary.
Un observateur mal averti aurait pu croire, voyant le lieutenant Fortin aussi peu à l’aise, qu’il était en présence, non pas d’un officier de police, mais d’un prévenu en cours d’interrogatoire.
– Oui, dit le commissaire agacé, enfin, vous voyez ce que je veux dire.
Il fixait Fortin avec impatience, paraissant se demander s’il ne faisait pas exprès de ne pas comprendre.
Non, le lieutenant Fortin ne voyait pas. Il finit par dire d’une voix lente, embarrassée :
– Vous savez, patron, il n’y a jamais rien d’habituel chez Mary Lester.
Et, comme le commissaire Fabien le regardait, sourcils froncés, il précisa :
– Je veux dire, avec elle on ne sait jamais à quoi s’en tenir. On dirait…
Il hésita à préciser sa pensée et le commissaire Fabien dut le presser de finir sa phrase :
– Eh bien, allez-y. Rien ne sortira de ce bureau, Fortin. On dirait quoi?
Le lieutenant se jeta à l’eau :
– On dirait que dans sa tête, ça ne fonctionne pas comme dans celle des autres.
Il regarda son supérieur avec une certaine appréhension, comme s’il redoutait de n’avoir pas été compris, comme s’il redoutait d’avoir dit une bêtise et ajouta :
– Enfin, comme celle des autres flics… enfin, j’veux dire… C’est peut-être parce que c’est une femme…
Il resta le bec dans l’eau, plus gauche que jamais. Il parlait à son patron, et il parlait de Mary Lester. Deux bonnes raisons pour se sentir mal à l’aise.
– Humph! fit le commissaire, il y a d’autres femmes dans la police…
Il n’ajouta rien, mais même Fortin aurait pu finir la phrase : « Il y a d’autres femmes dans la police, mais il n’y a qu’une Mary Lester ».
Fortin hocha la tête en signe d’assentiment. Il avait fait sienne la devise de son père concierge au palais de justice : « pour vivre heureux, vivons cachés » et évitait autant que possible le contact de ses supérieurs, faisant son boulot correctement mais sans zèle excessif. Il n’était certes pas de ces flics qu’on eut pu accuser de vouloir faire carrière.
Pour cela il aurait fallu passer des concours, et, vraisemblablement, accepter des mutations dans des contrées incertaines. Que d’embarras!
Le commissaire Fabien regardait curieusement le gaillard qui lui faisait face. Quelle tristesse, se disait-il en son for intérieur, car Fortin représentait tout ce que ce bon commissaire aurait voulu être : grand, costaud, sportif… mais le grand lieutenant n’avait pas au cœur cette ambition, cette rage qui avait poussé le malingre gardien de la paix que Fabien avait été à ses débuts à devenir commissaire divisionnaire.
Fortin était assurément le policier qui, dans cette maison, était le plus souvent en contact avec Mary Lester. Ne lui était-il pas dévoué corps et âme? Ne lui avait-il pas sauvé la mise, et parfois la vie à plusieurs reprises? Ne s’était-il pas lancé – lui l’homme tranquille – dans des arrestation hasardeuses sans la moindre hésitation, simplement parce qu’elle le lui avait demandé?
Pour autant, connaissait-il Mary Lester? D’ailleurs, quelqu’un connaissait-il Mary Lester, une énigme tombée un jour du commissariat de Lorient où, jeune stagiaire, elle avait fait arrêter son supérieur pour meurtre?
Le commissaire Fabien soupira. Ses petites mains sèches, aux ongles soigneusement manucurés, jouaient avec une règle d’acajou. Le pouce, l’index et le majeur de la dextre étaient marqués de jaune : la nicotine. Il dit, comme s’il parlait tout seul : « C’est une énigme. »
Puis il parut sortir d’un rêve et il ajouta lentement en regardant Fortin :
– C’est également votre impression?
Fortin le sentait plongé dans un abîme de réflexions. Il répondit, lentement lui aussi :
– Euh… oui, patron.
Il parut soudain soulagé par la question du commissaire et, ainsi mis en confiance, ajouta :
– Quelquefois on pourrait penser qu’elle est dans un autre monde que le nôtre et elle a souvent des idées, des réflexions qui ne viendraient à personne.
Il regarda le commissaire et précisa :
– En tout cas, pas à moi.
Il examina ses doigts, de nouveau embarrassé, puis leva les yeux sur le commissaire :
– Je ne dis pas ça pour en dire du mal, hein patron, faudrait pas croire…
Le commissaire Fabien sourit :
– Mais non, Fortin, qu’allez-vous imaginer? Tout le monde sait, dans cette maison, le grand attachement que vous éprouvez pour Mary Lester.
Le lieutenant rougit comme un gamin surpris par le curé de la paroisse à jouer au docteur avec la fille de la voisine :
– Ce n’est pas… ce n’est pas, bredouilla-t-il, ce que vous pouvez penser.
