2,49 €
En ce sauvage Morbihan, la noblesse bretonne a gardé toute sa fierté, tous ses préjugés aussi... Et c'est avec méfiance qu'on apprend à Sermor cette nouvelle : un certain Franz Wolf a loué le manoir de Ty-Glaz. Un Autrichien... et un "roturier"! On le dit séduisant, musicien, il n'empêche ! Seuls M. de Pendennek et sa fille Gwen - la grâce même - l'accueillent avec courtoisie. Une courtoisie qui pour Franz et Gwen devient entente profonde, tant leurs goûts communs les rapprochent. Gwen croit vivre un conte de fées ! Autour d'eux cependant on crie au scandale Mlle de Pendennek se compromet avec cet homme dont on ignore le passé... Quand une dépêche rappelle Franz à Vienne, Gwen reste seule, blessée, en proie au doute. A-t-elle eu tort de croire aux contes de fées ?
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Seitenzahl: 222
Veröffentlichungsjahr: 2019
– Gwennola, tes cheveux sont le soleil lui-même !
En parlant ainsi, Yvonne de Rosmandour se penchait vers son amie et effleurait du doigt la chevelure blond foncé, aux chauds reflets d’or, que frôlaient quelques rayons de la brûlante lumière d’été, tamisée par le feuillage de vieux et magnifiques tilleuls.
Gwennola se mit à rire, sans lever les yeux et sans interrompre le mouvement de son aiguille.
– Heureusement qu’ils ne répandent pas autour d’eux la même chaleur ! Quelle température de feu !
– Nous aurons de l’orage, dit Yvonne en levant son petit nez retroussé. Mais pas avant ce soir, d’après Amaury.
– Oh ! si tu crois sans réserve aux prédictions d’Amaury ! répliqua gaiement Gwennola.
Elle venait d’achever le montage d’une petite manche et tournait vers Yvonne des yeux d’un bleu sombre, au regard profond et velouté. Des yeux admirables, qui auraient suffi à faire remarquer entre toutes Gwennola de Pendennek, même si elle n’avait pas possédé ce visage d’un pur ovale, ces traits délicats, ce teint d’une blancheur satinée que la chaleur nuançait en ce moment de rose.
– Oh ! sans réserve n’est pas le mot ! dit Yvonne avec un rire qui découvrait de fort jolies petites dents. Mais on croit volontiers ce que l’on désire, et je voudrais bien avoir le temps de finir mes plantations avant la pluie.
– Tu vas devenir une jardinière remarquable, Yvonne.
– Cela m’amuse beaucoup, et papa est très content de me donner des leçons. Mais notre potager et notre verger ne peuvent rivaliser avec les vôtres, pour la qualité des produits.
– Le sol et l’exposition de Kenendry sont privilégiés.
– Certes. Mais il faut dire aussi que M. de Pendennek a une intelligence parfaite des soins à prendre, des améliorations à réaliser. Papa est infiniment reconnaissant de ses conseils qui l’ont tant aidé à mettre en valeur notre petite propriété. Cela augmente les revenus qui seraient un peu maigres.
– Si mon père n’avait pas eu l’énergie de repousser les vieux errements et de dédaigner les critiques, nous serions aujourd’hui dans la pauvreté.
– M. de Pendennek est un homme de tête et de cœur. Il vaut à lui seul plus que tous ces gens qui pensent que, par le seul fait d’appartenir à la noblesse, ils se trouveraient déchus s’ils s’adonnaient à un travail quelconque. Au lieu d’utiliser leurs facultés et de chercher à sortir de leur médiocrité intellectuelle ou matérielle, ils jugent préférable, s’ils sont appauvris, de mener une vie stupide et abrutissante dans leurs petites villes ou leurs gentilhommières, ou bien, s’ils ont conservé quelque fortune, de la gaspiller dans une existence mondaine et futile, aussi sotte que l’autre.
Gwennola approuva, tout en pliant la petite robe terminée.
