Maman Léo - Paul Féval - E-Book

Maman Léo E-Book

Paul Féval

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Beschreibung

Suite de «L'arme invisible». Ce roman, et sa suite, «Maman Léo» est centré autour de la lutte que mène le jeune magistrat Rémy d'Arx contre les Habits noirs, ceux-ci directement dirigés ici par le colonel Bozzo. Pour combattre Rémy d'Arx, le colonel utilise «l'arme invisible», une arme psychologique: il le rend amoureux fou de la jeune Fleurette, enfant à l'origine inconnue, recueillie par des saltimbanques, que mène la sentimentale géante dompteuse de fauves, Léocadie Samayoux, dite Maman Léo...

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Maman Léo

Maman LéoI. Théâtre Universel et NationalII. Choix d’un tire-l’œilIII. L’affaire Remy d’ArxIV. D’où maman Léo sortaitV. Triomphe de M. BaruqueVI. La chevalerie d’ÉchalotVII. M. ConstantVIII. Échalot aux écoutesIX. La maison de santéX. La folie de ValentineXI. En dormantXII. Aux écoutesXIII. Coyatier dit le marchefXIV. Le salonXV. Embauchage de maman LéoXVI. Le billet de ValentineXVII. Soirée à L’Épi-SciéXVIII. Les conjurésXIX. Le scapulaire, le secret, le trésorXX. Le roman du colonelXXI. Où il est parlé pour la première fois de la noceXXII. Maman Léo entre en campagneXXIII. Le Rendez-vous de la ForceXXIV. La ForceXXV. Le prisonnierXXVI. La maison de Remy d’ArxXXVII. La visite des Habits NoirsXXVIII. La mort de RemyXXIX. Le testamentXXX. Le commissionnaireXXXI. Le cœur de ValentineXXXII. L’agonie d’un roiXXXIII. La tentation de SimilorXXXIV. Le combatXXXV. Le dernier rugissementXXXVI. La récompense d’ÉchalotXXXVII. Avant de combattreXXXVIII. Départ pour le balXXXIX. AntispasmodiqueXL. La voiture des mariésXLI. Le « bien » et le « mal »Page de copyright

Maman Léo

 Paul Féval

I. Théâtre Universel et National

Paris avait son manteau d’hiver ; les toits blancs éclataient sous le ciel brumeux, tandis que, dans la rue, piétons et voitures écrasaient la neige grisâtre.

C’était un des premiers jours de novembre, en 1838, un mois après la catastrophe qui termine notre récit, intitulé L’Arme invisible. La mort étrange du juge d’instruction Remy d’Arx, avait jeté un étonnement dans la ville, mais à Paris les étonnements durent peu, et la ville pensait déjà à autre chose.

Ce temps est si près de nous qu’on hésite, en vérité, à dire qu’il ne ressemblait pas tout à fait au temps présent, et pourtant il est bien certain que les changements opérés dans Paris par ces trente dernières années valent pour le moins l’œuvre d’un siècle.

La publicité des journaux existait ; on la trouvait même énorme, presque scandaleuse : elle n’était rien absolument auprès de ce qu’elle est aujourd’hui.

On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que nous avons, en 1869, cent carrés de papier imprimés quotidiennement contre dix publiés en 1838.

Ainsi en est-il pour le mouvement prodigieux des démolitions et des constructions.

Sous le règne de Louis-Philippe, Paris tout entier s’irritait ou se réjouissait, selon les goûts de chacun, à la vue de cette humble percée, la rue de Rambuteau, qui passerait maintenant inaperçue.

Les uns s’extasiaient sur la hardiesse de cette œuvre municipale, les autres prophétisaient la banqueroute prochaine de la ville : c’était la grande bataille d’aujourd’hui qui commençait par une toute petite escarmouche.

Je ne sais pas au juste combien d’années on mit à parfaire cette malheureuse rue de Rambuteau, qui devait être droite et qui eut un coude, célèbre dans les annales judiciaires, mais cela dura terriblement longtemps, et pendant plusieurs hivers, l’espace compris entre l’église Saint-Eustache et le Marais fut complètement impraticable.

On n’allait pas vite alors en fait de bâtisse ; ceux qui ont le tort et le chagrin d’être assez vieux pour avoir vu ces choses, peuvent se rappeler quatre ou cinq baraques de saltimbanques, établies à demeure dans un grand terrain, vers l’endroit où la rue Quincampoix coupe la rue de Rambuteau, et qui formèrent là, pendant deux ans au moins et peut-être plus, une petite foire permanente.

Le matin du 5 novembre 1838, par le temps noir et froid qu’il faisait, on achevait la construction de la plus grande de ces baraques, située en avant des autres et qui avait sa façade tournée vers le chemin boueux conduisant à la rue Saint-Denis.

Les gens du quartier qui allaient à leurs affaires ne donnaient pas beaucoup d’attention à l’érection de ce monument, mais trois ou quatre gamins, renonçant aux billes pour réchauffer leurs mains dans leurs poches, rôdaient au-devant du perron en planches qui montait à la galerie, et s’entretenaient avec intérêt de l’ouverture prochaine du Grand Théâtre Universel et National, dirigé par MmeSamayoux, première dompteuse des capitales de l’Europe.

On parlait surtout de son lion, qui était arrivé, la veille, dans une caisse énorme, percée de petits trous, et qui avait rugi pendant qu’on le déballait.

La porte de la baraque était, bien entendu, fermée pour cause d’installation et d’aménagements intérieurs. Un large écriteau disait même sur la devanture : « Le public n’entre pas ici. »

Mais comme nous avons l’honneur d’être parmi les amis de la célèbre dompteuse, nous prendrons la liberté de soulever le lambeau de toile goudronnée qui servait de portière, et nous entrerons chez elle sans façon.

C’était un carré long, très vaste, et qu’on achevait de couvrir en clouant les planches de la toiture. Il n’y avait point encore de banquettes dans la salle, mais le théâtre était déjà installé en partie, et des ouvriers, juchés tout en haut de leurs échelles, peignaient les frises et le manteau d’Arlequin.

D’autres barbouilleurs s’occupaient du rideau étendu sur le plancher même de la scène.

Au centre de la salle, un poêle de fonte ronflait, chauffé au rouge ; auprès du poêle, une petite table supportait trois ou quatre verres, des chopes et un album de dimension assez volumineuse, dont la couverture en carton était abondamment souillée.

L’un des verres restait plein ; les deux autres, à moitié bus, appartenaient à Mme veuve Samayoux, maîtresse de céans, et à un homme de haute taille, portant la moustache en brosse et la redingote boutonnée jusqu’au menton, qui se nommait M. Gondrequin.

Le troisième verre, celui qui était plein, attendait M. Baruque, collègue de M. Gondrequin, qui travaillait en ce moment au haut de l’échelle.

M. Gondrequin et M. Baruque étaient deux artistes peintres bien connus, on pourrait même dire célèbres parmi les directeurs des théâtres forains. Ils appartenaient au fameux atelier Cœur d’Acier, d’où sont sortis presque tous les chefs-d’œuvre destinés à tirer l’œil au-devant des baraques de la foire.

M. Baruque, petit homme de cinquante ans, maigre, sec et froid, abattait la besogne ; son surnom d’atelier était Rudaupoil.

M. Gondrequin, dit Militaire, quoiqu’il n’eût jamais servi, à cause de sa tournure et de ses prédilections pour les choses martiales, donnait le coup du maître au tableau, « le fion », et se chargeait surtout d’embêter la pratique.