– Mais je ne pense rien, Fortin, je n’imagine rien! d’ailleurs, tout le monde le sait, les flics n’ont aucune imagination.
Il regarda le grand lieutenant mal à l’aise sur cette chaise trop frêle qui gémissait à chacun de ses mouvements.
– Vous êtes toujours satisfait de faire équipe avec elle?
– Oh oui, patron.
Cette fois la réponse avait jailli spontanément. Le lieutenant hésita, puis ajouta :
– C’est peut-être parce qu’elle vient de déménager qu’elle est un peu bizarre ces temps-ci…
– Croyez-vous? demanda Fabien d’un air dubitatif. Où est-elle partie habiter?
– Tout près de son précédent domicile. Elle s’est trouvé un petit appartement qui donne sur un jardin en plein centre ville. Un endroit incroyable. Il n’y avait qu’elle pour dénicher un truc pareil.
Fabien leva la tête d’un air de dire : « Je vois… » En effet, il se souvenait de l’avoir déposée là une certaine nuit, quand elle avait fait arrêter la bande qui avait tenté d’enlever la recette aux « Vieilles Charrues ».
Il demanda, curieux :
– Vous l’avez visité, cet appartement?
– Je l’ai aidée à trimballer son bazar.
– Je vois. Avec un fourgon de la maison, je parie.
– Oh non, patron. La rue pour y accéder est si étroite que sa Twingo y passe à peine.
Le lieutenant s’enhardit :
– Mais pourquoi me demandez-vous ça, patron?
– Ça quoi?
– Eh bien, si je trouve quelque chose de bizarre dans l’attitude de Mary.
– Oh, pour rien, dit le commissaire Fabien.
Il se leva, s’étira, fit quelques pas dans le bureau jusqu’à la fenêtre et regarda distraitement dans la cour; puis revint vers son fauteuil.
– Il se trouve qu’en tant que responsable de cette boutique, je dois m’efforcer – autant que faire se peut – que tout aille bien.
Il regarda le lieutenant qui était presque aussi haut assis que lui debout :
– Vous me comprenez, Fortin?
– Tout à fait, patron, tout à fait, s’empressa de dire Fortin qui n’avait rien compris.
Et, après un temps de silence :
– Euh… Ça sera tout, patron?
– Ça sera tout, Fortin. Pour le moment.
Le lieutenant se leva, esquissa un salut un peu gauche de la main et posa la main sur la poignée de la porte.
La voix du commissaire l’arrêta :
– Il me semble, lieutenant, que depuis que vous faites équipe avec Mary Lester, vous avez pris de l’assurance.
Fortin eut un sourire un peu niais :
– Ça se peut, patron, Mary est une jeune personne qui sait ce qu’elle veut.
– Hon hon, fit le commissaire rêveur. Ah, un mot encore, Fortin, rien de ce qui a été dit ici ne doit transpirer. Ça reste entre nous.
Il fixait le lieutenant de son regard gris et pénétrant sous lequel Fortin se sentit mal à l’aise :
– Reçu cinq sur cinq, patron.
– Et, poursuivit le commissaire agacé, ce n’est pas parce que vous avez été affecté à une compagnie de CRS pendant quinze jours qu’il faut vous croire obligé de parler comme un gendarme!
D’un mouvement de tête, il congédia son lieutenant.
Il revint s’asseoir derrière sa table de travail et prit un dossier cartonné de rouge en soliloquant : « Mary Lester est une jeune personne qui sait ce qu’elle veut! Comme si je l’ignorais »
Il tourna une, deux, trois pages du dossier, l’esprit ailleurs, garda la quatrième page en main, la regarda sans la voir et se remit à soliloquer : « n’empêche qu’elle est bizarre, la Mary. Voilà bientôt trois mois qu’elle ne s’est engueulée avec personne. Un record! Peut-être bien qu’elle est encore amoureuse de ce Lilian Rimbermin… »
•
Sur ce point, le commissaire Fabien se trompait. Mary avait fait son deuil du trop beau Lilian depuis belle lurette. Elle gardait le meilleur souvenir des moments agréables qu’ils avaient passé ensemble à Saint-Quay-Portrieux, mais Lilian était d’une famille où l’on se passait la bague au doigt avant d’aller plus loin.
La bague au doigt, le fil à la patte, le beau-papa avocat mondain qui adorait s’entendre parler, la belle-maman BCBG qui croyait que la distinction consistait à arborer en toutes circonstances une moue blasée et dédaigneuse, les belles-sœurs en bermudas écossais, les neveux et nièces déguisés en triplés du Fig Mag, la bonne – pardon, la domestique – que l’on sonnait avec une clochette d’argent, ce n’était pas pour Mary Lester. Du moins pas tout de suite.
Quand elle arriva au bureau, Fortin achevait de lire l’Équipe, sa première tâche du matin.
– Ben dis donc, tu n’es pas de bonne heure, dit-il.
