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Les apparences se révèlent parfois trompeuses...
Mary Lester pensait bien en être quitte de ses aventures à Trébeurnou, mais voilà que le sort en décide autrement. Il y a une nouvelle victime sur la palud. Une victime morte d'étrange façon. A priori, point de mystère.
Les gendarmes ont arrêté sur les lieux de drame, et pour ainsi dire en flagrant délit, un homme qui a tout pour faire un coupable idéal. L'affaire serait classée depuis longtemps par la gendarmerie locale si le nouveau maire de Trébeurnou n'avait pris l'initiative de réclamer Mary Lester pour mener l'enquête. Martin le pisciculteur en faillite est-il vraiment l'assassin du sulfureux Raoul Florent qu'il rend responsable de sa ruine ?
Contre vents et marées, Mary cherche à voir l'envers de décor. Martin n'est-il qu'une brute violente ? Florent qu'une victime innocente ? Le Berre qu'un hobereau sans autre ambition que de redonner à son beau domaine son lustre d'antan ? Que de questions ! Au fil d'une enquête difficile, Mary découvre une bien machiavélique manipulation et révèle la part d'ombre de chaque protagoniste de cette ténébreuse histoire, mais pour la mener à terme, il lui faudra l'aide plus que jamais déterminante du lieutenant Fortin.
Découvrez le tome 32 des aventures de Mary Lester, une enquêtrice originale et attachante, dans ce polar à suspense !
EXTRAIT
La semaine avait démarré en souplesse ; il flottait sur la ville comme un air de printemps lorsque Mary Lester avait quitté son domicile de la Venelle du Pain Cuit pour rejoindre le commissariat par les quais de l’Odet.
On n’était encore que début mars mais les jours commençaient à s’allonger et les jardiniers municipaux s’affairaient à mettre en place des plantes fleuries dans les bacs accrochés aux rambardes de fer en surplomb du cours d’eau. Les camélias arborescents qui bordaient la rivière, vestiges des anciens jardins bourgeois au milieu desquels on avait - pour faire place à l’automobile - ouvert un second boulevard, portaient une multitude de bourgeons vernissés gonflés de sève, qui commençaient à s’ouvrir sur des fleurs rouges ou blanches.
En ce lundi matin, neuf heures sonnaient au clocher de la cathédrale Saint-Corentin lorsque le capitaine Mary Lester poussa la porte du commissariat.
Elle serra la main du brigadier de nuit qui passait les consignes au collègue de jour.
— Bonjour, Mériadec.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Un très bon roman que l’on a du mal à arrêter en cours de lecture ! - Shelton, Critiques libres
L'enquête va être méthodique. Mary fait fonctionner à plein ses petites cellules grises et son sens de l'observation, au nez et à la barbe de la gendarmerie locale. - Bigmammy, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !
Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu’il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.
À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd’hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.
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Seitenzahl: 393
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Jean FAILLER
Sans verser
de larmes
éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h
10 rue André Michelin
29170 St-Évarzec
Ce livre appartient à
xxxxxxexlibrisxxxxxx
A mes amis :
Jo Bodet
Jean-Michel le Gars
Alain Prigent
Remerciements à :
Anne Boëlle
Jean-Michel Bourdin
Marie-Laure Duhamel
Marion Ferreira
Mark Gléonec
Delphine Hamon
Lucette Labboz
Catherine Labourdette
Alain le Cloarec
Amandine Trepon
Pierrette Verdys
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
ISBN 978-2907572-93-4
La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.
Retrouvez les enquêtes
de Mary Lester sur internet :
http://www.marylester.com
Éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h - N° 10
Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec
Dépôt légal 4e trimestre 2008
La semaine avait démarré en souplesse ; il flottait sur la ville comme un air de printemps lorsque Mary Lester avait quitté son domicile de la Venelle du Pain Cuit pour rejoindre le commissariat par les quais de l’Odet.
On n’était encore que début mars mais les jours commençaient à s’allonger et les jardiniers municipaux s’affairaient à mettre en place des plantes fleuries dans les bacs accrochés aux rambardes de fer en surplomb du cours d’eau. Les camélias arborescents qui bordaient la rivière, vestiges des anciens jardins bourgeois au milieu desquels on avait - pour faire place à l’automobile - ouvert un second boulevard, portaient une multitude de bourgeons vernissés gonflés de sève, qui commençaient à s’ouvrir sur des fleurs rouges ou blanches.
En ce lundi matin, neuf heures sonnaient au clocher de la cathédrale Saint-Corentin lorsque le capitaine Mary Lester poussa la porte du commissariat.
Elle serra la main du brigadier de nuit qui passait les consignes au collègue de jour.
— Bonjour, Mériadec.
— Bonjour capitaine, toujours à l’heure, à ce que je vois !
— Je m’y efforce, sourit-elle.
On apercevait, derrière une vitre, la salle où se tenaient les gardiens qui se racontaient leurs exploits du week-end.
— Ça va ?
— Ça roule, capitaine.
Le brigadier-chef Mériadec ne paraissait pas mécontent de voir le lundi arriver. Il avait assumé deux gardes de nuit, celle du samedi et celle du dimanche, les plus agitées de la semaine, et il n’avait pas beaucoup dormi. Le blanc de ses yeux gonflés était rougi, probablement par le manque de sommeil.
Mary fit pivoter la main courante ouverte à plat sur le comptoir et y jeta un coup d’œil.
Mériadec commenta :
— RAS, secteur calme sur l’ensemble du front.
— Vous parlez comme un poilu, dit-elle en retournant à nouveau le registre.
Mériadec se mit à rire :
— C’est mon arrière-grand-père qui disait ça.
Et il ajouta :
— Il avait fait la guerre de 14-18 dans les tranchées.
— Ça ne rigolait pas, à cette époque !
— Non, dit Mériadec.
Il haussa les épaules.
— Heureusement, ici, c’est moins rude. Ce n’est pas le calme plat, mais enfin… la routine : bagarre à la gare, à la sortie d’un bar, arrestation mouvementée de deux jeunes cons qui cassaient les essuie-glaces et les rétroviseurs des bagnoles en stationnement…
Nouveau commentaire :
— Ils étaient complètement bourrés…
Mary haussa les épaules :
— Ceci explique cela… Où sont-ils ?
— En cellule de dégrisement.
Le brigadier-chef Conan qui prenait la suite de Mériadec précisa :
— Je suppose que le patron voudra les voir ?
— Certainement, dit Mériadec en poursuivant son énumération : une femme qui s’est fait cogner par son mec dans la ZUP… Ce sont les voisins qui nous ont appelés.
— Elle a été sérieusement blessée ?
— Assez pour être hospitalisée. Elle saignait beaucoup, une arcade sourcilière fendue, paraît-il.