– Oui, il n’y en a encore que trop ainsi ! Cependant un certain nombre de châtelains font valoir eux-mêmes leurs terres, ce qui a été considéré de tous temps comme une occupation aristocratique. Mais mon père a donné un petit accroc à la tradition. Lui, le représentant d’une des plus anciennes familles de l’Armorique, s’est fait exclusivement « maraîcher ».
– « Le marquis maraîcher », comme l’appelaient au début quelques-uns de ces imbéciles, tels que les Karellec et les Ploellan.
– Il a laissé dire, il a poursuivi la réalisation de son plan avec l’aide de ma chère maman, qui a toujours été sa collaboratrice infatigable. Aujourd’hui nous en voyons les résultats. Notre vie matérielle est largement assurée ; Olivier aura sa position toute faite en poursuivant l’œuvre paternelle, Amaury a pu entrer à Polytechnique et Gwennolé entreprendre les hautes études ecclésiastiques qui lui permettront de devenir un prêtre savant autant que pieux. Quant à Guy – sauf empêchements de santé –, il aura aussi tous les moyens de travailler pour l’École navale, son rêve.
– Et Gwennola, après avoir reçu une éducation soignée, sera pourvue d’une jolie dot. Mais, sans cela même, elle n’aurait pas manqué de faire un très beau mariage, car un prince serait à peine digne de toi, ma belle Gwen !
Et Yvonne, rieuse, mit un baiser sur le front de son amie.
– Un prince qui viendrait chercher « la petite maraîchère » parmi ses carottes et ses choux, riposta gaiement Gwennola dont les jolies mains souples et vives, d’une blancheur délicate, rassemblaient des morceaux d’étoffe.
– À propos, j’ai une nouvelle à t’apprendre ! C’est « la petite maraîchère » qui m’y fait penser, parce que ce surnom t’avait été donné par Nicole, au couvent. Elle était si jalouse de toi, la sotte..., de tes dons physiques, du succès de tes études, de l’affection que tu inspirais à toutes, maîtresses et élèves ! Aussi ne laissait-elle passer aucune occasion de te vexer... ou de l’essayer, du moins, car fort heureusement ses petites méchancetés n’avaient pas beaucoup d’effet sur toi.
Gwennola eut un sourire nuancé de dédain.
– Non, je ne me suis jamais préoccupée de l’opinion de Nicole et de ses semblables. Nos idées sur bien des points sont trop opposées pour que nous arrivions jamais à nous comprendre... Et cette nouvelle ?
– Tu sais que ma tante d’Espeuven a perdu sa mère, cet hiver ? Il lui faut donc, cette année, renoncer au séjour qu’elle fait habituellement à Dinard. En outre, elle est fort souffrante et son médecin lui conseille de quitter momentanément Rennes, dont le climat ne lui convient pas. Voilà pourquoi elle a décidé de venir passer l’été à la Fougeraye et compte s’y installer dans trois ou quatre semaines. Nicole, qui me conte cela dans une lettre arrivée ce matin, se répand en plaintes au sujet de ce deuil qui la prive de ses distractions habituelles, de ses relations mondaines, et se demande comment elle pourra passer deux mois dans « cette affreuse Fougeraye », où elle compte périr d’ennui. C’est aimable pour nous, n’est-ce pas ?
– Il est certain qu’avec ses habitudes elle ne pourra trouver grand plaisir près de nous. Je ne comprends pas que sa mère l’ait élevée de cette manière futile !
– Surtout avec une fortune aussi médiocre.
– Et quand même, une telle éducation ne peut qu’amollir, déformer une âme. De plus, elle ne lui procure pas le bonheur – bien au contraire.
– Enfin, me voilà avec l’agréable perspective de distraire cette oisive, cette ennuyée ! Puis j’ai reçu mission de faire aérer la Fougeraye, remettre le jardin en état. Tout ceci va me donner de l’occupation supplémentaire, dont je me serais bien passée. Mais j’oublie l’heure dans mon plaisir d’être près de toi, ma Gwen !