Il mettait son foulard en coton rouge dans la poche de côté de sa redingote, et en laissait passer un petit bout à sa boutonnière – par mégarde -, ce qui le décorait de la Légion d’honneur.

Il avait du brillant et de l’agrément dans l’esprit, malgré sa manie de jouer à l’ancien sous-officier, et se vantait volontiers d’avoir attiré bien des kilomètres de commande à l’atelier par la rondeur aimable de son caractère.

Il disait volontiers de lui-même :

– Un vrai troupier, quoi ! solide, mais séduisant ! Honneur et gaieté ! Ra, fla, joue, feu, versez, boum !

En ce moment, il venait d’ouvrir l’album graisseux et montrait à Mme Samayoux, dont la bonne grosse figure avait une expression de mélancolie, des sujets de tableaux à choisir pour orner le devant de son théâtre.

Dans tout le reste de la baraque, c’était une activité confuse et singulièrement bruyante ; on faisait tout à la fois ; les principaux sujets de la troupe, transformés en tapissiers, clouaient des guenilles autour des murailles ou disposaient en faisceaux des gerbes d’étendards, non conquis sur l’étranger.

Jupiter, dit Fleur-de-Lys, jeune Noir qui avait été fils de roi dans son pays et décrotteur auprès de la Porte-Saint-Martin, exerçait un talent naissant qu’il avait sur le tambour ; Mlle Colombe cassait les reins de sa petite sœur et lui désossait proprement les rotules. L’enfant avait de l’avenir.

Elle pouvait déjà rester trois minutes la tête contre-passée en arrière entre ses deux jambes, et jouer ainsi un petit air de trompette.

Pendant la fanfare, Mlle Colombe essayait quelques coups de sabre avec un pauvre diable à laideur prétentieuse, que coiffait un chapeau gris planté de côté sur ses cheveux jaunes et plats.

Celui-là se tenait assez bien sous les armes. Quand Mlle Colombe reprenait sa petite sœur, il allait à deux grosses filles rougeaudes qui déjeunaient avec deux énormes tranches de pain beurrées de raisiné, et leur donnait des leçons de danse américaine.

– Plus tard, disait-il aux deux rougeaudes, qui suivaient ses indications avec une paresse maussade, quand le succès aura récompensé vos efforts, vous pourrez vous vanter d’avoir eu les leçons d’un jeune homme qui en possède tous les brevets de pointe, contre-pointe, entrechats, respect aux dames, honneur et patrie, et vous pourrez passer partout rien qu’en disant : Nous sommes les élèves du seul Amédée Similor !

Le lecteur se souvient peut-être des deux postulants qui s’étaient présentés à Léocadie Samayoux, dans son ancienne baraque de la place Valhubert, le soir même de l’arrivée de Maurice Pagès revenant d’Afrique.

Léocadie, tout entière à la joie de revoir son lieutenant, avait renvoyé les deux candidats avec l’enfant que le pauvre Échalot portait dans sa gibecière, mais l’offre de ce brave garçon, consentant à jouer le rôle de phoque pour nourrir son petit, avait touché le cœur sensible de la dompteuse.

Au moment de se lancer dans les grandes affaires et de monter « une mécanique » comme on n’en avait jamais vu en foire, Léocadie, qui se réfugiait dans l’ambition pour fuir ses peines de cœur, s’était souvenue de ses protégés.

La famille entière, composée des deux pères et de l’enfant, était engagée, et nous n’avons vu encore qu’une faible portion des services qu’on attendait de Similor, artiste à tout faire.

Quant à Échalot, malgré sa modestie, ses talents s’étaient affirmés déjà.

En sa qualité d’ancien apothicaire, il avait entrepris à forfait la guérison du lion rhumatisant et podagre, qui arrivait, non point de Londres, mais de l’infirmerie des chiens à Clignancourt.

Le lion était là comme tout le monde. Il n’avait plus de cage, une simple ficelle attachait sa vieillesse caduque à un clou fiché dans les planches.

Il avait dû être magnifique autrefois, ce seigneur des déserts africains ; c’était un mâle de la plus grande taille, mais on aurait pu le prendre maintenant pour un monstrueux amas d’étoupes, jetées pêle-mêle sur un lit de paille.

Il n’avait plus forme animale, et végétait misérablement dans la paresse de son agonie.

Échalot lui avait pourtant mis deux ou trois vésicatoires qu’il soignait selon toutes les règles de l’art et dont il favorisait l’effet par des sinapismes convenablement appliqués.

À portée du noble malade, il y avait un baquet plein de tisane.

Loin de se borner à ces attentions, Échalot avait fabriqué un vaste bonnet de nuit dont il coiffait la tête de son lion pour la protéger contre les fraîcheurs nocturnes ; de plus, il lui mettait du coton dans les oreilles.

Mais comme en définitive l’établissement de Mme Samayoux n’était pas un hôpital, Échalot préparait aussi son lion pour l’heure prochaine où il devait être offert en spectacle à la curiosité des Parisiens. À l’insu de Mme Samayoux, et pour faire une surprise à cette excellente patronne, il modelait en secret avec du mastic une mâchoire formidable, destinée à remplacer les dents que le lion avait perdues.

Il s’était procuré en outre plusieurs queues de vache, à l’aide desquelles il espérait bien boucher adroitement les plaques chauves que l’âge avait faites dans la crinière de son lion.

Ah ! c’était un garçon utile ! et la générosité de la dompteuse à son égard devait être bien récompensée. Depuis une semaine qu’il faisait partie de la maison, il avait déjà reprisé presque toutes les chaussettes de sa patronne et remis un bec à l’autruche ; en outre, par un procédé dont il était l’inventeur, il espérait enfler la tête du jeune Saladin, son nourrisson, sans lui faire le moindre mal, et donner à ce cher enfant une apparence si monstrueuse que la vue seule en vaudrait dix centimes : deux sous.

– J’ai besoin de faire travailler mon imagination, disait cependant Mme Samayoux, causant avec Gondrequin-Militaire ; ça me désennuie de mes souvenirs et de mes regrets. Quoi ! vous ne pouvez pas dire que ces deux enfants-là, Maurice et Fleurette, se sont bien conduits à mon égard ?

– Fixe ! répliqua Gondrequin, les yeux à quinze pas devant soi, qui signifie immobile ! Je n’ai pas été officier, mais j’en ai la bonne humeur guerrière. Pour l’ingratitude, elle est dans la nature, et quand je vous vis à l’occasion de votre dernier tableau, que le blanc-bec était alors chez vous pour le trapèze et la perche, vous soupiriez déjà gros au vis-à-vis de lui dans une voie qui ressemblait à Mme Putiphar. Ra, fla !

– C’est le fruit de la calomnie, répondit Mme Samayoux en levant les yeux au ciel ; je ne dis pas que mon âme a été incapable d’un rêve, mais Maurice n’y a jamais obtempéré, et je suis restée pure avec lui comme la fleur d’oranger… Et quand je pense que voilà plus d’un mois sans avoir entendu parler de lui ni de Fleurette ! L’adresse qu’il m’avait donnée m’a sorti de la tête, et la petite, qui est une demoiselle comme vous savez, m’avait bien défendu d’aller la demander chez sa marquise ou duchesse ; en sorte que tout ce que j’ai pu faire ç’a été d’écrire, mais on ne m’a pas répondu. S’est-il passé quelque chose pendant que j’étais à la fête des Loges ? je n’ai entendu parler de rien, et depuis mon retour, ma grande affaire avec la ville me casse la tête… Ah ! on a bien tort de s’attacher !