— Et le costaud ?
— Il est là.
Du pouce il montrait la porte menant aux geôles.
— C’est un récidiviste, dit Mériadec. Les gosses ont été pris en charge par la DDASS.
— Quel gâchis, marmonna Mary avec dégoût.
— Et sa bonne femme refuse de porter plainte, ajouta le brigadier-chef en secouant sa grosse tête d’un air d’incompréhension.
Et il ajouta en levant les yeux au ciel :
— Elle l’aime !
— Pff ! fit Mary accablée. Et elle l’aimera toujours quand il l’aura estropiée ?
Mériadec eut un geste d’exaspération.
— Je m’en fous, elle n’aura que ce qu’elle mérite !
— Et les gosses ? s’inquiéta Mary, vous avez pensé aux gosses ?
Le brigadier était remonté :
— Ce n’est pas à moi d’y penser, fit-il d’un ton rogue, c’est à ces deux tarés !
Sa voix baissa d’un ton.
— Les gosses pour eux, c’est quoi ? Des allocs ? De quoi se payer un écran plat, de la bière et des pizzas surgelées pour bouffer en regardant les variétés au lieu d’aller au boulot ? Pff, cracha-t-il dégoûté.
En elle-même, Mary dut convenir que le brigadier Mériadec n’avait pas tort, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser aux gosses abandonnés au milieu d’une nuit de fureur et livrés aux services sociaux où matériellement ils ne manqueraient de rien, mais affectivement… Tiens, elle en aurait pleuré, mais il fallait se blinder dans ce métier.
— On peut voir le vainqueur du match ? demanda-t-elle, masquant son écœurement sous une gouaille qui ne trompait personne.
— Allez-y, dit Mériadec.
Il poussa son portillon et précéda Mary vers les geôles de rétention où était détenu l’époux cogneur. Le judas glissa et elle aperçut un type mal rasé dont un des yeux était fermé et dont le nez sanguinolent semblait avoir doublé de volume. Il se tenait recroquevillé sur lui-même comme s’il souffrait beaucoup.
De l’œil qu’il pouvait encore ouvrir sourdait un regard de bête traquée.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait ? demanda Mary à voix basse.
Mériadec éluda :
— Je n’y étais pas…
Mary avait senti son embarras.
— Qui a procédé à l’intervention ?
— Gertrude…
Rien qu’un prénom et elle comprit mieux.
— Pff… fit-elle, ce pauvre garçon n’a vraiment pas eu de chance !
— J’espère que Gertrude n’aura pas d’ennuis, souffla encore Mériadec.
— Où est-elle ?
Mériadec, du pouce, indiqua la porte d’un petit bureau :
— Elle rédige son rapport.
— Je vais lui proposer mon aide, dit Mary.
Mériadec apprécia :
— C’est sympa, capitaine.
Mary avait fait la connaissance de Gertrude Quintrec lors de son enquête à Saint-Brieuc. À l’époque, elle était gendarmette mais, subjuguée par le lieutenant Fortin, elle avait orienté différemment sa carrière en entrant dans la Police nationale.
Gertrude Quintrec avait un visage poupin et une abondante touffe de cheveux roux et frisés. D’ascendance irlandaise, elle avait plus souvent joué au rugby qu’à la poupée avec ses quatre frères et sa corpulence l’y prédestinait : un bon mètre quatre-vingt sous la toise, plus de quatre-vingts kilos un peu serrés dans l’uniforme, elle pratiquait le lancer de poids au niveau national. Fortin lui avait enseigné tous les bons (et quelques mauvais) coups en matière de combat de rue, si bien qu’il ne faisait pas bon s’y frotter. D’ailleurs, personne au commissariat n’y aurait songé.
Lorsque Mary entra dans le petit bureau, Gertrude leva sur elle de beaux yeux verts qui paraissaient bien ennuyés. Elle mâchonnait un crayon d’un air perplexe et ne paraissait pas avoir d’inspiration, la feuille de papier posée sur la table était encore vierge de toute inscription.
— Bonjour Gertrude ! dit Mary, ça va ?
L’enjouement du capitaine Lester n’était pas communicatif. Gertrude lui rendit son salut d’une manière plutôt morose :
— Bonjour capitaine…
— Vous faites votre rapport ?
— J’essaye…
Mary s’assit sur la seule chaise libre du local :
— Je peux vous aider ?
Le visage de Gertrude s’éclaira :
— Eh bien… ce n’est pas de refus. Les paperasses, moi…
Elle eut une moue qui indiquait que ce n’était pas la partie du travail qu’elle préférait. Elle montra d’un mouvement de menton l’ordinateur mis à sa disposition :
— Quant à taper là-dessus…
Ça ne paraissait pas l’enchanter non plus.
Mary proposa :
— Changeons de place…
Gertrude ne se le fit pas dire deux fois. Elle céda son siège à Mary et prit le sien. Mary s’installa devant le clavier, appela le logiciel de traitement de texte et, regardant Gertrude dans les yeux, demanda :
— Que s’est-il passé cette nuit à la ZUP ?
Gertrude inspira profondément si bien que Mary put croire que sa poitrine épanouie allait faire sauter les boutons d’uniforme. Puis elle expira :
— J’étais de patrouille de nuit, dit-elle, Mériadec nous a signalé qu’il y avait du bordel à la cité HLM. On y est allés…
— Qui était avec vous ?
— Bensalem…
Mary fronça les sourcils. Ce nom lui disait quelque chose, mais elle ne visualisait pas le visage.
— Je le connais ?
— Je ne crois pas. C’est un jeune qui vient d’arriver.
Ça s’expliquait mieux ainsi. D’un mouvement de tête elle fit signe à Gertrude de poursuivre.
— Au troisième étage, il y avait un type qui balançait ses meubles par la fenêtre et qui hurlait.
— Ce sont les voisins qui ont appelé ?
— Oui… Quand il a vu la voiture de police, il a pris un bébé et il a menacé de le jeter par la fenêtre.
— Un bébé ? répéta Mary effarée.
— Oui, un nourrisson. Une femme est apparue et a tenté de reprendre le bébé. Il lui a collé un marron qui l’a renvoyée dans la pièce.
— Qu’avez-vous fait alors ?
— J’ai rendu compte de la situation à Mériadec, et puis je suis montée avec Bensalem. On a frappé, mais il ne voulait pas ouvrir. Alors j’ai enfoncé la porte d’un coup de pied… Quand il nous a vus, le type a laissé tomber le bébé que Bensalem a recueilli. Il est tout de suite descendu le mettre à l’abri auprès des voisins. La femme était écroulée par terre, pleine de sang.