Yvonne se leva d’un bond, saisit un chapeau déposé sur une chaise, le posa sur les cheveux bruns crêpelés qui entouraient un visage dont l’irrégularité de traits était compensée par une grande fraîcheur et des yeux noirs expressifs où pétillaient l’esprit et la gaieté.
Gwennola quitta son siège et fit quelques pas pour jeter un coup d’œil sur le ciel. Puis elle se tourna vers son amie.
– J’ai envie de faire atteler la charrette et de te reconduire. Ensuite, je prendrai Guy au presbytère, car je crains qu’il ne s’attarde avec le neveu de M. le recteur et laisse venir l’orage.
– Oh ! la gentille idée ! Range vite ton ouvrage et partons, car je me suis vraiment un peu trop attardée.
– Va toujours en avant et dis à Joachim d’atteler, cela nous avancera un peu.
Yvonne s’éloigna d’une allure vive qui s’accordait bien avec sa petite personne mince, nerveuse, toujours en mouvement. Gwennola glissa rapidement dans un sac les objets nécessaires à son travail et enleva les brins de fil attachés au petit tablier de percale gris clair qui protégeait sa robe. Celle-ci, en batiste blanche à fines rayures roses, était fort simple ; mais elle suffisait à parer cette beauté, en qui tout était harmonie, souple élégance, charme délicat et profond.
Gwennola passa autour de son poignet les cordons du sac et s’engagea dans une allée du parc au bout de laquelle apparaissait la masse grise, un peu lourde, du château de Kenendry. Elle gagna la cour des écuries, où un petit domestique en costume breton sortait en ce moment une charrette anglaise. À quelques pas de là, Yvonne causait avec un officier d’artillerie, mince jeune homme blond à la physionomie loyale et gaie, qui appuyait sa main à l’encolure d’un cheval bai.
– Amaury me rassure encore pour l’orage, Gwen ! dit Yvonne en voyant apparaître son amie. Il me déclare formellement qu’il ne pleuvra pas avant ce soir.
– J’en accepte l’augure, d’autant plus que cela m’arrangerait fort. Décidément, tu ne restes pas à dîner, Amaury ?
– Non, Gwen, il est plus raisonnable de ne pas abuser des facilités que me donne ce bon capitaine Paumier. Très probablement, je reviendrai dimanche.
Il jeta un coup d’œil sur sa montre et ajouta :
– Allons, il est vraiment temps de partir ! Au revoir, Yvonne. Si je viens dimanche, j’irai voir les plantations du commandant.
– Cela lui fera plaisir. Il s’adonne avec passion au jardinage, ce bon père.
– C’est une distraction fort salutaire, en même temps qu’un profit, ce qui n’est pas à dédaigner. Car nous ne sommes millionnaires ni les uns ni les autres, ajouta le jeune homme en riant.
– Non... et cela m’est égal. Je me trouve très bien avec notre petite aisance.
– La grande fortune ne me paraît enviable que pour faire beaucoup de bien, dit Gwennola dont les doigts fins caressaient les naseaux du cheval de son frère.
Amaury se pencha pour mettre un baiser sur son front.
– Tu es la sagesse même, chère sœur. Cette modération dans les désirs est d’ailleurs un des éléments du bonheur et nous devons remercier nos parents de nous l’avoir enseignée. À bientôt donc... et bon succès à vos travaux de jardinière, Yvonne.
Il se mit en selle et s’éloigna, après avoir agité son képi pour saluer sa sœur et Yvonne.
À peine venait-il de disparaître qu’un jeune homme de haute taille et de vigoureuse carrure, vêtu de coutil clair, se montra sur le perron qui donnait de ce côté accès dans la vieille demeure. À la vue d’Yvonne, il enleva son large chapeau de paille et descendit vivement les degrés.
– J’arrive à temps pour vous dire bonjour ! Gwennola vous emmène en voiture ?
Il serrait longuement la main qui lui était tendue.
– Oui, et elle ramènera Guy. Vous paraissez avoir bien chaud, mon pauvre Olivier !