– Et alors, fit-elle avec humeur en accrochant son duffel-coat à une patère derrière la porte, tu es chargé de la pointeuse?
– Holà, dit Fortin, on dirait qu’on s’est levée du mauvais pied!
Mary Lester haussa les épaules et s’assit, l’air passablement renfrogné.
Le lieutenant replia lentement son journal :
– Quelque chose qui ne va pas?
Elle haussa les épaules :
– Figure-toi que je viens d’acheter une machine à laver et qu’on m’avait promis de me la livrer ce matin à neuf heures pétantes. Résultat, les types se sont pointés à dix heures et ils n’étaient pas contents car leur camion n’entrait pas dans la venelle.
– Et alors?
– Et alors rien, dit-elle le visage fermé. La machine est en place et elle marche.
Fortin sourit largement : ça avait dû faire des étincelles. Il aurait aimé assister à la scène : Mary Lester contre les livreurs désinvoltes.
– Quoi de nouveau ici? demanda-t-elle.
– Le PSG a encore perdu, dit Fortin.
– Pff! fit-elle. Je te parle des choses importantes!
– Mais c’est important, dit-il, si ça continue ils vont descendre en deuxième division.
– Ça nous fera une belle jambe! dit-elle. Le patron ne m’a pas appelée?
– Non.
Fortin se garda bien de faire état de la conversation qu’il venait d’avoir avec le commissaire.
Mary regarda autour d’elle, ce petit bureau déprimant peint en vert clair, ce linoléum au sol qui montrait sa trame là où on avait trop marché, ces armoires métalliques qui s’ouvraient et se fermaient en couinant, et elle soupira en se laissant tomber sur son siège. Allait-elle passer sa journée dans ce décor déprimant à remplir des fiches de statistiques?
C’est à ce moment que le téléphone sonna. Fortin décrocha, dit « oui, oui », puis : « je vous la passe ».
– C’est pour toi, dit-il à Mary.
– Pour moi?
Elle fronça les sourcils, perplexe.
– Allô…
– Mademoiselle Lester?
– Elle-même.
La voix était sourde, comme étouffée par un mouchoir ou un foulard que l’on aurait appliqué sur l’appareil. Le correspondant insista, comme pour s’assurer de l’identité de son interlocutrice.
– Mademoiselle Mary Lester?
– Oui, dit Mary un peu sèchement, agacée par cette insistance. À qui ai-je l’honneur?
Pour toute réponse, elle n’obtint qu’une réponse de la voix assourdie, une réponse hésitante, qui avait du mal à sortir :
– Savez-vous combien de personnes ont péri de mort violente sur l’Odet cette année?
Mary resta quelques instants muette, surprise par l’étrangeté de la question. À l’autre bout du fil, elle entendit un souffle étouffé, une respiration courte, comme oppressée, puis la voix reprit :
– C’est bien la peine d’aller résoudre des énigmes aux quatre coins de la Bretagne et de ne pas voir ce qui se passe sous son nez.
Cette fois le timbre était un peu geignard.
– Mais qui êtes-vous? demanda Mary.
Toujours ce souffle court, cette voix hésitante, qui suait l’angoisse :
– Mon nom… mon nom… Ah non je ne peux pas!
La fin de la phrase avait été prononcée très vite et très doucement. Le signal sonore annonçant que le correspondant avait raccroché résonna dans l’écouteur. Mary reposa doucement l’appareil sur son support.
– Qui était-ce? demanda Fortin qui ajouta prudemment : si toutefois ça n’est pas indiscret.
L’entendit-elle? Elle ne répondit pas, les yeux dans le vague. Elle resta un instant le menton dans la main, plongée dans une profonde perplexité, puis elle décrocha le téléphone et forma un numéro. Fortin l’entendit demander :
– C’est vous, patron? Mary Lester. Je peux vous voir quelques minutes?
Elle entendit la réponse, hocha la tête et dit :
– J’arrive.
•
Le commissaire regarda Mary avec un petit sourire :
– Alors, lieutenant, quelque chose à me demander?
– Oui patron.
Le commissaire se recula dans son fauteuil, posa les avant-bras sur les accoudoirs et frotta ses mains l’une contre l’autre d’un air de dire : « voyons ça! »
Elle approcha une chaise, s’assit et demanda :
– Savez-vous combien de personnes ont péri de mort violente sur l’Odet cette année?
Elle vit les mains du commissaire se poser sur les accoudoirs de son siège et il lui sembla que ses yeux s’étaient agrandis tant il la regardait intensément.
– Pourquoi me demandez-vous ça? dit-il enfin.
– Figurez-vous qu’on vient de me poser la question il n’y a pas – elle consulta sa montre – cinq minutes.
– Qui?
Elle eut un geste évasif.
– Je n’en sais rien. Un coup de téléphone, une voix hachée, angoissée et, mot pour mot, cette question.
– Une mauvaise plaisanterie, dit le commissaire.