Les narines de Gertrude frémissaient. Dans ses yeux verts passaient des lueurs que Mary avait déjà vues dans les yeux de Mizdu lorsqu’il était en colère.
— Nom de Dieu, dit-elle, la roustée que je lui ai mise à ce con-là ! Ah, ça m’a fait du bien !
Elle eut un geste de découragement :
— Mais maintenant, c’est sur ma gueule que ça va retomber !
Fortin ne lui avait pas appris seulement les techniques de combat de rue. Son vocabulaire aussi avait déteint sur Gertrude.
— Forcément, dit Mary, si vous présentez les choses comme ça !
— Et comment que j’dois les présenter ? demanda Gertrude d’un air de défi. Ah, j’oubliais, il y avait un autre gosse, il avait dérouillé sérieux ! Il s’était caché sous son lit.
Mary frissonna. Dans quel monde vivait-on ?
— À mon avis, dit-elle, ce type a essayé de vous frapper…
— Ah, dit Gertrude, il n’a pas eu le temps !
Mary voyait ça d’ici, la tornade rousse lâchée contre le tortionnaire. Elle s’impatienta :
— Mais si, il a eu le temps, dit-elle.
Elle insista :
— Vous comprenez, Gertrude, ce type avait assommé sa femme, a demi tué son gosse et voulu balancer un nourrisson du troisième étage. Dans l’urgence, car il y avait péril de mort pour ce bébé, vous avez dû enfoncer la porte.
Le visage de Gertrude s’éclaira :
— Ah ouais, c’est ça, c’est bien ça !
— Vous voyez, dit Mary, ça vous revient. Ensuite il s’en est pris à vous…
Et, comme Gertrude allait ajouter quelque chose, elle redit, un ton au-dessus :
— Il s’en est pris à vous et vous avez dû vous défendre !
Le ton n’admettait pas de réplique.
Elle commença à taper avec virtuosité, en lisant à voix mi-haute ce qu’elle écrivait :
— Ce quatre mars, alors que j’étais en patrouille avec le gardien stagiaire Bensalem, nous avons été avisés par le brigadier Mériadec d’une altercation dans un immeuble de la cité HLM des Goélands. Nous étant rendus sur les lieux, nous avons constaté qu’un individu surexcité jetait des meubles depuis la fenêtre du troisième étage d’un bâtiment. Quand il nous a vus arriver, il a pris un bébé et a menacé de le jeter par la fenêtre. La mère ayant tenté de s’interposer, il l’a frappée avec violence. Après avoir avisé le brigadier de permanence de la situation, nous avons décidé d’intervenir sans délai. J’ai dû enfoncer la porte. L’homme a alors jeté le bébé à terre pour se précipiter sur nous. Le gardien stagiaire Bensalem a pris le bébé dans ses bras et il est descendu pour le confier aux voisins en attendant les secours. La femme gisait à terre, sans connaissance. L’homme s’en est pris à moi et j’ai dû me défendre comme je pouvais. Après une courte lutte, j’ai réussi à le maîtriser et à le menotter à un radiateur. Puis je me suis occupée de la femme qui était toujours inconsciente. En visitant l’appartement, j’ai trouvé un autre enfant d’environ quatre ans terré sous son lit, complètement terrorisé. Il portait lui aussi des traces de coups. Les pompiers, prévenus par le brigadier-chef Mériadec, sont arrivés et ont embarqué la mère et les deux enfants. Le gardien stagiaire Bensalem et moi avons ramené l’agresseur au commissariat où il a été placé en cellule de dégrisement.
Mary regarda Gertrude en souriant. La policière avait compris et, lorsque Mary lui demanda : « C’est bien comme ça que ça s’est passé ? », elle hocha la tête avec conviction : « Tout à fait, capitaine ».
Puis elle ajouta avec humilité :
— Mais je n’aurais pas su l’écrire…
— Moi non plus, lui dit Mary avec un clin d’œil complice.
Elle lança l’impression et on entendit l’imprimante ronronner. Elle prit la feuille et félicita Gertrude :
— Vous pouvez signer, c’est un bon rapport.
Deux autres feuillets sortirent de la machine. Mary les prit et Gertrude demanda :
— Qu’est-ce que vous allez en faire ?
— Un pour Bensalem, un autre pour Mériadec. Il faut bien qu’ils sachent comment ça s’est passé !
Gertrude se leva, émue :
— Je ne sais comment vous remercier, capitaine.
— Vous l’avez déjà fait, Gertrude, assura Mary.
— Comment ? demanda la policière en écarquillant les yeux.
— En cassant la gueule à ce salaud ! Mais une autre fois, faites en sorte que ça ne laisse pas de traces. Je me suis bien fait comprendre ?
Gertrude hocha la tête affirmativement tandis que Mary gagnait la porte.
— Allez, je suis juste passée vous dire bonjour… Souvenez-vous, Gertrude, il ne faut pas jouer les justiciers !
Elle pointa l’index vers le ciel en ayant l’air de dire : « Souvenez-vous en ! » puis elle sortit et rejoignit Mériadec au vestiaire :
— Tenez, brigadier, voilà le rapport de Gertrude.
Mériadec lut, relut, et se mit à rire :
— C’est exactement comme ça que ça s’est passé !
— Il y en a également un pour Bensalem, dit Mary. Vous le lui donnerez ?
— Comptez sur moi, assura Mériadec.
— C’est simplement pour accorder les violons, précisa-t-elle avec malice.
Mériadec hocha la tête en souriant.
Puis elle demanda :
— Le patron n’est pas arrivé ?
— Pas encore. Mais Fortin est là.
Derrière la vitre, dans la salle de police, les « en tenue » prenaient le café du matin en attendant les directives qui leur seraient données par les OPJ après la conférence avec le patron. Parmi ces briscards qu’elle connaissait bien, une silhouette lui parut familière ; cependant, en dépit de ses efforts, elle n’arrivait pas à la situer. C’était un jeune homme qui se tenait gauchement parmi les anciens. Visiblement, il était un peu perdu et ne savait quelle contenance adopter.
Elle regarda le brigadier :
— Un nouveau venu ?
Mériadec acquiesça :
— C’est justement Bensalem, un petit jeune qui vient voir si le job lui convient.
— Ah…
Elle continuait à fixer le jeune homme qui se tenait timidement dans son uniforme trop neuf.
Intriguée, elle passa derrière la banque d’accueil et entra dans la salle de police.
— Salut messieurs ! dit-elle enjouée.
Les hommes se levèrent pour répondre à son salut. Mary était très populaire chez les gardiens.
L’un d’entre eux proposa :
— Un café, capitaine ?
— C’est pas de refus, Moulin.
Elle s’était souvenue du nom du gardien in extremis et elle vit, à son sourire, que cette attention lui avait fait plaisir. Il versa le café dans un verre qu’il lui tendit.