Le visage aux traits énergiques était en effet empourpré, des gouttes de sueur perlaient sur le front haut.
– J’ai aidé les ouvriers au potager ; ils n’en finissaient pas, aujourd’hui. Je suppose qu’ils éprouvaient l’effet de cette température étouffante.
– Avez-vous été content de votre rapport de primeurs, cette année ?
– Médiocrement. Il ne vaut pas celui de l’année dernière. À propos, Gwen, le domestique de l’Autrichien est venu tout à l’heure pour acheter des petits pois et s’informer si nous pourrions lui vendre des fleurs.
Yvonne dit vivement :
– Ah ! l’étranger qui a loué Ty-Glaz ? M. Wolf ? L’avez-vous vu ?
Olivier fit un signe négatif. Gwennola dit en riant :
– Yvonne l’a aperçu dimanche, à la messe de 6 heures, et m’en a fait une description fort enthousiaste.
– Oui, mon cher Olivier, c’est un homme tout à fait remarquable ! Papa, qui l’a vu aussi, est de cet avis. Il avait même commencé une phrase qui signifiait que ce jeune étranger possédait une allure et des yeux à mettre le trouble dans les cœurs féminins des alentours. Mais il s’est arrêté en songeant probablement qu’il était inutile d’attirer là-dessus l’attention d’une jeune personne.
Un éclat de rire acheva la phrase. Mais la physionomie d’Olivier s’était considérablement assombrie.
– Qu’est-ce que cet individu ? D’où sort-il, et que vient-il faire ici ?
– Il s’occupe d’archéologie et d’ethnographie. Avant-hier il a été voir M. le recteur pour lui demander des leçons de langue bretonne. Notre bon pasteur dit qu’on ne peut voir d’homme mieux doué sous le rapport de l’intelligence à la fois profonde et brillante, en même temps que possédant plus de charme. Il cause admirablement, il montre une rare élévation de pensée...
– Quel phénix ! interrompit Olivier avec un petit rire sarcastique. Attendez au moins de le mieux connaître, avant de tant clamer votre admiration, car ce bel inconnu n’est peut-être qu’un vulgaire aventurier.
Yvonne eut un geste de vive protestation.
– Un aventurier !... vulgaire, encore. Oh ! vous n’auriez pas cette idée si seulement vous l’aviez aperçu ! Rien n’égale sa distinction, vous vous en convaincrez d’un coup d’œil. Et quelle allure !... quelle élégance discrète, à faire hurler de jalousie ce pauvre Pierre de Sobrans !
– Enfin, nous verrons ! dit Olivier avec un léger mouvement d’épaules, tandis que se contractait un peu son visage brun. Le mieux est de nous tenir sur la réserve à l’égard d’un homme dont nous ne connaissons rien, qui tombe un beau jour dans le pays, loue ce petit logis, s’y installe avec un domestique...
– Il a énormément de style, le domestique. Et la mère Le Louec, qui est engagée pour faire les nettoyages à Ty-Glaz, raconte que c’est bien joli là-dedans. Cet étranger doit être riche. Il a un cheval de selle admirable et papa dit qu’il le monte de façon à faire pâmer d’envie les meilleurs cavaliers du pays.
Gwennola fit observer :
– Si ce M. Wolf est seul, il lui suffit d’une large aisance pour se donner ces quelques satisfactions qui, après tout, ne constituent pas un train de vie très luxueux, pour lequel Ty-Glaz serait d’ailleurs un cadre assez modeste.
Olivier approuva :
– Tu as raison, Gwen. Mais Yvonne s’exalte... elle se laisse prendre aux racontars que les gens du pays ne manquent pas naturellement de faire au sujet de cet étranger. Ne nous occupons donc pas de celui-ci, qui nous importe après tout fort peu.
– Libre à vous ! Mais moi, il m’intéresse beaucoup, riposta Yvonne en glissant un coup d’œil malicieux vers le jeune homme.