– Pas accéléré, interrompit Gondrequin, marche ! attaquons le tableau de front et sur les deux flancs pour vous tirer de vos idées noires. Nous disons donc qu’il aura neuf compartiments, trois sur trois, avec huit médaillons ménagés, quatre dans les coins et quatre dans les échancrures du milieu, selon l’idée de M. Baruque, qui ne vaut rien pour tirer l’œil, mais qui vous dispose un ensemble à la papa, personne ne peut dire le contraire… Qu’est-ce qu’il vous faut pour le compartiment du milieu ? Voulez-vous l’explosion de la machine infernale du boulevard du crime, affaire Fieschi et Nina Lassave, dont voici le diminutif au n° 1 du livre d’échantillon ! Regardez voir ! la contemplation n’en coûte rien. Droite ! gauche ! Marquez le pas !

Léocadie se pencha sur l’album, et, pendant le silence qui eut lieu, on put entendre la voix de M. Baruque, disant dans les frises :

– C’est des affaires qu’on étouffe avec soin, parce qu’il y a dedans des riches et des nobles, mais il n’en est pas moins vrai que le juge d’instruction a été empoisonné comme un rat, rue d’Anjou-Saint-Honoré, ni vu ni connu, et qu’on a arrêté le jeune homme avec la demoiselle en flagrant délit d’arsenic.

II. Choix d’un tire-l’œil

Mme Samayoux ne prêtait point attention à ce qui se disait autour d’elle ; son bon gros visage, ordinairement si joyeux, exprimait un véritable chagrin.

– Ça doit faire un crâne effet, dit-elle, en regardant la première page de l’album d’échantillons, où se trouvait un croquis représentant l’explosion de la machine infernale du boulevard du Temple.

C’était alors un événement tout récent, et l’attentat de Fieschi restait dans tous les souvenirs.

– Quant à l’effet, répondit Gondrequin, j’en signe mon billet. C’est chargé à mitraille des tire-l’œil comme ça, et on pourrait tout de même vous l’arranger à bon compte.

Un profond soupir gonfla la vaste poitrine de la veuve.

– Le prix ne fait pas grand-chose, répliqua-t-elle ; j’en ai dépensé, de l’argent, dans mes négociations avec la ville, pour mon terrain et le droit de bâtir ici une baraque à demeure ! Dans les temps, quand j’avais Maurice et Fleurette, la peinture était du superflu ; la bonne société se donnait rendez-vous chez moi, n’importe où, à Paris ou dans la banlieue, malgré mon tableau, qui était du temps de feu Samayoux, et qui avait coûté quarante francs, d’occasion. Il n’y a pas à dire : de s’attacher, c’est des bêtises ! je ne leur demandais pas d’être toujours fourrés à la baraque, ces deux enfants-là, pas vrai ? mais une petite visite par-ci, par-là, d’amitié…

– En douze temps, la charge ! interrompit Gondrequin, quoiqu’on peut la précipiter en quatre mouvements. Il y en a bien qui ont été au régiment et qui ne gardent pas l’air si troupier que moi. À bas la mélancolie ! Si vous ne craignez pas la dépense, on peut vous faire des choses extraordinaires qui ne se sont jamais vues dans la capitale.

– C’est mon idée, murmura la dompteuse, qui détourna la tête pour essuyer une larme ; j’ai déjà bien commencé, allez, et mon saint-frusquin va vite ; mais il faut que tout soit à cuire et à bouillir ici ! Je veux faire des folies et prodigalités, quoi ! pour m’étourdir le cœur. Il n’y a rien de trop beau pour moi, je veux être la première des premières !

– Alors, s’écria Gondrequin-Militaire avec enthousiasme, ce n’est pas encore assez flambant ! Il manque du monde là-dedans, je vas y remettre des gardes municipaux et des généraux avec un tire-l’œil spécial exécuté par moi-même, là, sur le devant, premier plan ! l’idée me monte au cerveau que j’ai l’envie d’éternuer : un jeune gamin de Paris qu’a trouvé la mort dans la circonstance et est coupé en deux par l’explosion, que ses parents ramassent les morceaux de lui en pleurant, savoir le papa les jambes et la maman le reste, entourés par la foule.

– Saquédié ! dit maman Samayoux en s’animant un peu, voilà une idée gentille, par exemple ! Ce qui me chiffonne, c’est que je n’aurai pas de machine infernale à montrer à l’intérieur.

– On ne peut pas tout avoir, maman, repartit Gondrequin ; droite, gauche… à un autre !

Il tourna la seconde page de l’album.

– Va de l’avant au rideau, ordonnait en ce moment M. Baruque, de sa position élevée, et remets du safran dans le sceau. L’or est trop rouge là-bas, à droite, eh ! Peluche !

– Dans l’Audience, reprit un des barbouilleurs, qui en était toujours à l’histoire d’assassinat, on dit que le juge d’instruction a eu le temps de faire son testament avant de mourir.

Un autre ajouta :

– Le lieutenant d’Afrique a essayé de se tuer.

Un autre encore :

– Et la demoiselle est folle.

– Bouchez vos becs généralement partout ! commanda Gondrequin-Militaire ; on ne s’entend pas !

– Ah ça ? demanda de loin Mlle Colombe, qui remettait sa petite sœur en cerceau, elle ne finira donc jamais, cette histoire-là, qu’on la radote dans tous les coins de Paris ?

S’il y eut une réponse, Mlle Colombe ne l’entendit pas, car la petite sœur venait d’emboucher sa trompette, et la terrible fanfare éclata entre ses jambes.

Quand le silence se fit, on put ouïr la voix douce et patiente d’Échalot, qui disait :

– Sois pas méchant, Saladin, petite drogue, c’est pour ton bien, et on ne peut pas éduquer un enfant sans qu’il ait un peu de misère dans son bas-âge.

Saladin, l’héritier indivis du brillant Similor et du modeste Échalot, criait comme un beau diable. Ce qu’on appelait son éducation était, en définitive, une assez rude chose. Échalot l’accommodait en monstre, et, à l’aide d’une baudruche collée d’une certaine façon autour de ses tempes, puis peinte en couleur de chair et munie de petits cheveux, puis encore soufflée à l’aide d’un tuyau de plume, il donnait à la tête de l’enfant d’effrayantes proportions.

– T’es douillet, reprenait le père nourricier sans se fâcher, que dirais-tu ! donc si on t’arrachait une dent au pistolet ? Il n’y a pas, pour attirer le monde, comme les encéphales qu’est bien réussis, et un phénomène vivant de ton âge n’est pas embarrassé de gagner ses trois francs par jour… Attends voir que j’aille aider M. Daniel à se retourner.

M. Daniel, c’était le lion invalide.

Similor, à l’autre bout de la baraque, faisait trêve à sa leçon pour rentrer dans son rôle d’incorrigible séducteur.

– Je possède des occasions favorables par-dessus les yeux, disait-il aux deux rougeaudes ; mais ça m’est inférieur d’en attacher d’autres victimes à mon char, dont la liste est si nombreuse. L’intérêt de deux amours comme vous est de fréquenter à leurs débuts un jeune homme connu par son truc et qui a ses entrées partout, même dans les sociétés chantantes !