— Un sucre ?
— Pas de sucre, merci.
Elle s’appuya sur un coin de table, le verre à la main et dit aux hommes qui affectaient une indifférence qu’ils ne ressentaient pas :
— Restez assis, je ne fais que passer.
Elle but une gorgée de café et demanda à Moulin :
— C’est vous qui l’avez fait ?
Un autre gardien rigola :
— C’est toujours lui qui le fait, capitaine.
— Il est bon ! apprécia Mary.
L’autre rigola de plus belle :
— Quand il sera viré de la police, il pourra se reconvertir dans la limonade !
Mary rit avec les hommes :
— Il n’y a pas de sot métier.
Puis elle s’approcha du jeune gardien.
— J’ai l’impression de vous connaître, dit-elle.
Le garçon la fixait, mi-gêné, mi-goguenard.
— Quel est votre nom ?
— Bensalem, dit-il avec cet accent des banlieues qui avale une syllabe sur deux.
Elle répéta :
— Bensalem…
Il précisa :
— Thierry Bensalem…
— Et vous venez d’où ?
— De Brest, capitaine, de Pontanézen…
Pontanézen, ça fit tilt sous le scalp de Mary Lester.
— Ce n’est pas toi…
Elle avait usé du tutoiement tout naturellement, Bensalem ne parut pas s’en offusquer.
— On a failli faire un tour de scooter ensemble, dit-il. Mais il y avait de la brume.
Elle s’exclama :
— Bon Dieu ! Bensalem, bien sûr que je me souviens ! Mais qu’est-ce que tu fiches là ?
Le jeune homme se regarda dans la vitre avec une sorte de gêne. Visiblement, il n’était pas encore habitué à porter l’uniforme.
— Ben, j’voulais faire vigile, mais m’sieur Fortin m’a dit qu’il valait mieux faire flic…
— Ah…
Mary en resta sans voix. Elle s’en tira comme elle pouvait :
— Le lieutenant Fortin est toujours de très bon conseil, assura-t-elle.
Elle regarda sa montre :
— D’ailleurs, il est temps que j’aille le voir. Salut, Bensalem, et si tu as besoin de quelque chose, je suis là, moi aussi.
Puis elle lança à la cantonade :
— Merci pour le café !
Elle s’engagea dans l’escalier en pensant aux incidents que Mériadec venait d’évoquer. Ils se répétaient, hélas, à longueur de semaine, à longueur d’année, et la laissaient toujours très mal à l’aise. Les flics, les gendarmes, les pompiers étaient véritablement les éboueurs de la société et il leur fallait souvent avoir le cœur et l’estomac bien accrochés pour ne pas sombrer dans le découragement devant les horreurs auxquelles ils étaient quotidiennement confrontés. Du petit bureau qu’elle partageait avec le lieutenant Fortin sortait le bruit d’une conversation animée. Trois personnes l’occupaient : Fortin, écrasant son siège de sa masse de muscles et d’os, Bertrand et Le Clinche.
Le lieutenant Bertrand, un quinquagénaire aux tempes grises, poussait devant lui une brioche de bon vivant. Il venait de la région parisienne, espérait « finir son temps en roue libre » - pour reprendre son expression - et n’aspirait qu’à rester au commissariat pour assumer les tâches administratives qui rebutaient tant Mary Lester. Le Clinche était un jeune gardien « en tenue » qui faisait partie des espoirs de l’équipe de rugby locale. Pour autant, Le Clinche n’était pas bâti en colosse. De taille et de corpulence extrêmement moyennes, il compensait ce manque de gabarit par une vision du jeu peu commune, des jambes de feu et une précision diabolique dans la transformation des coups de pied de pénalité. Dixit Fortin. En la matière, le grand lieutenant était crédité d’une compétence irréfutable.
Le point de discussion portait sur le « coaching » du nouveau sélectionneur de l’équipe de France : devait-il faire confiance au talonneur toulousain ou au biarrot pour le premier match du tournoi des Six Nations ?
Mary serra les mains et fit la bise à Fortin :
— J’espère que vous n’attendez pas mes lumières pour vous mettre d’accord ?
Bertrand lança avec bonne humeur :
— Tout ce qu’on en dit, c’est histoire de causer. Le sélectionneur fera ce qu’il voudra.
— Ouais, fit Fortin en repliant l’Équipe qui était déployé sur son bureau. Le sélectionneur est comme le capitaine Lester, il a toujours raison !
Mary tempéra l’affirmation :
— Tant que l’équipe gagne, Jipi, tant que l’équipe gagne !
Les deux autres sortirent en rigolant et Le Clinche glissa :
— De toute façon, les femmes ont toujours raison !
Mary ironisa :
— Tu sais déjà ça, toi, à ton âge ?
Le Clinche rit de plus belle :
— Et comment, capitaine, c’est pour ça que je suis toujours célibataire !
Les deux hommes quittèrent la pièce et Mary entendit encore leur rire alors qu’ils s’éloignaient. Elle revint à Bensalem :
— Dis-moi, Jipi, j’ai entr’aperçu un jeune gardien en bas, et il m’a semblé l’avoir déjà vu.
— Ah, dit Fortin, Bensalem !
Mary joua les candides :
— C’est qui ce Bensalem ?
Fortin plissa les yeux d’un air rusé :
— Bensalem, tu ne me feras pas croire que tu l’as oublié ?
Mary s’assit sur son bureau :
— Qu’a-t-il d’inoubliable ?
— Eh eh ! Le scooter, au port de Brest… Bensalem qui devait te conduire à…
Elle feignit d’être soudain visitée par l’Esprit-Saint :
— Ah, Bensalem… L’émissaire qui devait m’amener jusqu’à Bourgeon ! Ce n’est pas Thierry son prénom ?
— Si !
— Qu’est-ce qu’il fait ici ?
— Ben, la même chose que nous !
— Mais encore ?
— La police, le maintien de l’ordre… Enfin, il débute.
— Tu veux dire que…
— Je veux dire qu’il s’est engagé chez les poulets, oui. Ça te surprend ?
— Un peu. Les premiers pas dans la vie active de Bensalem Thierry ne semblaient pas le prédisposer à faire carrière chez les flics.
Le grand lieutenant haussa ses épaules massives :
— Ça ne sera pas le premier qui aura fait des conneries avant d’entrer chez les poulets, dit-il avec indulgence. Tu savais qu’il était venu me voir à l’hôpital ?
— Sans blague ? Après la pétoche que tu lui avais fichue ?
— Bof, fit Fortin d’un air modeste, il n’avait pas eu tellement peur de moi ! Ce sont plutôt ses employeurs qui lui ont foutu la pétoche.