Olivier fronça légèrement les sourcils et s’approcha de la charrette anglaise pour adresser une observation au domestique. Gwennola ayant mis un chapeau et passé un léger vêtement, le petit équipage, conduit par elle, quittait quelques instants après le château. Il s’engagea sur la route qui conduisait de Kenendry au bourg de Sermor. Bien qu’elle fût bordée de chaque côté par des taillis feuillus et frais, la chaleur y était accablante sous ce ciel d’orage.
– Heureusement que nous pouvons prendre le raccourci ! dit Yvonne quand la voiture tourna sous bois, dans un sentier. Quelle chance de ne plus sentir cet affreux soleil sur nos pauvres têtes !
La charrette roulait sans bruit sur le sol herbeux. Entre des arbres apparut un instant une petite maison couverte de lierre. Les sons d’un piano arrivèrent aux oreilles des jeunes filles.
– C’est l’Autrichien qui joue, sans doute, dit Yvonne. Il a un piano à queue, Jeanne-Marie l’a vu transporter. Très probablement il compte faire ici un assez long séjour, du moment qu’il s’installe de cette manière. Mais il faut avoir des goûts de solitaire, de misanthrope pour se loger ainsi dans ce triste Ty-Glaz.
– C’est une demeure agréable pendant l’été. Si ce jeune homme est un travailleur, un savant, il se suffit sans doute à lui-même et juge préférable de se trouver délivré de tout gênant voisinage. Mais il ne s’ensuit pas pour cela qu’il soit porté à la misanthropie.
– Ni qu’il ait quelque chose à cacher, comme ne manqueront pas de l’insinuer quelques bonnes âmes. Car cet étranger si peu banal va faire sensation dans le pays, et même s’il se tient sur la réserve, comme semble le faire prévoir sa mine quelque peu hautaine, il sera l’objet de commentaires plus ou moins bienveillants.
– Tu pourrais dire « surtout » s’il se tient sur la réserve, ajouta Gwennola. Ceci est une chose que les curieux et les bavards ne pardonnent guère.
– L’horrible engeance ! Mais, après tout, rien ne nous dit que ce M. Wolf ne cherchera pas, au bout d’un peu de temps, à se faire quelques relations dans le pays. Vraiment, il serait dommage qu’un jeune homme si bien vécût en sauvage !
Dix minutes plus tard, la voiture quittait le sentier et se retrouvait sur la route. Bientôt apparurent les premières maisons du bourg. Devant l’une d’elles, garnie de clématites mauves et précédée d’un parterre fleuri, Gwennola arrêta son petit équipage et Yvonne sauta à terre.
– Me voilà à bon port. Tu n’entres pas, chérie ?
– Non, je ne veux pas me retarder, car ce temps m’inquiète, en dépit des assurances de notre prophète. À demain, Yvonnette ; je viendrai te dire un petit bonjour en sortant de la messe.
Les jeunes filles s’embrassèrent affectueusement, puis Gwennola fit repartir son cheval pour l’arrêter à nouveau peu après devant le presbytère dont la bâtisse grise était collée à la vieille église dominée par son fin clocher.
Mlle de Pendennek descendit, attacha les guides à un anneau scellé au mur et fit retomber le marteau de la porte.
Le vantail s’entrouvrit, laissant apparaître une tête de vieille femme portant la coiffe d’Auray.
– Ah ! mademoiselle Gwennola !
Un sourire plissait la face flétrie. D’un geste empressé, la servante ouvrit toute grande la porte que franchit Gwennola.
– M. Guy est-il au jardin, Marie-Louise ?
– Oui, mademoiselle. Il joue avec Conan. Faut-il que j’aille le chercher ?
– Non, j’y vais, ne vous dérangez pas, répondit Gwennola avec un sourire amical.
Au bout du vestibule dallé de pierre usée, une porte ouvrait sur le jardin garni de plates-bandes bordées de buis et plantées d’arbres fruitiers. Un bruit de voix guida la jeune fille vers un large espace sablé où deux garçonnets jouaient aux billes, tandis qu’à quelques pas d’eux se promenait de long en large, lisant son bréviaire, un prêtre d’une cinquantaine d’années, petit, robuste, de physionomie calme et bienveillante.