– Le second échantillon, disait Gondrequin à Mme Samayoux, est les animaux divers sortant de l’arche à la suite du déluge ; ça convient assez pour votre ménagerie, et je vous mettrai au milieu en costume de première dompteuse, avec quelques seigneurs de la cour de Portugal… Ça ne vous va pas ? emballé ! Passons au troisième, qui est coupé en deux : à droite, Le Passage de la Bérésina ou les Frimas de la Russie sous l’Empire, hommage à la troupe française ; à gauche, Les Enfants d’Edouard immolés par l’usurpateur Cromwell, qui coupe également la tête à Anne de Boulen, sa femme, et à l’infortunée Marie Stuart : ça plaît, parce que ça rappelle plusieurs succès à différents théâtres historiques.

Ici, M. Baruque descendit de l’échelle et vint boire son verre de vin.

En le déposant vide sur la table, il déclama d’une belle voix de basse-taille qu’il avait :

– Le voilà, ce poignard, qui du sang de son maître…

– Du bon poussier de mottes, pas cher ! cria aussitôt Peluche.

Jupiter, dit Fleur-de-Lys, exécuta un roulement sur son tambour. Mlle Colombe se précipita au centre de la salle en brandissant sa petite sœur, qui jouait de la trompette ; les deux élèves de Similor arrivèrent en marchant sur les mains, et Gondrequin-Militaire, toujours prêt à favoriser la gaieté, entonna la Marseillaise.

Il y eut alors branle-bas général. La troupe Samayoux, occupée à des travaux d’intérieur, se mêla impétueusement aux rapins de l’atelier Cœur d’Acier, et une gigue infernale souleva la poussière de la baraque.

– Trois minutes de chauffage gymnastique ! hurlait M. Baruque, qui battait la semelle tout seul à cause de sa dignité.

Gondrequin tapait à tour de bras sur la grosse caisse et disait :

– L’artiste et le soldat est le même dans la fougue de son divertissement. Allume partout ! chaud ! chaud !

Du sein de la danse effrénée, les cris des divers animaux de la création, imités à miracle par les rapins de l’atelier Cœur d’Acier, s’élevaient, formant un épouvantable concert. Similor criait dans le porte-voix, M. Baruque agitait la cloche, Saladin, effrayé, poussait des vagissements, et M. Daniel, le lion vieillard, pris à la gorge par la poussière, avait une quinte de toux convulsive.

Au milieu de cette allégresse folle, deux personnes restaient calmes : c’était Mme Samayoux d’abord, dont rien ne pouvait guérir la mélancolie, et c’était ensuite Échalot, fort empêché à calmer son fils d’adoption et sa bête malade.

– Halte ! commanda Gondrequin au bout des trois minutes réglementaires, on ne choisit pas sa vocation ; sans ça, j’aurais l’épaulette et la croix d’honneur. À la besogne, et brossons comme des tigres, après les vacances du plaisir !

Le calme se rétablit aussitôt, car il n’y a rien au monde de plus docile que ces pauvres grands enfants, quand on sait les conduire. M. Baruque remonta à son échelle, et le balayage des barbouilleurs reprit son cours.

– Ah ! murmura Mme Samayoux, qui fit une grimace en achevant son verre, pour moi, la boisson a désormais goût de fiel, et c’est surtout quand les autres s’amusent que je ressens la blessure de mon âme ulcérée. Il y a des moments où j’ai idée de partir pour l’Amérique, où les grands artistes français sont portés en triomphe par les sauvages, mais la gloire elle-même d’avoir mon orgueil satisfait ne me remonterait pas le cœur. Voyons voir aux tableaux.

– Avec ça, répliqua Gondrequin, que je n’ai pas aussi ma peine d’avoir pourri dans le civil, quand l’uniforme était mon rêve. Fixe ! je sais dompter mes regrets, imitez mon exemple. Voici une page bien intéressante, où sont détaillés les tours de force et d’adresse : Auriol et sa spécialité, la suspension aérienne, la boule, les couteaux, le trapèze, la perche…

La dompteuse mit sa tête entre ses mains et se prit à sangloter.

– Maurice ! balbutia-t-elle, Fleurette !

Gondrequin tourna la page vivement et grommela :

– J’ai fait une boulette ! C’est vrai que le petit était pour le trapèze et la bichette pour la suspension. Une, deux, demi-tour à droite, ra, fla, voici le massacre de la Saint-Barthélémy, avec Charles IX, dont les veines de son sang lui sortent en vers rongeurs tout autour du corps pour prix de son crime, et la mort de Coligny, célébrée par Voltaire ; voici la chèvre savante de M. Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, accompagnée de Quasimodo et des tours de l’église, d’après nature, auprès desquelles travaille la Esméralda, restée pure malgré son commerce ; voici la pêche du crocodile dans les fleuves de l’Amazone, compliquée par le boa constrictor se nourrissant d’un mouton tout entier sans le mâcher, et l’enlèvement des petits d’une négresse par l’orang-outang du Brésil, de la Plata ; voici l’éruption du Vésuve à la lumière de la lune, et la mort de la famille du bandit, ensevelie sous les laves, pendant que le pêcheur napolitain retire paisiblement ses filets en chantant la barcarolle ; le Janus moderne ou l’homme aux deux figures, l’une devant, l’autre derrière, avec la particularité qu’il est privé de nombril depuis le jour de sa naissance, et qu’on peut voir en perspective l’albinos buvant le sang du chat sauvage, le squelette vivant et l’oiseau à tête de bœuf…

Il y avait longtemps que Mme Samayoux n’écoutait plus. Elle posa sa main sur l’album et dit :

– Assez ! faites le tableau comme vous l’entendrez.

Puis elle ajouta d’une voix sourde :

– Je ne sais pas si je me suis trompée, mais j’ai cru entendre prononcer le nom du juge Remy d’Arx et le mot : assassinat.

– Parbleu ! fit Gondrequin, qui referma son album avec rancune, c’est de l’histoire ancienne ! M. Baruque et les autres ne font que parler de cela depuis deux heures d’horloge !

III. L’affaire Remy d’Arx

La dompteuse était pâle autant que le hâle rubicond de ses joues pouvait le permettre. Il y avait dans ses yeux un effroi farouche.

– Je l’avais averti, murmura-t-elle entre ses dents serrées, plutôt dix fois qu’une !

Elle essaya de boire, mais son verre fut reposé sur la table sans qu’elle y eût trempé ses lèvres.

Gondrequin-Militaire, voyant qu’elle ne disait plus rien, rouvrit son album et voulut continuer le détail de ses échantillons, car il avait au plus haut degré la double conviction du commerçant et de l’artiste. Le contenu de son cahier graisseux était pour lui la plus utile et la plus mâle expression de la peinture au dix-neuvième siècle.

– J’ai idée, fit-il avec son gros rire content, que vous n’étiez pas bien proche parente avec M. le juge d’instruction, maman Léo. Où en étions-nous ? Le Janus moderne… non, c’est fait. Voilà un vrai tire-l’œil, tenez ! la catastrophe du pont d’Angers, choisissant pour craquer l’instant où deux bataillons du 67e y passent dessus avec armes et bagages, musique en tête, tout le monde aux fenêtres, bateaux à vapeur et surprise des passagers…

La dompteuse le regarda d’un air si singulier qu’il resta bouche béante.

– Il y a deux heures qu’on parle de cela, dites-vous ! prononça-t-elle avec effort. Le juge Remy d’Arx a donc vraiment été assassiné ?

– Quant à cela, oui, maman, et voilà plus d’un mois qu’il est enterré.

– Par qui ?

– Dame… par les pompes funèbres, je suppose.