– Peut-être…
– C’est tout ce qu’on vous a dit?
– Non, « on » a ajouté un petit couplet à mon intention, du style « c’est bien beau d’aller résoudre des énigmes dans toute la Bretagne et de ne pas voir ce qui se passe ici, sous votre nez ».
Elle précisa :
– Là je ne cite pas « in extenso » mais l’esprit y est.
– C’est une blague, dit Fabien. Mais le ton dont il avait prononcé ces deux mots faisait plus penser à la méthode Coué qu’à une intime conviction.
– Nous verrons bien, dit Mary, ces coups de téléphone restent rarement sans suite. Peut-être qu’« on » me recontactera.
– Peut-être, dit Fabien.
– Alors, patron, combien de morts violentes sur l’Odet cette année?
– Mais je n’en sais rien, Lester! dit le commissaire agacé. Pourquoi ne pas me demander, tant que vous y êtes, combien de saumons ont été pris à la cuiller?
– Parce que vous n’êtes pas en charge de la société de pêche, patron, mais que les morts violentes c’est notre rayon.
Le commissaire se leva en haussant les épaules et s’en fut jusqu’à la fenêtre. Il fit mine, pendant quelques instants, de s’intéresser à ce qui se passait dans la cour et revint à son siège.
– Mort violente, grommela-t-il, mort violente ne signifie pas forcément crime. Les accidents peuvent générer des morts violentes… Combien y a-t-il eu de morts violentes sur l’Odet? Quelques-unes probablement. Tenez, pas plus tard que la semaine dernière… Un riverain qui allait à son bateau. Son canot a chaviré et on a retrouvé son corps sur la berge, noyé. Vous voulez chercher le responsable de cette mort? Pas difficile, c’est la victime elle-même. Ou la fatalité, appelez ça comme vous voudrez. Heureusement pour nous, il n’y a pas derrière chaque mort violente un assassin tapi dans l’ombre!
– Voulez-vous que je me charge de les dénombrer? demanda Mary.
Le commissaire fit la moue :
– Quel intérêt?
– Je pourrai ainsi répondre à mon interlocuteur la prochaine fois qu’il m’appellera. Ce type doit avoir une idée derrière la tête.
La moue du commissaire s’accentua :
– Qui n’a pas une idée derrière la tête? Enfin, si vous avez du temps à perdre…
Elle pensa : « Ça me sortira toujours du bureau »
– C’est plutôt calme ces temps-ci, dit-elle.
Fabien sourit :
– C’est ce calme qui vous rend morose?
– Morose, moi?
– Vous n’êtes pas morose?
– Pas le moins du monde!
– Il m’avait semblé que vous étiez préoccupée.
– Préoccupée, peut-être, mais morose, sûrement pas!
Et elle ajouta :
– Morose? quelle horreur!
– Et peut-on savoir ce qui vous préoccupe?
Elle lui fit un grand sourire :
– Je pourrais vous répondre que c’est du domaine de ma vie privée, mais comme tôt ou tard vous finirez bien par l’apprendre, sachez que Jean-Marie Le Ster met sac à terre.
– Votre…
– Mon père, oui.
– Vous avez dit Le Ster…
– C’est son nom, en effet.
– En deux mots?
– En deux mots. Ça veut dire « la rivière » en breton. Jean-Marie n’était pas là le jour de ma naissance. Il affrontait – paraît-il – un typhon à la passerelle d’un cargo en mer de Chine. C’est une infirmière de la maternité qui m’a déclarée à la mairie. Le secrétaire a relié les deux noms, ce qui fait que je n’ai pas le même patronyme que mon père.
– Vous auriez pu faire rectifier…
– Ouais, mais je n’ai pas voulu. Pour tout vous dire, ça m’a valu quelques belles prises de bec avec Jean-Marie. Mais que voulez-vous, il n’avait qu’à être là, hein!
– Je suppose que vous avez quelques traits de caractère en commun, dit Fabien dans un demi-sourire.
– Je le crains, dit Mary en souriant à son tour. Toujours est-il que, frappé par la limite d’âge, Jean-Marie doit prendre sa retraite. Il s’est acheté une petite maison à l’Île-Tudy et…
– Et il vous a chargé de la décoration, compléta le commissaire.
– Comment le savez-vous? dit-elle. Mais qu’est-ce que je vais en faire, moi, de cette maison? Une cabine de cargo? Depuis ses seize ans Jean-Marie n’a jamais passé quinze jours à terre!
– Faites-la à votre goût.
– Vous croyez que ça lui plaira?
– Je ne sais pas, mais si ce que vous me dites est vrai, il ne doit pas savoir par quel bout s’y prendre.
– Non, et il voudrait surtout que tout soit prêt lorsqu’il débarquera.