— Sauf que tu l’as menacé de le foutre à l’eau avec son scooter.
Le grand prit un air dégagé :
— Oh… c’est rien, ça ! Je ne lui ai même pas collé une calotte !
Mary dut convenir que c’était vrai. Fortin s’en était tenu à des menaces verbales, mais d’un air si terrible que Bensalem avait avoué tout ce qu’il savait.
— Tu te souviens, poursuivit le lieutenant, il était menotté dans la bagnole, j’ai fait une fausse sortie, histoire de l’éloigner de la zone de tir et j’ai eu le temps de lui dire que je lui trouverais peut-être un job plus intéressant que vigile dans une boîte de gardiennage.
— C’est pour ça qu’il est venu te voir à l’hôpital !
— Peut-être bien. Je ne sais pas… Peut-être parce que je lui ai sauvé la mise ce jour-là ?
Mary se souvint de l’intensité de la fusillade en cette nuit où Fortin et elle avaient bien failli rester sur le carreau. S’il n’avait pas été évacué de la voiture du lieutenant, sûr qu’à cette heure Bensalem serait mort.
— C’est à ce moment que je lui ai proposé de l’aider à entrer dans la police.
— Et tu l’as converti, comme ça…
Dire que Mary paraissait sceptique était un euphémisme.
— C’est toujours aussi bien que de le voir devenir un voyou, non ?
Elle acquiesça :
— De ce point de vue, tu n’as pas tort.
Puis, après un silence, elle demanda :
— Si je comprends bien, tu vas t’occuper de sa formation ?
— Comme de celle des autres bleus, dit Fortin. Je vais sortir en patrouille avec lui. Je l’emmènerai dans la ZUP.
Il se mit à rire :
— Ça lui rappellera quelque chose. Et toi, tu es branchée sur quelque chose ?
Elle n’eut pas le temps de répondre, le téléphone sonna. Fortin décrocha et dit très respectueusement :
— Bonjour, Monsieur le Divisionnaire.
Puis il tendit l’appareil à Mary en couvrant le récepteur de sa large paume :
— Pour toi, c’est le patron !
Instinctivement, il avait baissé le ton, comme s’il annonçait un secret. Mary prit l’appareil et échangea quelques formules de courtoisie avec le commissaire Fabien, et annonça :
— J’arrive, patron.
Puis, s’adressant à Fortin qui venait de reposer l’appareil sur son support :
— Pour répondre à ta question, je vais voir sur quoi on va me brancher.
Fortin hocha la tête d’un air entendu et glissa avec une mine de chanoine qui lui allait comme un casque à pointe à une sœur mariste.
— Allez mon enfant, mais ne l’agacez pas trop, on n’est que lundi !
Tiré à quatre épingles, le commissaire divisionnaire Fabien, tout raide dans son fauteuil, ne perdait pas un centimètre de sa courte taille.
Fortin rigolait de ces poses que le patron affectait. Lui, dont la taille culminait à près de deux mètres, s’amusait de cette attitude en disant de son patron : « Quand il est debout, il est sur la pointe des pieds, quand il est assis, il est sur la pointe des fesses. »
Mais ce que la nature avait refusé en taille à Lucien Fabien, elle le lui avait rendu au centuple en matière d’autorité, de charisme comme on dit de nos jours. Lorsqu’il pointait son regard bleu sur le grand lieutenant, celui-ci se sentait rétrécir jusqu’à se sentir comme un petit écolier devant un maître redouté. Fortin, qui ne craignait pas d’affronter à mains nues une demi-douzaine de voyous, évitait comme la peste de contrarier le commissaire divisionnaire Fabien.
En fait, à l’usine, nom sous lequel le lieutenant Fortin désignait volontiers le commissariat, une seule personne ne semblait pas craindre le patron, et cette personne c’était le capitaine Lester. Pour tout dire, c’était plutôt l’homme de fer du bureau directorial qui redoutait les foucades de son enquêtrice préférée. En réalité, il s’était établi entre le commissaire et la jeune capitaine un rapport particulier, une sorte d’estime, pour ne pas dire d’affection réciproque qui allait bien au-delà du rapport hiérarchique. Mary Lester était la fille que le commissaire aurait aimé avoir et le commissaire était pour Mary une sorte de père « bis » qui suppléait aux absences de son vrai père Jean-Marie Le Ster.
Elle s’approcha donc en souriant et serra la petite main ferme de son supérieur qui la considéra avec satisfaction :
— Comment allez-vous, capitaine ?
Il montra la chaise devant son bureau.
— Asseyez-vous !
Mary se posa, le regarda intrigué et répondit à la question :
— Pas mal, merci.
— Vous m’en voyez très heureux, dit Fabien. Votre blessure ?
Elle éluda d’un geste désinvolte :
— C’est du passé, patron.
Il ne parut pas convaincu :
— Vous êtes sûre ? Ces traumatismes crâniens laissent parfois des séquelles invisibles…
Elle haussa les épaules :
— Quel jargon ! Je n’ai pas subi de traumatisme crânien.
Il insista :
— Cependant, cette balle…
— Cette balle m’a entamé le cuir chevelu sans toucher à l’os. Combien de fois faudra-t-il le dire ?
Le commissaire leva les mains devant son visage comme pour parer à la protestation :
— Bien, bien… Mais psychologiquement…
Elle le regarda d’un air las et souffla :
— Vous n’allez pas vous faire le complice de tous ces psys en mal de clientèle ? Tout va très bien !
Puis elle ajouta, les yeux pétillants de malice :
— Comme vous le savez, j’ai eu une longue convalescence.
— Reposante à souhait. Je sais, ironisa Fabien. Donc vous devez être tout à fait opérationnelle.
Elle confirma :
— En effet !
Et, comme le commissaire gardait le silence, elle demanda :
— Quelque chose de cassé ?
— Si on peut dire…
— Grave ?
— Un mort…
— Où ça ? demanda-t-elle sans s’émouvoir.
— À Trébeurnou !
— Non ! fit-elle accablée en s’enfouissant la tête dans les mains. Quelqu’un que je connais ?
— Sans doute, vous connaissez tout le monde là-bas, non ?
— Plus ou moins, fit-elle. De qui s’agit-il ?
— Il semblerait que ce soit un certain Raoul Florent… Ça vous dit quelque chose ?
Et comment, ça lui disait quelque chose ! Florent, qui avait été le troisième maire de Trébeurnou, juste avant Sonia Fontaine. Florent, qu’elle avait pris la main dans le sac alors qu’il pillait les édifices religieux de sa commune…
— Pourquoi « il semblerait » ?
— À l’heure où j’ai eu les informations, le corps n’avait pas été formellement identifié.
— Si c’est Florent, on l’aura reconnu !