Le visage de la veuve Samayoux devint écarlate et ses yeux lancèrent un éclair.

– Par qui assassiné ? s’écria-t-elle d’une voix tremblante de colère ; est-ce que tu vas te moquer de moi, vitrier de malheur !

Militaire devint plus rouge que la dompteuse ; car, entre gens sanguins, la colère se gagne avec une rapidité folle.

– Vitrier ! répéta-t-il en fermant les poings ; est-ce que nous avons gardé quelque chose ensemble, dites donc, la mère ?

Mais il s’arrêta et porta sa main renversée à son front, pour figurer le salut du troupier. Au beau milieu de son courroux, d’ailleurs légitime, l’idée qu’il allait perdre une bonne pratique avait surgi.

– Respect au beau sexe ! dit-il ; une invective tombant de la bouche d’une dame n’a pas les mêmes inconvénients que si elle avait été proférée par un interlocuteur de mon sexe. Rompez les rangs, puisque vous n’êtes pas de bon poil, maman Léo ; je n’ai jamais porté l’uniforme, mais j’en ai la galanterie… À la vôtre tout de même.

Il vida son verre. Mme Samayoux laissa tomber sa tête sur sa main.

– Assassiné !… dit-elle encore.

– C’est donc ça qui vous chiffonne ? reprit Gondrequin rendu à toute sa sérénité. J’avais eu un petit moment l’idée d’en faire un tableau, mais ça n’a pas eu le retentissement nécessaire pour l’effet. Les détails manquent, et je ne sais pas pourquoi la chose n’a pas eu le succès qu’elle méritait dans Paris. Je lis mon journal tous les soirs, en prenant ma demi-tasse, et j’ai cru d’abord qu’on allait avoir du joli, car les faits divers avaient l’air de mélanger cette histoire-là à celle de M. Mac Labussière, Meilhan et consorts, connus sous le nom des Habits Noirs ; mais l’arrêt est rendu maintenant dans l’affaire des Habits Noirs, qui doivent être partis pour leurs destinations respectives, et n’ayant plus fantaisie de profiter de la chose pour en faire un tire-l’œil, j’ai retourné à mes affaires. La commande tient toujours, pas vrai, maman ?

La dompteuse fit un signe de tête affirmatif et pensa tout haut :

– Comment savoir la vérité ?

– Il n’y a pas commère comme M. Baruque, répondit Gondrequin en se rapprochant ; les hirondelles de palais, ça vient quelquefois en foire, et le juge en question n’était pas à l’abri de courir la prétentaine, témoin l’endroit où on lui a fait avaler sa langue. Si vous êtes immiscée à son passé par hasard, interrogez M. Baruque, et ce sera comme si vous aviez lu toutes les pièces qui sont au greffe.

– Monsieur Baruque ! appela Léocadie d’une voix faible.

– Holà ! hé ! Rudaupoil ! appuya Gondrequin. Obligeance à l’égard des dames ! arrive ici !

– Le voilà, ce poignard…, répliqua M. Baruque, dit Rudaupoil, qui descendit aussitôt de son échelle et vint à l’ordre, son pinceau d’une main, son godet de l’autre.

Aussitôt qu’il eut quitté les sommets d’où il surveillait le travail de ses subordonnés, l’activité de ceux-ci se ralentit comme par enchantement.

– Voilà ! fit M. Baruque, qu’est-ce qu’on me veut ? Ne laissons pas sécher l’ouvrage.

Il s’interrompit pour ajouter :

– Vous avez l’air toute tapée, maman Léo !

– Dites-moi tout ce que vous savez, répliqua celle-ci en faisant effort pour se redresser ; ne me cachez rien, je vous en prie.

Et Gondrequin-Militaire, mettant les points sur les i, exposa que la patronne voulait connaître à fond l’affaire Remy d’Arx.

M. Baruque jeta derrière lui ce regard qui savait compter les coups de pinceau donnés en une minute.

– C’est que, objecta-t-il, tout va languir, et nous ne sommes pas ici pour nous amuser.

– C’est moi qui paye, dit Léocadie presque rudement.

– Arme à volonté, en avant, marche ! commanda Militaire.

– Moi, ça m’est égal, dit Baruque, roule ta bosse ! je crois que je connais assez bien cette histoire-là. Il y a donc que M. Remy d’Arx était un jeune homme de bonne vie et mœurs, au commencement, et qu’on lui reprochait même, dans son monde, qu’il avait la timidité d’une demoiselle et pensionnaire ; mais pas du tout ! Les choses changent bien vite, quand un quelqu’un a le malheur de faire des mauvaises connaissances, et je vas vous dire, tout de suite, moi, le fin mot du pourquoi que l’instruction ne marche pas : c’est qu’on a trouvé des indices drôles tout à fait, comme quoi, par exemple, le défunt juge d’instruction, qui dînait chez les ministres et fréquentait la meilleure société, avait nonobstant des accointances avec le gredin des gredins, Coyatier, dit le marchef, qu’on n’a pas revu depuis ce temps-là aux environs de la barrière d’Italie… Cherche !

– Hein ? fit ici Baruque en s’interrompant, que vous avais-je annoncé ? Je n’en ai pas encore raconté bien long, et les voilà tous qui font cercle comme à la parade !

Les peintres, en effet, du côté de la scène, et les saltimbanques des deux sexes, du fond de la salle, s’étaient rapprochés en même temps.

Il n’y avait pour garder leur place que le lion valétudinaire et le jeune Saladin, qui s’était endormi entre les pattes du monstre, à force de pleurer.

– Ça m’est égal, qu’on travaille ou qu’on ne travaille pas, allez !

– Droite ! gauche ! fit Gondrequin, pas accéléré !

– Il y a bien des gens, reprit M. Baruque, qui font semblant de voir plus loin que le bout de leur nez et qui disent comme quoi que les Habits Noirs de la cour d’assises, M. Mac Labussière, M. Meilhan et le baron de Castres, étaient des bandits de six liards à côté des finauds de Fera-t-il jour demain. Mais quoi ! ceux-là c’est comme le serpent de mer : tout le monde en parle et personne ne les a jamais vus. Moi, j’ai mon idée, et elle a deux têtes, mon idée, comme le veau phénomène. Je me dis : De deux choses l’une : ou bien le juge Remy d’Arx était un Habit-Noir…

– Oh ! fit-on à la ronde.

Le poing fermé de Mme Samayoux frappa la table pour imposer le silence.

– Il n’y a pas de oh ! continua M. Baruque. Pour qu’on ne les trouve jamais, ces lapins-là, il faut bien qu’ils soient protégés quelque part… ou bien encore, et c’est la seconde tête de mon veau, le défunt, qui passait pour un rude limier, était tombé sur la piste de la bande. Ceux-là qui s’y connaissent disent que jamais chien n’est revenu de la chasse de ces sangliers-là.

« C’est sûr que Paris est bavard et qu’il y a des propos qui vont et viennent. J’étais tout moutard à l’atelier Cœur d’Acier, la première fois que j’ai ouï parler de cet ogre qu’on appelle le Père-à-tous, et on en parle encore, quoique ma barbe soit devenue grise.