– Eh bien, raison de plus pour faire ce que vous aimez. Ne m’aviez-vous pas dit que vous rêviez d’avoir une petite maison dans ce coin
– Une petite maison certes, dit-elle, mais pas avec Jean-Marie dedans! Je me demande ce qu’il va bien pouvoir faire de son temps.
– Bah, dit le commissaire, il achètera un canot, il ira à la pêche.
– Vous croyez?
Le ton de Mary Lester était plus que sceptique.
Elle regarda Fabien :
– Bon, patron, on clôt cet épisode? Ce sont tout de même des préoccupations qui me sont personnelles. J’aimerais que ça reste entre nous.
– Bien entendu, dit Fabien, bien entendu… Dites-moi, quel âge a votre père?
– Cinquante-cinq ans.
– Il n’a pas, euh…
Elle le laissa un instant dans son embarras, puis elle compléta sa question sans aucune gêne :
– Vous me demandez s’il n’a pas de femme dans sa vie? Eh bien, à ma connaissance, non.
Elle ajouta :
– Depuis le décès de ma mère, il serait plutôt du style « une femme dans chaque port », si vous voyez ce que je veux dire.
Fabien hocha la tête avec un sourire contenu : il voyait parfaitement.
Elle planta son regard dans celui du commissaire :
– Et surtout, ne croyez pas que je n’aime pas mon père, je l’adore. Mais voilà, dès qu’on est ensemble, on s’engueule. Ne me demandez pas pourquoi, c’est ainsi! et ça ne date pas d’hier.
– Alors, quoi que vous fassiez – je veux dire pour l’aménagement de sa maison – il trouvera à redire.
– C’est probable.
– Raison de plus pour que vous suiviez mon conseil. Mécontent pour mécontent, autant que vous ayez fait quelque chose à votre goût.
– Peut-être, dit elle. Maintenant, patron, pour ce qui concerne ces morts violentes sur l’Odet, je peux y aller?
– Allez-y, dit Fabien avec un geste las de la main.
Il était de la même génération que Jean-Marie Le Ster, et la retraite lui courait sus. La limite d’âge, la retraite, pouah, quelle horreur! Bientôt il se retrouverait dans sa maison trop grande pour deux, en tête à tête avec madame Fabien, ses tisanes pour le foie et ses multiples tubes de pilules homéopathiques.
Prendrait-il un petit chien pour avoir prétexte à aller se promener? Ferait-il des mots croisés, des maquettes de bateaux? Il voyait l’échéance arriver sans plaisir.
Taillerait-il ses rosiers coiffé d’un chapeau de paille, la taille ceinte d’un tablier de jardinier comme les détectives de la littérature anglo-saxonne?
L’image le fit grimacer.
Car si dans ce commissariat il était le patron incontesté et redouté, il n’en était pas de même en son logis où madame Fabien portait la culotte.
Il aurait pu reprendre – mot pour mot – ce que disait Mary Lester tout à l’heure : « surtout ne croyez pas que je déteste ma femme, je l’adore. Mais dès qu’on est ensemble, elle m’engueule… » Ouais, presque mot pour mot…
•
Mary sortit du commissariat en boutonnant son duffel-coat. On était dans la deuxième moitié de mars et, même si les bourgeons dans les grands magnolias penchés sur les eaux limoneuses de l’Odet annonçaient le printemps, l’air était encore frais.
Avant de quitter son bureau elle avait téléphoné à la gendarmerie qui avait constaté le décès de Toussaint Cadou, la dernière victime en date de l’Odet, ce fleuve côtier apparemment paisible qui traverse Quimper sous des passerelles fleuries.
Rien à faire pour avoir des renseignements de ce côté. Par téléphone, s’entend. Elle avait dû prendre rendez-vous avec le capitaine Le Bailly qui la recevrait en début d’après-midi.
Onze heures sonnaient au clocher de la cathédrale. Elle avait le temps de passer aux bureaux du quotidien régional voisin et de se remettre en mémoire le compte rendu de la mort de Toussaint Cadou.
En poussant la porte de verre, Mary aperçut Anna Lévêque, la pétulante journaliste qui la regardait par dessus ses lunettes, une liasse de papiers à la main. Elle vint à sa rencontre avec un grand sourire et dit de sa voix rauque, éraillée par l’abus de tabac :
– Mary Lester dans nos murs! Tu viens enfin arrêter le rédac’ chef?
Mary sourit : le conflit permanent entre la journaliste vedette du canard et son rédacteur en chef n’était un secret pour personne. Le rédacteur en chef était, dans ce journal de province, parfaitement à sa place. C’était Anna qui n’y était pas. Trop grosse pointure, elle aurait signé avec bonheur des éditoriaux dans une presse nationale engagée mais ici, les limites fixées par la rédaction brimaient sa plume acide.
– Penses-tu, je passais devant et je t’ai vue…
– Hé hé, fit la journaliste pas dupe. Tu montes une minute?
– Je ne te retarde pas?
– Penses-tu. Côté nouvelles c’est plutôt plat ces temps-ci.