Le commissaire haussa les épaules en signe d’ignorance.
— Je vous répète ce qu’on m’a dit.
— Comment cela est-il arrivé ?
— Des coups de fusil de chasse, semble-t-il.
Elle regarda le commissaire Fabien :
— Des coups de fusil de chasse ! Mais c’est un crime pour gendarmes, ça ! Vous ne voulez tout de même pas que je retourne là-bas ?
Le commissaire prit un air détaché :
— Moi, je ne veux rien ! Je vous dirais même que je suis assez de votre avis, c’est un crime pour gendarmes. Mais le préfet…
Elle lui coupa la parole avec une brusquerie qui n’était pas dans ses habitudes.
— Il sait ce qu’il veut celui-là ? Il va peut-être falloir que je me farcisse le sous-préfet Gaubert et son haleine putride ?
— Putride ? fit le commissaire, vous avez dit putride ?
— Parfaitement !
— C’est pire que fétide, ça !
— Bien pire ! fit-elle avec une grimace de dégoût.
Le commissaire parut entrevoir enfin une vérité :
— Je comprends pourquoi Monsieur le Préfet était si pressé de s’en défaire !
— Il l’a viré ?
Le commissaire secoua la tête négativement :
— On ne vire pas ce genre d’individu, Mary, quand ils deviennent trop insupportables, on leur donne une promotion.
Elle secoua la tête avec écœurement :
— Gaubert a donc obtenu une promotion ?
— Oui, il a été nommé sous-préfet dans la Somme, je crois.
— C’est toujours ça de gagné, apprécia Mary. Qui le remplace ?
— Un autre jeune, juste sorti de l’ENA.
Elle bougonna :
— On n’en sortira jamais !
— De quoi ? demanda le commissaire.
— Des gugusses de l’ENA !
— Pour en sortir, il conviendrait d’abord d’y entrer, fit remarquer Fabien.
— Je n’y aspire pas, affirma Mary. Pas plus que je n’aspire à retourner à Trébeurnou. Sauf votre respect, j’en ai soupé de Trébeurnou ! Un jour vous me voulez aux antipodes de cette bourgade, alors je me rends aux antipodes et je me fais allumer par le ban et l’arrière-ban de l’administration. Et aujourd’hui vous voulez que j’y retourne. J’ai du mal à vous suivre.
— Moi aussi j’ai parfois du mal à vous suivre, Mary, et pourtant on se retrouve toujours !
— Joli ! apprécia-t-elle.
— Vous vous en êtes plutôt bien tirée ! glissa Fabien.
— Oui, et c’était pourtant mal barré, comme dirait Fortin.
Elle regarda le commissaire d’un œil rusé :
— Je ne sais si je vous ai remercié…
— Pourquoi ? demanda Fabien faussement naïf.
— Pour votre soutien.
— Laissons ça ! fit Fabien magnanime.
— D’accord. Mais maintenant vous voulez que j’y retourne, à ce maudit village, et là, je ne suis pas d’accord.
Comme le commissaire ne répondait rien, se contentant de pianoter avec ses doigts sur le plat de son sous-main, elle ajouta :
— Ça manque pour le moins de cohérence, patron !
Il persifla :
— Quelle véhémence ! C’est une vraie ou une fausse colère ?
Elle sourit :
— Devinez, on voit tant de choses bizarres ces temps-ci…
— C’est vrai qu’on en voit, concéda le commissaire. Mais voyez-vous, Mary Lester, les circonstances commandent. Un homme est mort et…
Elle le coupa dans son argumentation :
— Ben oui, un homme est mort… Un crime à coups de fusil de chasse, je vous le redis, et d’ailleurs vous êtes d’accord avec moi, c’est un truc de gendarmes ! Il y a les gendarmes, là-bas. Il y a ce bon Lucas… N’a-t-il pas fait étalage de sa valeur dans cette ténébreuse affaire Vanco ?
Le commissaire leva une main devant lui comme pour se préserver de son humeur.
— Tellement bien qu’il a été promu adjudant-chef et qu’il a pris la direction d’une brigade en Loire-Atlantique.
— De mieux en mieux ! Tout le monde est promu dans cette affaire, sauf moi !
— Vous aspirez à devenir commandant ?
Elle réfléchit, le front plissé. Commandant c’était probablement de nouvelles responsabilités, des fonctions un peu différentes. Elle préféra éluder.
— On verra ça plus tard. Qui est son successeur ?
— À Lucas ?
— Oui.
— Je l’ignore. Ces histoires de gendarmes…
Le commissaire fit, du bras, un geste désinvolte qui signifiait le peu d’estime qu’il éprouvait pour les gendarmes en général et la gendarmerie en particulier. Il était de la vieille école, celle où gendarmes et policiers s’opposaient souvent sur le terrain et il n’aimait pas trop voir Mary Lester cohabiter sans états d’âme avec ces militaires.
— Tout ce que je sais, ajouta-t-il, c’est que Trébeurnou, qui paraissait avoir retrouvé une certaine stabilité avec l’élection au poste de maire de votre ami Kerloc’h, semble sur le point de basculer de nouveau dans des turbulences dont Monsieur le Préfet ne veut pas entendre parler.
Le commissaire pointa l’index sur Mary Lester :
— Si vous êtes nommément requise à Trébeur-nou, c’est sur l’insistance de monsieur Kerloc’h !
Elle soupira :
— Voilà autre chose !
Le patron la regarda d’un air plus goguenard qu’embarrassé :
— Décidément, vous êtes imprévisible, Mary ! Moi qui croyais que ça vous aurait fait plaisir…
Il affecta l’incompréhension la plus totale et soupira en hochant la tête, faussement accablé :
— Ah, les femmes !
À son tour, elle affecta un mouvement d’humeur.
— Quoi, les femmes ?
C’était un petit jeu auquel ils se livraient volontiers lorsqu’ils étaient en tête-à-tête.
— Je ne m’y ferai jamais ! avoua-t-il.
Cette contrition apparente la fit sourire.
— Plaignez-vous, à ma connaissance, vous n’en avez qu’une, de femme !
— Comment ça, à votre connaissance ? demanda Fabien, piqué au vif.
Elle eut un geste évasif et enfonça le clou :
— Et surtout ne me dites pas que c’est bien assez, ou je rapporte vos propos à madame Fabien !
Le commissaire fit mine de s’offusquer :
— Vous feriez ça ?
— Sans hésiter ! assura-t-elle.
Le commissaire garda un instant le silence et laissa tomber :
— Ça, c’est un coup bas !
Elle savait madame Fabien très jalouse des relations privilégiées qu’entretenait le commissaire avec le capitaine Lester. Fabien inspira très fort, chassa l’air de ses poumons de la même manière et préféra changer de sujet :
— Que dois-je dire au préfet ?