« Je suis curieux, moi, j’ai guetté pour voir si l’ogre viendrait enfin devant la justice, et quand j’ai ouï parler pour la première fois de la bande des Habits Noirs, j’entends celle du mois dernier, je me suis dit à moi-même : Ma vieille, tu vas te payer le journal du soir sept fois par semaine. J’en ai fait la dépense, mais vas-y voir ! Ce n’était pas trop ennuyeux, il y en avait parmi ces clampins-là qui ne manquaient pas du mot pour rire, seulement du Père-à-tous et du Fera-t-il jour demain pas l’ombre ! c’était un ramassis de filous ordinaires, et si j’étais à la place des vrais Habits Noirs, je les attaquerais en contrefaçon au tribunal de commerce.

Ici Baruque, dit Rudaupoil, s’arrêta, trouvant son dernier mot joli et pensant avoir droit à quelque marque d’approbation.

– Après ! fit Mme Samayoux sèchement. Vous ne me dites rien de ce que je veux savoir.

– Qu’est-ce que vous voulez savoir, maman Léo ? demanda M. Baruque un peu désappointé. Je vous préviens que l’instruction a l’air de patauger pas mal, et que le fin mot de l’histoire est encore tout au fond du pot au noir.

La dompteuse hésita avant de répondre ; elle avait les yeux baissés et ses lèvres blêmes frémissaient.

Quand elle parla enfin, chacun put remarquer la profonde altération de sa voix.

– Il y a là-dedans une jeune fille, dit-elle, et un jeune homme…

– Ah ça ! s’écria M. Baruque, d’où sortez-vous donc, si vous en êtes encore là !

– Je veux savoir, prononça lentement la dompteuse au lieu de répondre, les noms du jeune homme et de la jeune fille qui sont accusés d’avoir assassiné le juge d’instruction Remy d’Arx.

IV. D’où maman Léo sortait

Le sentiment généralement éprouvé par l’assistance était une compassion assez vive pour l’ignorance inconcevable de maman Léo.

Il n’est pas permis, en effet, d’ignorer certaines choses, et, selon les couches sociales, ces choses qu’on n’a pas le droit d’ignorer changent.

En haut, la chose est, le plus souvent, un vaudeville, dont les personnages sont invariablement M. le duc ou M. le comte, Mlle la comtesse ou Mme la duchesse, outre monsieur Arthur, qui peut avoir tous les noms de baptême du calendrier.

Ce vaudeville est toujours le même, et toujours très amusant, à ce qu’il paraît, car son succès se prolonge sempiternellement.

En bas, c’est un drame qui varie un peu plus que le vaudeville élégant, mais où il faut cependant un élément immuable : le sang.

Au lieu de repasser la chronique de l’adultère, enrichi de diamants, qui fait les délices des grands, les petits radotent avec une fidélité pareille la chanson favorite du crime.

Cela n’empêche pas la vertu d’être fort considérée chez nous, mais on n’en parle jamais.

Ce qu’il faut savoir, sous peine d’excommunication, c’est, si on est du beau monde, la hauteur exacte du dernier saut périlleux de la princesse, et, si on est du pauvre monde, ce sont les détails circonstanciés du meurtre de la rue Pagevin, de la rue Mauconseil ou de la rue Thévenot, avec le nombre des coups donnés, la nature de l’outil employé, la place des trous faits dans le corps, la largeur des ecchymoses et la posture que la victime gardait quand on l’a trouvée, déjà froide, les membres convulsionnés dans leur raideur, les cheveux hideusement brouillés, gluants et collés au carreau.

Voilà quels sont nos appétits au dix-neuvième siècle.

À Paris, comme en province, les marchands de livres ne demandent plus aux jeunes écrivains s’ils ont du talent, ils leur ordonnent tout uniment de rassasier le monstrueux idiotisme de cette gourmandise populaire.

M. Baruque avait demandé, dans son étonnement bien naturel :

– Ah ça ! d’où sortez-vous donc, maman Léo, si vous en êtes encore là ?

Et quoique la bonne femme fût une reine absolue dans sa masure, l’auditoire avait presque souri.

Similor, l’homme au chapeau gris et aux cheveux jaunes, n’était pas seulement un type très réussi de don Juan, il possédait à l’état latent l’étoffe d’un courtisan.

– La patronne, dit-il entre haut et bas, mais de manière à être entendu, aux deux rougeaudes ses élèves, la patronne n’a pas l’air, mais elle travaille de cabinet, comme moi ; quand les grandes idées pareilles à celles qui lui emplissent le cerveau se trémoussent dans une coloquinte, on ne peut pas faire attention à toutes les vulgarités journalières qui occupent la fainéantise de notre population.

Échalot le regarda d’un air attendri et murmura :

– Quelle dorure de langue ! Ah ! si j’avais son talent ! mais tout le monde ne peut pas jouir des mêmes facultés.

– Silence dans les rangs ! ordonna Gondrequin-Militaire.

Mme Samayoux elle-même crut devoir une explication à l’étonnement de ses sujets.

– Le garçon dit vrai, murmura-t-elle en accordant un geste approbateur à la flatterie de l’adroit Similor, ma tête travaille et ça fait mon malheur. Vous avez raison, vous aussi, monsieur Baruque, je reviens de loin, de trop loin. Ça semble aujourd’hui que je suis une étrangère au sein de ma patrie, puisque je ne sais rien de la nouvelle du moment que les plus naïfs paraissent en avoir connaissance. C’est comme ça, entendez-vous, je ne sais rien de rien, sinon ce que je viens de saisir à la volée, et je vas vous dire une chose : si j’en avais su seulement, depuis le temps, gros comme le bout du petit doigt, je saurais tout, car ça intéresse la tranquillité de mon existence.

Involontairement, le cercle se rapprocha et l’on put entendre des voix qui chuchotaient :

– Est-ce que la patronne serait mélangée à ces affaires-là ?

– Commence donc par le commencement, reprit la dompteuse en s’adressant toujours à M. Baruque ; les noms !

Gondrequin-Militaire, qui était une bonne âme, lui prit la main, qu’il serra à tour de bras.

– C’est l’instant, c’est le moment, dit-il tout bas, fixe ! et tenez-vous ferme dans les rangs, maman ; je n’ignorais de rien, mais le cœur m’a manqué, quoi ! et j’aime mieux que la commotion vous vienne de Rudaupoil.

– On n’a jamais imprimé les noms tout au long sur le journal, reprit M. Baruque, qui bourrait sa pipe avec tranquillité. Dieu merci ! on prend des gants dans cette affaire-là, parce que ça touche à des familles huppées. Le feu juge lui-même est ordinairement couché dans les feuilles publiques en abrégé. La demoiselle a nom Valentine de V…, connaissez-vous ça ?

– Oui et non, répondit Léocadie ; je n’ai jamais su le nom, mais la personne…

Sa voix tremblait. Gondrequin lui serra la main en répétant :

– Fixe ! et du courage !

– Pour le jeune homme, continua M. Baruque en s’asseyant sur la table, on met Maurice P…

– Bien ! dit Mme Samayoux, qui se tenait immobile et droite ; merci, monsieur Baruque !

– Vous êtes une fière femme ! murmura Gondrequin.

– Et ici, poursuivit encore Baruque, ce n’est pas bien malin de compléter le nom, puisque les journaux l’avaient imprimé tout entier à l’occasion du premier meurtre.

Cette fois Mme Samayoux chancela sur son siège.

– Le premier meurtre !… balbutia-t-elle.

Il y eut un mouvement dans l’auditoire, où quelques-uns crurent que l’ignorance de la dompteuse était jouée.

– Le premier meurtre ! dit-elle encore d’une voix où il y avait des larmes ; mes enfants, je vous ai menés à la baguette quelquefois, c’est vrai, mais le métier veut cela, vous savez bien. Ne vous vengez pas, je suis trop malheureuse !