Le bureau d’Anna était encombré d’une telle masse de documents qu’il semblait impossible qu’elle s’y retrouvât un jour. Mary lui en fit la remarque :
– Dis donc, qu’est-ce que ça doit être quand les événements se précipitent!
La journaliste montra son ordinateur portable :
– Tout est là-dedans, ma vieille!
– Mais alors, ce bordel?
– C’est pour faire croire à mon rédac’ chef que je suis débordée.
– Je t’en fous! Tu es comme moi, bouffée par la paperasse!
La journaliste se mit à rire :
– La paperasse! On en vit et on en crève! Tu veux un café?
– C’est toujours votre horrible café machine?
– Toujours.
– Alors, non merci.
– Eh bien moi je vais en prendre pour voir s’il est aussi mauvais que la dernière fois!
– Et c’était quand la dernière fois? demanda Mary.
Anna Lévêque consulta sa montre et dit dans un grand éclat de rire :
– Ça va faire un quart d’heure.
– Tu finiras bien par t’empoisonner avec cette saloperie, fit Mary en grimaçant.
La journaliste leva les bras au ciel :
– Avec ça, avec la vache folle, avec les nitrates, avec les poulets à la dioxine, la couche d’ozone, les résidus de Tchernobyl…
Elle montra la coquille Saint-Jacques géante qui lui servait de cendrier, remplie de mégots :
– Avec le tabac… L’univers est plein de poisons, ma pauvre chérie!
Elle sortit et revint avec un gobelet de plastique blanc qui semblait lui brûler les doigts. Elle le posa vivement sur le bureau et souffla sur sa main :
– Ouah, c’est chaud!
Elle s’assit en soupirant et entreprit avec une belle dextérité de rouler une de ces infâmes cigarettes de tabac brun qu’elle affectionnait, puis elle l’alluma avec un briquet rétif, à la flamme fuligineuse.
– Alors ma vieille, c’est quoi ton os ces temps-ci?
– Pas d’os, dit Mary. Quand c’est calme chez vous, c’est calme chez nous.
La journaliste la regardait du coin de son œil sombre, un œil d’une acuité singulière.
– Tu ne me crois pas, dit Mary.
– Pas trop.
– Bon, alors je vais te demander un renseignement. Toussaint Cadou, tu connais?
La journaliste réfléchit en plissant le front et avoua :
– Non. Je devrais?
– Je ne sais pas.
– Qu’est-ce qu’il a fait ce type?
– Il est mort!
– Ah…
– Mort noyé dans l’Odet voici une quinzaine de jours.
Anna Lévêque fit tomber sa cendre sur la pile de mégots qui encombrait son cendrier de fortune.
– Ça y est, dit-elle, j’y suis!
Elle tira une bouffée qui consuma un bon tiers de sa cigarette et dit en soufflant la fumée :
– Mais il s’est noyé accidentellement, ce type. En quoi sa mort concerne-t-elle la police?
– Pour te parler franchement, je n’en sais rien!
Et, devant le regard sceptique de la journaliste, elle ajouta :
– Allez, je te dis tout. En réalité, il n’y a pas de quoi fouetter un chat : ce matin j’ai reçu un coup de téléphone anonyme…
– Ah ah, dit la journaliste. Il n’y a donc pas que chez nous! Et que disait-il ce courageux citoyen?
– Il ou elle – je n’ai pas réussi à savoir si c’était un homme ou une femme, sa voix était camouflée – m’a posé la simple question suivante : « Savez-vous combien de personnes ont péri de mort violente sur l’Odet cette année? »
– Et alors?
– Et alors je n’en sais rien bien sûr. Hors le dernier en date…
– Toussaint Cadou…
– Exactement. Je venais donc voir les papiers que votre journal avait consacrés à cette mort.
– Tu sais que tu tombes bien, toi?
Anna décrocha son téléphone :
– Allô, Annick, est-ce que Jean Réseau est toujours dans la maison? Tu ne l’as pas vu sortir? Il est toujours chez le rédac’ chef? D’accord. tu serais gentille de me l’envoyer avant qu’il s’en aille.
– C’est qui ce Jean Réseau? demanda Mary.
– Un correspondant. Il couvre une partie de l’Odet, du Corniguel à l’estuaire, et c’est lui qui a fait le compte rendu sur la mort de ton type.
Jean Réseau était un monsieur d’une bonne soixantaine d’années, de taille moyenne, au visage rose poupin et souriant. Le haut de son crâne luisait sous les néons comme le radôme de Pleumeur-Bodou au soleil couchant et le peu de cheveux qui lui restaient formaient une couronne blanche bien taillée sur la nuque et autour des oreilles.
Il fit la bise à Anna, serra la main de Mary en se disant, d’une voix pleine d’onction, très honoré de faire la connaissance du célèbre lieutenant Lester et accepta une tasse de l’infâme café que l’on servait en ces lieux.