– Voilà Mlle Gwennola, dit-il en refermant le livre sur son pouce. Guy comptait bien un peu que sa grande sœur viendrait le chercher.
– Le temps est si lourd que j’ai craint de le voir fatigué par ce trajet fait à pied, d’autant plus qu’il a souffert de la tête ce matin.
Les deux enfants, laissant là leur jeu, venaient à Gwennola. La jeune fille tendit à l’un d’eux, petit brun aux joues rebondies, sa main blanche dans laquelle il mit avec empressement de gros petits doigts rouges.
– Bonjour, Conan. Vous êtes-vous bien amusé avec Guy ?
– Oui, mademoiselle, mais tranquillement, parce qu’il avait trop chaud.
D’un geste plein de tendre douceur, Gwennola attira contre elle l’autre enfant, un frêle garçonnet dont le visage un peu pâle était éclairé par de grands yeux bleus intelligents et pensifs.
– Souffres-tu encore de la tête, mon Guy ?
– Cela m’a repris un peu tout à l’heure. Je suis content que tu sois venue avec la voiture, Gwen.
– S’il fait demain une température semblable, j’irai vous donner votre leçon à Kenendry, dit le recteur.
– Certes non ! protesta Gwennola. Je vous l’amènerai en voiture, monsieur le recteur. Va chercher ton chapeau, Guy, et dépêchons-nous de partir, car le temps est vraiment menaçant.
Le prêtre leva les yeux vers le ciel. Il était encore bleu au-dessus du presbytère, mais, vers l’ouest, s’amoncelaient des nuées sombres aux reflets cuivrés.
– Vous aurez le temps d’atteindre Kenendry. Avez-vous des nouvelles de Gwennolé ?
– Oui, maman a reçu une lettre ce matin. Comme il est un peu fatigué, on l’oblige à prendre du repos, ce dont nous sommes enchantés, car il travaille trop.
– Une belle intelligence... et, plus encore, une belle âme. M. et Mme de Pendennek sont privilégiés dans leurs enfants. Et Olivier, toujours occupé, toujours vaillant ?
En causant, le prêtre et Gwennola revenaient vers la maison. Conan marchait près de Mlle de Pendennek, les yeux levés sur elle avec une expression d’extase. Le jeune neveu du recteur de Sermor était l’un des grands admirateurs de Gwennola, qui, d’ailleurs, possédait l’affection enthousiaste de tous les bambins du bourg, comme celle des déshérités du pays. Les uns et les autres étaient pris au charme de cette beauté radieuse et pure, de cette âme en qui vivaient la plus délicate bonté, la plus ingénieuse charité. La fille du châtelain de Kenendry était réellement une sorte de petite reine, ici, et bien peu échappaient à son radieux prestige.
Guy s’était un peu attardé pour chercher son chapeau oublié dans une pièce du presbytère. Toutefois, le ciel ne paraissait pas plus menaçant quand le frère et la sœur montèrent dans la petite charrette. Mais comme celle-ci atteignait l’entrée du sentier, un grondement se fit entendre. Guy, levant la tête, s’exclama :
– Que c’est noir, Gwen ! et tout au-dessus de nous, maintenant !
– Jamais nous n’aurons le temps d’arriver ! Mets ta vosgienne, Guy, car l’air fraîchit depuis un moment.
– Oh ! je l’ai oubliée au presbytère !
– Comment cela ? Je t’y ai pourtant fait penser !
– Oui, mais j’ai été ensuite occupé de mon chapeau et j’ai dû la laisser dans un coin du vestibule.
– Quelle étourderie ! Pourvu que tu ne prennes pas froid ! Si, du moins, nous pouvions atteindre la chaumière de Mariannik avant le commencement de la pluie !