Elle fut interrompue par un sanglot qui souleva brusquement sa poitrine.

Les yeux de Gondrequin battaient par l’effort qu’il faisait pour ne point pleurer. Échalot, le pauvre diable, passait tour à tour ses deux manches sur ses yeux baignés de larmes.

Les autres étaient partagés entre l’émotion inattendue et la curiosité excitée violemment.

Mme Samayoux avait croisé ses deux mains sur ses genoux ; elle parlait désormais pour elle-même et peut-être n’avait-elle plus conscience des phrases entrecoupées qui tombaient de ses lèvres.

– Ça semble cocasse, disait-elle de sa pauvre voix brisée, mais c’est comme ça, que voulez-vous ? Je ne lisais plus le journal depuis que le journal ne pouvait plus me parler de lui. Ah ! du temps qu’il était dans l’Algérie, le journal apportait tous les jours quelque chose de bon ; il aurait fait un héros, ce cher enfant-là, sans l’amour qui le tenait. Alors, comme le journal était muet, car toutes les autres choses et rien c’est tout de même pour moi, j’avais défendu de l’acheter… C’est de l’eau que je voudrais : une goutte d’eau.

Mais c’était l’eau qui manquait dans la baraque. Une des jeunes filles alla en chercher un verre à la fontaine de la rue St-Denis. Mme Samayoux poursuivait :

– Vous me direz qu’on n’a pas besoin des journaux pour apprendre ; on cause avec celui-ci ou avec celle-là, n’est-ce pas ? eh bien ! moi, je ne causais plus. Ça me faisait mal de causer. Rien que de voir les gens gais, j’étais plus triste… et voilà comme ça s’est passé, tenez, je veux vous le dire : il était revenu, je lui avais cuit son souper en riant et en pleurant…

– Le fricandeau ! murmura Similor, dont les narines s’enflèrent.

Échalot ajouta :

– Le petit Saladin avait grand-soif ce soir-là ; c’est elle qui nous donna de quoi remplir la bouteille.

– J’eus toute une bonne soirée, continua Mme Samayoux, je pense bien que ce sera ma dernière bonne soirée. On bavarda. Ah ! si vous saviez comme il l’aime ! J’avais des pressentiments, c’est vrai, je lui dis : Petit, prends garde ! Mais il était fou de joie parce qu’il allait la revoir, et le nom de Remy d’Arx…

Elle s’arrêta comme effrayée.

– Quand il fut parti, reprit-elle, la maison me sembla vide. Ils devaient venir tous les deux le lendemain… et un autre encore, mais personne ne vint et j’en fus presque contente. Le jour d’après, je devais partir pour les Loges ; au lieu de retarder le déménagement, je le pressai : j’avais besoin de fuir ; il me semblait que, loin d’eux, je serais plus tranquille. J’avais peur, ah ! c’est bien vrai ce que je vous dis là, j’avais peur d’entendre parler d’eux, et pourtant je cherchais à me rappeler mes prières que je disais du temps où j’étais jeune fille au pays de Saint-Brieuc, et ce que j’en pouvais rattraper dans ma mémoire, je le récitais à mains jointes pour leur bonheur !…

Elle trempa ses lèvres dans le verre d’eau qu’on lui apportait.

– Voilà pourquoi je ne sais rien, mes pauvres enfants, acheva-t-elle, voilà comment j’ai besoin qu’on me dise tout. Ce qu’il y a de plus impossible au monde, voyez-vous, c’est que Maurice soit coupable.

Elle s’arrêta encore, parce qu’un mouvement d’incrédulité avait agité l’auditoire.

Ses yeux firent le tour du cercle, où tous les regards étaient baissés.

– Vous ne croyez pas cela, vous, reprit-elle sans colère ; les juges feront peut-être comme vous, et je suis une bien pauvre femme pour aller contre l’idée de tout le monde. Mais c’est égal, contre l’idée de tout le monde j’irai !… Parlez maintenant, monsieur Baruque, si c’est un effet de votre complaisance, et ne craignez pas de me faire du mal ; rien ne peut me tuer, désormais, puisque j’ai entendu ce que vous avez dit sans mourir.

V. Triomphe de M. Baruque

Il ne s’agissait plus de travailler. L’atelier Cœur d’Acier était célèbre, non seulement par le bon teint de l’élégance de ses produits, mais encore pour son insatiable appétit de flânerie. Ceux qui le composaient avaient deux fois le droit de rester enfants toute leur vie, puisqu’ils appartenaient en même temps à ces deux confréries joyeuses des peintres barbouilleurs et des artistes en foire.

La trêve de la besogne étant offerte et acceptée, chacun se mettait à son aise : on avait couché la grande échelle, qui faisait l’office d’un énorme divan ; d’autres avaient apporté des tréteaux, d’autres enfin restaient accroupis commodément dans la poussière.

C’était une halte de bohémiens de Paris. Tout le monde savourait le bienfait de ces vacances inespérées. On était là un peu comme au spectacle, et Similor pelait des pommes aux rougeaudes en disant :

– Ça fait pitié de voir les occasions tomber à celui qui n’est pas capable d’en profiter avec éclat. Si aussi bien on m’avait demandé la chose, au lieu de s’adresser au fabricant de croûtes et teinturier en guenilles, on aurait vu comment je sais charmer une assemblée par l’élocution de ma parole !

Échalot le regardait peler ses pommes et pensait :

– C’est à ces bagatelles qu’il enfouit ses ressources pécuniaires. Faut-il qu’il voltige sans cesse comme un papillon, et ce défaut-là lui coupe son sentiment paternel.

M. Baruque, cependant, n’était pas fâché d’être en lumière ; il gardait cet air impassible qui va si bien aux petits hommes grisonnants, pourvus d’une voix de basse-taille.

Similor, ici, était injuste comme tous les envieux. M. Baruque ne resta point au-dessous du rôle brillant qui lui était confié par sa bonne chance ; il raconta couramment et dans tous ses détails l’histoire du premier meurtre : le meurtre accompli au numéro 6 de la rue de l’Oratoire, aux Champs-Elysées.

Son récit n’aurait point satisfait nos lecteurs, qui connaissent d’avance l’envers de cette sanglante comédie, mais il était positivement exact au point de vue de ce que les journaux avaient porté à la connaissance du public.

Dans la science profonde de leurs combinaisons, les Habits Noirs écrivaient l’histoire en même temps qu’ils la faisaient.

Ils ne se contentaient pas de jouer leur drame : ils se chargeaient en outre d’en rendre compte au public.

De ce récit, composé sur des apparences habilement préparées et d’après les pièces d’une instruction dont, seul au monde, le malheureux Remy d’Arx aurait pu reconnaître le côté mensonger, une brutale évidence se dégageait, sautant aux yeux de chacun.

Quand M. Baruque termina en mentionnant l’ordonnance de non-lieu délivrée par le feu juge et la mise en liberté de Maurice Pagès, il y eut des murmures dans l’auditoire.

– C’était trop bête, aussi ! dit Mlle Colombe en cassant un peu les reins de sa petite sœur.

Celle-ci demanda :

– À qui donnera-t-on les diamants qui étaient dans la canne à pomme d’ivoire ?

Mme Samayoux restait comme absorbée, elle ne dit rien sinon ceci :

– Il a été libre un instant, et je n’étais pas là !

– Les diamants, prononça sentencieusement Mlle Colombe, en réponse à la question de sa petite sœur, c’est toujours confisqué par le gouvernement pour récompenser les filles des généraux et les dames des procureurs du roi.