Anna lui ayant trouvé un siège, il s’assit et considéra les deux jeunes femmes en souriant :
– Qu’y a-t-il pour votre service, mesdames?
– Nous voulions simplement te poser une question, dit Anna. Tu es probablement le type qui connaît le mieux la vallée de l’Odet.
– Le mieux, je ne sais pas, dit Réseau. Mais je la fréquente depuis plus d’un demi-siècle puisque j’y suis né et je m’y suis toujours intéressé. Alors, cette question?
Anna fit un petit signe de la tête à l’adresse de Mary qui se lança :
– Monsieur Réseau, savez-vous combien de personnes ont péri de mort violente sur l’Odet cette année?
Jean Réseau regarda alternativement les deux femmes et s’exclama après un temps de silence :
– Pour une colle, c’est une colle!
Puis, après avoir réfléchi il demanda :
– Je suppose que vous voulez parler de l’Odet maritime?
– Qu’entendez-vous par là? demanda Mary.
– Eh bien je parle de l’Odet qui est visité par la marée. L’eau de mer remonte jusqu’à Quimper et l’Odet maritime va donc de cette ville à Bénodet. Au-dessus de Quimper, c’est toujours l’Odet mais c’est alors une rivière d’eau douce qui va prendre sa source dans les Montagnes Noires. Et, bien entendu, au-delà de Bénodet, c’est la mer. En ce qui me concerne, je connais surtout l’Odet maritime.
– C’est ce qu’Anna m’a dit. Pour ce qui est de ma question, avez-vous des éléments de réponse?
– Des éléments oui, mais pas de réponse globale. Cependant elle est pertinente et moi qui m’intéresse à tous les aspects de l’Odet, je suis surpris de ne jamais me l’être posée.
Il regarda Mary :
– Peut-on savoir ce qui vous a amenée à vous interroger là-dessus?
Mary questionna Anna du regard. La journaliste eut un hochement de tête affirmatif et précisa :
– Jean est un ancien clerc de notaire. C’est dire s’il sait garder un secret. Je crois que tu peux lui donner tes sources.
– Mes sources, justement je n’en ai pas. Cependant, je faisais état auprès d’Anna d’un coup de fil anonyme qui m’est parvenu ce matin au commissariat. Un coup de fil qui me posait précisément cette question.
– Et votre interlocuteur vous a demandé nommément? demanda Jean Réseau.
– Tout à fait, dit Mary. Il a même insisté pour savoir si j’étais bien Mary Lester.
– Voilà qui est intéressant, dit Réseau. Ça semble indiquer que cette personne vous connaît, tout au moins de réputation.
Mary sourit, les yeux plissés. Pas bête, le bonhomme. Anna la regarda, goguenarde, d’un air de dire : « quel exploit! Qui ne connaît la célèbre Mary Lester? »
Elle revint à Jean Réseau :
– Vous pourriez, demanda Mary, dénombrer les morts violentes qui ont eu lieu sur votre territoire en un an?
– Assurément, dit le localier, mais pas tout de suite. Il faudrait que je voie les gendarmes, les pompiers, surtout les pompiers car ce sont eux qui sont appelés le plus souvent pour récupérer les corps.
– Ça pourrait faire un papier original pour le canard, dit Anna. Apparemment personne encore n’a eu l’idée de se pencher là-dessus.
– Je vais m’y coller, dit Jean Réseau, même si ça n’intéresse pas le journal, moi ça m’intrigue.
– Et ce Toussaint Cadou, dit Mary, vous le connaissiez?
– Bien sûr! Un brave type, tout ce qu’il y a de paisible.
– Que faisait-il dans la vie?
– Oh ! il occupait un emploi modeste : livreur aux messageries. Il devait prendre sa retraite à la fin de l’année.
– On m’a dit qu’il s’était noyé en rejoignant son bateau.
Réseau haussa les épaules d’un air d’ignorance :
– Ce sont les conclusions de l’enquête, en effet. Mais saura-t-on jamais ce qui s’est réellement passé ? Toussaint Cadou est sorti au crépuscule avec son chien et le chien est rentré seul à la maison. Madame Cadou est alors partie à sa recherche, a elle-même prévenu ses voisins, mais à la nuit tombée on n’y voyait goutte. C’est le lendemain qu’on a retrouvé son corps échoué de l’autre côté de la rivière, au lieu-dit Porz-Meillou. Sa prame, elle, a été récupérée retournée, flottant entre deux eaux, par un pêcheur de Sainte-Marine.
– Accident? demanda Mary.
– Tout porte à le croire. Selon les gendarmes qui ont mené l’enquête, Toussaint aurait voulu rejoindre son bateau qui était mouillé dans le chenal et, à la suite d’une fausse manœuvre, il serait tombé à l’eau. Ce n’est pas le premier, ni le dernier à être victime d’un tel accident. L’administration maritime exige que les plaisanciers aient tout un matériel de sauvetage à bord de leurs bateaux mais je serais curieux de savoir combien de personnes se noient à vingt mètres de la plage en regagnant leur bord.