Gwennola essaya de presser le petit cheval. Mais celui-ci, rendu nerveux par l’orage, se montrait capricieux et agité, ajoutant encore à l’inquiétude de la jeune fille.
Maintenant les grondements d’orage se succédaient, les éclairs illuminaient fugitivement le sous-bois. Puis, pendant quelques instants, il y eut un impressionnant silence. La voiture, à ce moment, arrivait à l’endroit d’où l’on apercevait Ty-Glaz. Un peu loin, dans le sentier, se profilait une silhouette d’homme marchant rapidement.
Un long éclair bleuâtre fulgura tout à coup, suivi d’un effrayant fracas. Le cheval se cabra, puis s’emballa furieusement.
Incapable de le maintenir, Gwennola, terrifiée, songeait : « La voiture va verser... ou bien elle sera projetée contre un arbre où nous risquons de nous briser. Mon pauvre petit Guy ! Mes chers parents ! Mon Dieu, sauvez-nous ! »
L’enfant, blêmi et raidi, se pressait contre elle sans qu’un mot, qu’un cri pût sortir de sa gorge.
Il y avait bien cet homme, là-bas, qui arrivait en courant. Sans doute voulait-il essayer d’arrêter la bête emportée...
Gwennola le vit bondir à la tête du cheval, le saisir aux naseaux, le maintenir d’une main sans doute singulièrement ferme, car l’animal, après quelques soubresauts de révolte, s’immobilisa sur ses jambes frémissantes.
Le regard de l’inconnu – Gwennola n’avait encore jamais vu cette physionomie d’une mâle et fière beauté – se leva sur la jeune fille et l’enfant.
– Vous voilà en sûreté pour le moment. Mais cette bête est bien nerveuse et, dès que je la lâcherai, je crains qu’elle ne recommence. Il serait plus prudent de descendre.
Un nouvel éclair l’interrompit. Le cheval essaya de se cabrer, d’échapper à la poigne vigoureuse de l’étranger. Gwennola dit vivement :
– Oui, nous allons descendre ! Mais voici la pluie ! Mon pauvre Guy, tu seras complètement trempé avant d’atteindre Kenendry !
Tout en parlant, elle sautait à terre, aussitôt suivie de Guy qui fléchissait un peu sur ses jambes.
– Il serait en tout cas imprudent de vous trouver pendant l’orage sous ce couvert d’arbres. Permettez-moi de vous offrir un abri chez moi, ici près.
De la tête, il désignait la direction où se trouvait Ty-Glaz. C’était donc l’Autrichien, ce M. Wolf dont Yvonne lui avait fait une description enthousiaste ? Celle-ci, d’ailleurs, s’accordait fort bien avec l’aspect du jeune homme qui dressait dans la pénombre du sentier sa haute et svelte stature, en attachant sur ceux qu’il venait de sauver un regard d’une singulière beauté, droit et ferme, un peu hautain d’abord, mais où s’éveillait une lueur d’intérêt.
Il n’y avait pas à hésiter. Seule, Gwennola eût couru, à tout risque, jusqu’à Kenendry. Mais, pour Guy, elle devait accepter l’offre de cet étranger.
– Nous vous remercions, monsieur, et userons volontiers un moment de votre hospitalité. Mon frère est si délicat que je ne puis l’exposer à l’averse qui se prépare.
– Venez vite, en ce cas.
D’une main énergique, M. Wolf entraîna le cheval et, suivi de ses hôtes, gagna le sentier transversal qui menait à Ty-Glaz. La pluie tombait subitement avec une violence de trombe. En dépit du couvert que formaient les arbres, les deux jeunes gens et l’enfant étaient déjà copieusement mouillés quand ils atteignirent Ty-Glaz.
Au bruit des pas, la porte fut ouverte par un homme aux cheveux grisonnants, vêtu d’une livrée noire. Il s’avança vivement pour prendre le cheval, tandis que son maître ordonnait :
– Janko, mets cette bête à l’écurie, puis viens allumer du feu dans le salon.