— Est-ce vraiment à moi de vous souffler ce que vous devez lui dire ?
Elle repensa à l’immense plage de sable blanc, elle revit la côte sauvage, la maison de Monette où on était si bien. Maintenant que Vanco avait disparu du paysage, peut-être allait-elle rapatrier ses chevaux à Trébeurnou ? Et puisque le village semblait apaisé, pourquoi ne pas y retourner ?
Elle regarda le commissaire :
— Au fait, pourquoi veut-on que j’intervienne ? Ils n’ont pas de coupable sous la main ?
— Oh si ! fit le commissaire. Un coupable formidable ! Un type que tout accuse, un gaillard que l’on a retrouvé l’arme à la main sur les lieux du crime…
— Alors ?
— Alors, le maire veut Mary Lester. Ce que le maire veut, le préfet le veut aussi.
Elle poursuivit :
—… et ce que le préfet veut, le commissaire Fabien le veut encore plus !
Il haussa les épaules en souriant :
— Vous avez tout compris, Mary. Je vous intime instamment l’ordre de vous rendre à Trébeurnou et d’enquêter sur cette mort violente.
Elle hocha la tête, la bouche pincée et répéta d’un air de ne pas en croire ses oreilles :
— Vous m’intimez instamment !
— Parfaitement !
Elle se rendit :
— Alors, si c’est un ordre, intimé instamment en plus…
Fabien répéta :
— Parfaitement ! Vous allez vous rendre illico à Trébeurnou, capitaine Lester. C’est moi qui vous l’ordonne et il n’y a pas à discuter.
Elle leva une main, feignant un geste de défense :
— Ça va, ça va ! Ne montez donc pas sur vos grands chevaux !
— Je ne monte pas sur mes grands chevaux, mais comme vous affichez un certain penchant à discutailler…
Elle le regarda dans les yeux de son regard le plus candide et, appuyant son index contre sa poitrine, elle fit la malheureuse incomprise :
— Je discutaille, moi ? Comme s’il était dans mes habitudes…
Fabien se prenait au jeu :
— De discuter, de contester, de chercher des raisons… Oui, je dirais volontiers que vous avez une propension à la chose.
— Une propension…
Fabien précisa, en se levant :
— Et le mot est faible.
Mary fit mine de s’indigner :
— Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ? Il n’y a pas plus docile que moi !
— Pff, fit le commissaire, dites ça à un cheval de bois, il vous flanquera un coup de pied !
Elle croisa les bras :
— C’est tout ? Il n’y a plus de compliment ?
— Non, il y a un mort, ça ne vous suffit pas ?
Elle respira fort et dit en soupirant :
— Oh que si !
Elle prit la porte :
— Je peux y aller ?
— Où ça ?
— À Trébeurnou !
Le commissaire eut un large geste de main :
— Vous devriez déjà y être !
Avant de fermer la porte, elle demanda, faussement naïve :
— Je peux quand même passer à mon bureau avant ?
Fabien répondit sur le même ton :
— Oui, capitaine Lester, vous pouvez passer à votre bureau !
Elle lui sourit largement :
— Merci patron !
•
Fortin en était à la dernière page de l’Équipe lorsqu’elle entra dans le bureau.
— Eh bien ?
Il levait sur Mary des yeux interrogateurs.
— Je te le donne en mille…
— Qu’est-ce que tu me donnes en mille ?
— Je te donne en mille que tu ne devineras pas où le patron m’envoie.
— En Australie ?
— Tout de même pas !
— Alors ?
— À Trébeurnou !
Fortin parut surpris :
— Trébeurnou ? Mais tu en viens !
— Il paraît qu’on a encore besoin de moi.
Fortin replia son journal et prit une pose plus compatible avec celle du fonctionnaire à l’œuvre.
— C’est toujours la révolution dans le patelin ?
— Non point. On est passé à la vitesse supérieure : un macchabée, mon vieux, tué à coups de fusil de chasse.
Il souffla avec mépris :
— Pff, c’est un truc pour les gendarmes, ça !
— C’est ce que j’ai dit, et le patron était d’accord.
Le front de Fortin se plissa :
— Alors, où est l’erreur ?
— C’est le maire de Trébeurnou…
— Le vieux mec ?
— Ouais, monsieur Kerloc’h, un ancien gendarme…
Le lieutenant souffla de nouveau car lui aussi tenait les gendarmes pour des empêcheurs d’enquêter en rond :
— Pff… Il t’avait à la bonne, si je me souviens bien.
— Il m’a toujours à la bonne, c’est pour ça qu’il a requis ma présence.
— Tu y vas ?
— C’est un ordre, mon vieux, un ordre du patron qui est lui-même actionné par le préfet…
Fortin cligna de l’œil d’un air complice :
— Un ordre qui ne te déplaît pas… Tu vas retrouver ta copine, en somme, le vieux t’offre d’autres vacances.
— Tu parles ! Je pense que je ne ferai qu’un aller-retour. Les gendarmes tiennent un coupable qui a été pris sur le fait, l’arme à la main.
— Dans ce cas, je ne vois pas ce que tu vas faire là-bas.
— Moi non plus, mais comme tu dis, une journée de vacances c’est toujours bon à prendre. Je dînerai avec Monette, et puis nous papoterons au coin du feu. Le lendemain je rendrai visite à monsieur et madame Kerloc’h et puis je rentrerai.
— Tu n’oublies rien ?
— Peut-être que si… Tu peux m’éclairer ?
— Les gendarmes, tu ne vas pas te présenter aux gendarmes ? Ne serait-ce que pour lire les procès-verbaux et avoir quelque chose à raconter au patron en rentrant ?
— Tu as raison, j’oubliais les gendarmes !
— Chez eux aussi, tu t’es fait des copains.
Elle sentit comme une pointe de reproche dans le ton.
— Oui, mais ceux que je connaissais, et en particulier l’adjudant Lucas, ont été déplacés. Promus et déplacés. Lucas est désormais adjudant-chef et responsable d’une brigade quelque part en Loire-Atlantique, quant à Dieumadi, si ça se trouve, il aura regagné son île.
— Avec une promotion lui aussi ?
Elle eut un geste d’ignorance :
— Je n’en sais rien, mais je l’espère pour lui.
Elle réfléchit et ajouta :
— Rencontrer un type qui est toujours de bonne humeur dans la gendarmerie, c’est quand même peu courant. Rien que pour ça, il mériterait la croix d’honneur !
Elle se leva, prit sa veste de cuir et leva deux doigts :
— Salut le grand !
— Salut, fit Fortin en écho en étouffant un bâillement.