– Qu’en dit la veuve?
Jean Réseau haussa de nouveau les épaules :
– La pauvre est accablée de chagrin. Pour elle ça ne peut pas être un accident. Elle prête au disparu des vertus de prudence et de tempérance qu’il n’avait peut-être pas.
Il y eut un silence. Jean Réseau finit son café et se leva :
– Ce n’est pas que je m’ennuie en votre compagnie, mesdames, mais les anciens combattants m’attendent impatiemment;
– Quels anciens combattants? demanda Mary.
– Les anciens combattants d’Afrique du Nord. Ils préparent leur méchoui annuel et comptent sur moi – et sur le journal – pour l’annoncer avec toute la solennité que requiert l’événement.
Il refit la bise à Anna en la remerciant pour le café, serra la main de Mary en l’assurant qu’il allait – en toute discrétion – se pencher sur ces histoires de noyade.
Mary se leva à son tour et prit congé au moment où le poste téléphonique d’Anna Lévêque se mettait à sonner.
•
Il était midi et demi et Mary Lester avait faim. Elle poussa d’une main ferme la porte de la brasserie de l’Épée qui venait de rouvrir après des transformations et un changement de propriétaire.
Il n’avait pas fallu plus de trois semaines pour que l’endroit fût connu du tout Quimper.
Le patron s’avança, l’air contrit :
– Je crains fort de ne plus avoir la moindre place, mademoiselle.
– Zut! dit Mary. J’ai une faim de loup et en plus, le plat du jour est de ceux que je préfère.
– Si vous pouvez attendre une demi-heure…
– Ah non, je ne peux pas. Tant pis, la prochaine fois je m’y prendrai plus tôt.
Elle allait sortir lorsqu’elle aperçut, dans le fond de la salle, un bras qui s’agitait. Elle s’approcha et s’exclama :
– Monsieur Baquet!
– Mademoiselle Lester!
– Eh bien, il y avait longtemps, dit-elle. Ça me fait plaisir de vous voir.
– Vous déjeunez ici?
– Hélas, j’aurais bien voulu, mais c’est complet.
– Comment c’est complet? Et ça alors, dit-il en montrant la chaise vide devant lui. Ça n’est pas une place libre, peut-être?
– Alors, si vous voulez bien m’accueillir, ça change tout! J’ai une de ces faims! Et en plus j’ai vu qu’il y a du haddock à la crème.
Elle s’installa en face du vieux journaliste.
– Ça va devenir une habitude, dit-elle.
Antoine Baquet haussa ses épaules étroites :
– Une habitude, comme vous y allez! C’est la seconde fois en cinq ans que je vous accueille à ma table!
– Eh, il y a récidive, dit-elle, vous n’avez pas peur que ça jase?
Il pouffa :
– Peur? Ça serait plutôt flatteur pour moi. Dites donc, vous avez fait parler de vous depuis l’affaire Lostelier.
Elle rit :
– Vous vous souvenez?
Il rit à son tour :
– Comment l’oublier! Vous avez jeté un sacré pavé dans la mare ce jour-là!
– Vous m’aviez donné un sérieux coup de main à l’époque.
– Un coup de main? Comment ça?
– Eh bien, souvenez-vous, nous avions déjeuné au café du Commerce et puis nous avions pris un verre ici même après un mémorable concert de l’école de musique au petit théâtre. Vous m’aviez éclairée sur la bonne société quimpéroise dont j’ignorais tout.
– Et ça vous avait réellement servi? demanda Antoine Baquet d’un air faussement candide.
Elle secoua la tête :
– Comme si vous ne le saviez pas! Et je vous retrouve quelques années plus tard quasiment au même endroit, quasiment inchangé.
– Que vous êtes bonne! ironisa-t-il. Cinq ans, des rides en plus, des cheveux en moins…
Il portait toujours son nœud papillon à pois bleus et blancs, sa veste de tweed à martingale, et sa courte bouffarde courbe était posée sur la table, à portée de main.
– Qu’est-ce que c’est que ça, cinq ans, dit-elle. Le temps n’a pas de prise sur vous.
– Apparence, ma belle amie, apparence. On tâche de sauver la face, mais vous verrez, vient un moment où les années comptent double. Heureusement, vous êtes encore bien loin de cette cruelle échéance.
– Vous vous intéressez encore à la musique?
– Plus que jamais.
– Toujours des piges pour les journaux?
– Non. Terminé.
Elle s’étonna :
– Il m’avait semblé pourtant que cet exercice vous plaisait.
– Il me plaisait, c’est vrai, mais j’ai arrêté pour deux raisons : la première est qu’il y a tant de jeunes journalistes qui cherchent du travail que je considère qu’un retraité comme moi a le devoir de leur laisser la place.
– Et la seconde raison? demanda Mary.