M. Baruque but un verre de vin. Tout le monde était content de lui, excepté pourtant Similor, qui cabalait dans son coin, disant :

– Faut que la patronne ait son idée pour faire mine d’ignorer des choses comme ça. Quoi donc ! Saladin, mon petit, en aurait spécifié les détails tout aussi bien que le colleur d’enseignes !

– Continuez, monsieur Baruque, dit Mme Samayoux avec sa tranquillité factice, sous laquelle perçait une navrante lassitude.

– Alors, maman Léo, répliqua le petit homme, vous voilà bien fixée sur le premier meurtre, pas vrai ?

– Oui… je suis fixée.

– Et vous comprenez pourquoi tout le monde devine que le nom de Maurice P…, imprimé dans les journaux qui racontent le second assassinat, veut dire Maurice Pagès ?

– Oui, je le comprends.

– Va bien ! Quant à la demoiselle, c’est une autre paire de manches : Valentine de V…, connais pas ! Tout ce qu’on peut dire, c’est que ça se saura plus tard. Donc le juge Remy d’Arx avait sauvé la vie, ou tout au moins la liberté de votre Maurice Pagès…

– Fixe ! interrompit Gondrequin-Militaire, ménagez vos expressions, Rudaupoil ! Quand même il ne s’agirait pas d’une cliente honorable et qui donne du comptant, je vous dirais encore : Respect à son sexe !

– Je ne crois pas avoir besoin de leçon pour ce qui regarde les convenances, repartit M. Baruque avec fierté, et il y a beau temps que Mme veuve Samayoux connaît les sentiments que je nourris en sa faveur. Je voulais dire tout uniment ceci : Quand il y a rivalité d’amour entre deux hommes, qu’est-ce que c’est que leur reconnaissance ? ce n’est rien, comme vous allez le voir.

– Ah ! fit Mlle Colombe avec un grand soupir, les hommes ! Celui qui m’a laissé une petite sœur sur les bras avait pourtant des mille et des cent !

– Maurice Pagès, poursuivit M. Baruque, possédait peut-être autrefois les qualités du cœur qui ont pu motiver l’intérêt que lui témoigne la patronne, mais rien n’arrête le débordement des passions. Quand il fut sorti de la conciergerie, il continua de se fréquenter avec la demoiselle Valentine de V…, qui est une pas grand-chose, quoique appartenant à la plus haute société.

« Il faut vous dire, et c’est à maman Léo que je parle, car tous les autres savent cela sur le bout du doigt, que le mariage de la demoiselle avec le juge était une chose arrêtée. On avait signé le contrat et publié les bans.

« En passant, une observation qui a ses conséquences. On voit un peu plus loin que le bout de son nez, c’est sûr. Je suis, moi, de ceux qui pensent qu’il y avait là un marché, et que ce mariage était le prix de la faiblesse du juge à l’endroit du Maurice pincé en flagrant.

« La demoiselle avait dû dire quelque chose comme cela : Sauvez celui qui m’est cher et je serai votre femme.

« Ça n’est pas beau, et, en plus, ça a l’air bête. Ils sont si drôles, dans le beau monde ! Voilà un endroit où il s’en passe de cruelles, qui ne viennent pas souvent à la cour d’assises, rapport à la richesse et à la faveur des fautifs.

« Ceux qui connaissent le dessous de leurs lambris dorés disent que ça fait frémir pour l’immoralité de toutes les turpitudes qu’ils contiennent !

« Et, quant à la bêtise, écoutez donc, depuis le commencement jusqu’à la fin, ce juge-là, malgré sa réputation de savant, s’est toujours conduit comme qui n’a pas inventé la poudre.

« Voilà donc qui est très bien : les préparatifs de la noce allaient leur train dans le bel hôtel des Champs-Elysées, chez une Mme d’O…, comme le marquent les feuilles publiques, qui cachent encore la fin de ce nom-là. S’il s’agissait de moi ou de Gondrequin-Militaire, on nous y coucherait en toutes lettres, c’est bien sûr.

« Mais voilà une assez cocasse de chose : le bel hôtel est situé tout contre la maison du numéro 6, où le premier meurtre avait eu lieu. Y a-t-il là-dedans un fait exprès ? Cherche ! Faudrait avoir du temps à soi comme un rentier pour deviner tant de rébus.

« L’important, c’est que, après l’ordonnance de non-lieu, Maurice Pagès avait loué un petit logement garni dans la rue d’Anjou-Saint-Honoré, sur le derrière, dans une situation bien commode pour faire tout ce qu’on veut, sans être gêné par les voisins.

« C’était là que Valentine de V… venait causer avec lui.

« La veille même du mariage, M. Remy d’Arx reçut une lettre de Maurice Pagès qui lui donnait son adresse, comme qui dirait un défi.

« Il se trouva qu’au moment où les amis et la famille étaient rassemblés à l’hôtel des Champs-Elysées pour l’exposition de la corbeille, comme ça se fait dans la noblesse, plus orgueilleuse qu’un troupeau de dindons, Mlle Valentine de V… manqua justement à l’appel.

« Remy d’Arx alla jusque dans sa chambre pour la chercher, et là une servante lui dit qu’elle était partie en voiture, toute pâle et toute défaite.

« Pour aller où ?

« La fille de chambre se fit un petit peu prier, puis elle donna l’adresse du logement garni de la rue d’Anjou.

« Est-ce un guet-apens, oui ou non ? Du reste, la servante a été en prison.

« Ce qui se passa dans le logement garni, dame ! je n’y étais pas pour le voir, mais la justice fut avertie.

– Par qui ? demanda ici Mme Samayoux, dont les yeux se relevèrent.

– Oui, par qui ? répéta Échalot, qui, d’ordinaire, n’avait point la hardiesse de se mêler ainsi à l’entretien.

– Qu’est-ce que ça fait, par qui ! répliqua M. Baruque.

Les yeux de la dompteuse se baissèrent, et au lieu d’insister elle dit :

– Allez toujours.

– C’est presque fini, vous le devinez bien. La justice trouva le juge d’instruction empoisonné comme un rat dans une cave où l’on a jeté des boulettes.

– C’est tout ? demanda la veuve.

– C’est tout, et je crois que c’est assez comme ça. Il n’y avait pas à nier le flagrant, cette fois-ci, puisque le jeune homme et sa demoiselle étaient enfermés censément avec le cadavre.

Dans l’auditoire on se demandait :

– Qu’est-ce que la patronne veut donc de plus !

Et Similor ajouta entre haut et bas :

– Quand les femmes qui ont dépassé l’automne de l’existence en tiennent pour un jeune premier, ça fait frémir !

Échalot se glissa derrière les groupes et vint lui mettre la main sur l’épaule.

– Toi, Amédée, dit-il, tu vas te taire !

– Qu’est-ce que c’est ?… commença fièrement le faraud en haillons.

– Tu vas te taire ! répéta Échalot, qui ne se ressemblait plus à lui-même et dont l’humble regard avait pris une expression d’autorité. Le petit se mourait de besoin, c’est elle qui lui a remplacé la Providence. Tant pis pour toi si tu n’as pas de cœur : Un mot de plus et on s’aligne !

Similor haussa les épaules, mais il se tut.

En ce moment, Mme Samayoux disait, en se parlant à elle-même plutôt que pour poser une objection :

– Qu’un homme soit frappé, ça se comprend, mais pour empoisonner quelqu’un…