Se tournant vers Gwennola et Guy, M. Wolf ajouta :
– Entrez, entrez vite !
Il les suivit dans le petit vestibule garni de tapisseries flamandes et, ouvrant une porte devant eux, s’inclina, tête découverte, en disant avec un geste courtois :
– Veuillez, je vous prie, vous considérer ici comme chez vous et demander à mon domestique tout ce qui peut vous être nécessaire.
Gwennola leva sur lui un regard de profonde gratitude.
– Combien je regrette de vous déranger ainsi ! Mais je crains tant un refroidissement pour cet enfant.
La main de l’Autrichien – une fort belle main fine et blanche – se posa sur les épaules mouillées, un peu frissonnantes, du petit garçon.
– Il faudrait lui enlever cette blouse de toile, complètement trempée. Je vais vous envoyer une couverture dans laquelle vous l’envelopperez ; puis mon domestique vous préparera immédiatement du thé.
Il s’éloigna, après avoir refermé la porte sur la jeune fille et son frère. Peu après, Janko apparaissait, portant une couverture aux longs poils soyeux et aux couleurs chatoyantes. Pendant que Gwennola en entourait Guy, après avoir retiré la blouse mouillée, le domestique allumait promptement les rondins de chêne déjà disposés dans l’âtre. Cela fait, il disparut et revint peu après, apportant deux tasses d’argent ciselé, avec la théière et le sucrier semblables, qu’il disposa sur un napperon garni de dentelles.
Tout ceci était fait avec la silencieuse rapidité du serviteur bien stylé. D’ailleurs, ce Janko n’avait rien d’un domestique ordinaire, ainsi que l’avait fort bien remarqué Yvonne, et se fût trouvé à sa place dans les plus grandes maisons.
Il s’éloigna, après s’être informé en excellent français si les hôtes de son maître souhaitaient quelque autre service de sa part. Guy se réchauffait un peu, mais la frayeur éprouvée tout à l’heure provoquait chez lui une sorte de prostration. Il but une tasse de thé additionné de rhum et se mit à somnoler dans le fauteuil où sa sœur l’avait installé, près du feu.
Ils se trouvaient dans une assez grande pièce lambrissée de vieux chêne. Des nattes orientales très fines couvraient le parquet, des stores de même provenance se relevaient à demi sur les fenêtres. Les meubles étaient en bambou clair, de forme très élégante, et les sièges étaient garnis de soyeux coussins aux nuances vives mais harmonieuses. À travers l’atmosphère chaude se répandait le parfum des fleurs disposées dans de vieilles faïences de Quimper et dans deux petites amphores d’onyx posées de chaque côté d’une admirable Pieta de marbre qui occupait le centre de la cheminée.
Près d’un piano à queue ouvert, une petite bibliothèque de bambou renfermait des livres reliés avec une élégante simplicité... Gwennola se leva pour aller regarder les titres, car l’on peut avoir souvent idée du caractère, des habitudes d’un homme par ses lectures préférées. Or, si peu curieuse qu’elle fût, la jeune fille éprouvait tout à coup un singulier désir de connaître quelque chose de l’étranger qui venait de lui rendre un tel service, avec une discrétion qui en doublait le prix à ses yeux et dénotait l’homme de parfaite éducation.
M. Wolf devait être un linguiste, car il y avait là un échantillon de presque toutes les langues de l’Europe. Les ouvrages français étaient d’ailleurs les plus nombreux, choisis parmi les œuvres sérieuses, de grande valeur littéraire et de haute portée morale.
Un peu plus loin se trouvait un petit bureau dont la tablette supérieure supportait une grande photographie entourée d’un cadre d’or mat. Un jeune homme de mine sérieuse et froide, portant la tenue d’officier de lanciers autrichiens, s’appuyait au fauteuil qu’occupait une fort jolie femme au regard pensif et profond, aux cheveux blonds coiffés en boucles.
« Son père et sa mère, sans doute ? » pensa Gwennola. Quelle attachante physionomie féminine !