Mary dévala les escaliers et s’en retourna venelle du Pain Cuit récupérer sa voiture. Dans le fond, pour commencer une semaine de presque printemps, une petite virée à Trébeurnou n’était pas si mal venue !
Peu avant midi, Mary arrêta la Twingo devant la gendarmerie de Tréouergat. Elle sonna et la porte s’ouvrit avec un déclic métallique.
Derrière une table, un jeune gendarme la regardait avancer avec méfiance.
— Bonjour, dit-elle.
— Bonjour mademoiselle…
Son regard était interrogateur, il semblait se demander ce qui amenait cette charmante jeune fille à la gendarmerie.
— C’est pour une plainte ?
— Non, je souhaiterais voir le chef de brigade.
Les sourcils du gendarme s’écarquillèrent.
— Vous avez rendez-vous ?
— Non, mais je connaissais bien l’adjudant Lucas.
— Ah… Je vais voir. Qui dois-je annoncer ?
— Mary Lester.
Le front du gendarme se plissa, comme si ces deux noms accolés évoquaient quelque souvenir.
— Mary Lester… répéta-t-il pensivement.
— C’est cela !
Il prit son téléphone et appuya sur une touche d’un air perplexe, sans quitter Mary du regard.
— Adjudant-chef, dit-il, il y a une certaine Mary Lester qui demande à vous voir.
Elle entendit son nom résonner dans l’écouteur. L’adjudant-chef, quel qu’il fût, l’avait répété avec tant de vigueur que le jeune gendarme écarta instinctivement l’appareil de son oreille avant de le rapprocher et de répondre :
— Bien, adjudant-chef.
Il se leva et Mary constata qu’il était très grand car il la dominait de plus d’une tête.
— Si vous voulez me suivre…
— Ne vous dérangez pas, dit-elle, je connais le chemin.
En habituée des lieux, elle emprunta sans hésitation un couloir qui s’ouvrait à gauche et le gendarme la suivit du regard, plus perplexe que jamais, la bouche ouverte sur une question informulée.
Pour ne pas le laisser dans cette situation inconfortable, Mary, avant de disparaître, sortit sa carte et se présenta avec un clin d’œil complice :
— Capitaine Lester, Police nationale…
Les yeux du jeune homme allaient de la carte au visage de Mary Lester. Il se leva à demi, resta un temps comme accroupi, puis retomba sur son siège. Il venait de comprendre à qui il avait affaire.
Au détour du couloir, Mary tomba nez à nez avec Lucas qui venait à sa rencontre.
Elle resta interdite :
— Vous ici ?
Lucas se mit à rire :
— Ça vous surprend de trouver un gendarme dans une gendarmerie ?
— Non, mais on m’avait annoncé votre nomination à Pontchâteau.
— Elle est effective, confirma Lucas en frétillant d’aise, mais je suis encore ici pour quelques jours. Je passe les directives à mon successeur.
Elle montra du doigt sa manche qui s’ornait d’un galon supplémentaire :
— Belle promotion, adjudant-chef ! Tous mes compliments !
Lucas tenta d’ironiser, avec l’esquisse d’une révérence :
— Madame est trop bonne !
Ils connaissaient, l’un comme l’autre, les circonstances qui avaient valu au jeune adjudant Lucas cette promotion ultrarapide.
— Votre successeur est déjà là ? demanda Mary.
— Oui. Venez donc, je vais vous présenter.
Il poussa la porte de son bureau derrière lequel était assis un homme au nez camus, court de taille, à la toison rase, presque aussi large que haut.
— Je vous présente le major Langlois, dit Lucas.
Le major se leva et tendit une pogne de forgeron dans laquelle Mary n’aventura pas sa mimine sans appréhension.
Le major Langlois arborait la trogne vermeille des hommes de complexion sanguine habitués à vivre au grand air. Sa mâchoire puissante, rasée de frais, bleuissait déjà sous une barbe à fleur de peau. Il devait bien avoir une dizaine d’années de plus que Lucas et, comme l’un faisait bien moins que son âge et l’autre nettement plus, on aurait pu penser qu’il s’agissait du père et du fils.
— Ravi de faire votre connaissance, capitaine !
Langlois secouait la main de Mary sans trop la serrer, comme si c’était un objet rare et fragile.
— L’adjudant-chef m’a parlé de vous…
— Pas en mal j’espère ? demanda-t-elle ravie de récupérer sa main en bon état de marche.
— Je vous rassure, dit Langlois en montrant une chaise. Pas en mal.
Lucas s’excusa :
— Je vous laisse. Désormais, c’est le major Langlois le patron.
— Je vous verrai avant de partir ? demanda Mary.
— Probablement, je ne suis pas encore sur la route ! Je n’ai pas fini de mettre le major au courant.
Il ferma la porte et Mary se retrouva en tête-à-tête avec le major.
— Alors, major, il paraît qu’on se massacre dans vos campagnes ?
— Il y a effectivement eu un meurtre, dit Langlois d’un ton neutre. Mais je ne vois pas en quoi ça concerne la Police nationale.
Ça y est, pensa Mary, les difficultés commencent !
— Moi non plus, mais c’est quand même pour ça que je suis chez vous.
Les lèvres minces du major se pincèrent :
— Pour ça ?
Elle le regarda :
— Ça semble vous étonner, major.
— Un peu, avoua Langlois. Lucas m’avait dit que vous étiez une spécialiste des enquêtes délicates, alors je ne vois pas…
Il se rencogna dans son fauteuil qu’il remplissait largement et Mary demanda :
— Vous avez bien un mort sur les bras ?
Le major se mit à rire :
— Oui, mais ce n’est vraiment pas ce qu’on peut appeler une affaire délicate !
— C’est ce que j’ai cru comprendre : deux coups de fusil de chasse, c’est une enquête pour les gendarmes, ça ! Qu’importe, le commissaire Fabien a tenu à ce que je vienne.
Elle soupira :
— Autant vous dire que je ne suis pas venue de mon plein gré ni que mon patron m’a expédiée ici avec enthousiasme. Mais ce sont des directives du préfet, paraît-il.
Le major se leva et fit trois pas vers la fenêtre, les mains dans le dos. Il considéra les voitures sur le parking d’un air pensif, puis il se retourna :
— Pff ! Il n’y a même pas d’enquête à mener !
— Vous tenez le coupable ?
— On le tient, comme vous dites.
Et il ajouta d’un ton rogue :
— Et il n’est pas utile que vous veniez vous en mêler !
Mary se leva à son tour et, tendant ses mains ouvertes devant elle, elle céda avec une complaisance que tout autre que le major Langlois aurait trouvée suspecte.
— J’en prends bonne note, major. Je rends compte à Monsieur le Maire de Trébeurnou et ensuite je regagne mes pénates.
