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Emmanuelle était seule maintenant dans la chapelle où flottait encore un léger parfum d'encens, presque annihilé par celui des roses et des lys qui garnissaient l'autel. La Soeur Marie-Colette, après avoir tout rangé dans le petit choeur où s'était donné tout à l'heure la Bénédiction du Saint Sacrement, venait de disparaître en refermant sur elle la porte de la sacristie. Derrière la grille et le voile noir du choeur des religieuses, la lente psalmodie avait cessé, les pieuses recluses s'étaient retirées. Emmanuelle demeurait seule, le front entre ses mains, oubliant tout dans la ferveur de sa prière. Un rayon de soleil, passant à travers une vitre, se jouait sur son chapeau très simple, sur son corsage de batiste blanche, sur ses doigts fins contre lesquels s'appuyait son front encadré de bandeaux noirs lisses et satinés. Elle releva enfin la tête. Ses yeux bruns - d'un brun doré et chaud - se posèrent longuement sur le tabernacle. Un rayonnement étrange parut s'y réfléchir et se communiquer à toute cette jeune physionomie. La petite bouche délicate s'entrouvrit, murmura quelques mots, tandis que le teint blanc se posait sous l'influence d'une émotion puissante. Pendant quelques instants, Emmanuelle demeura ainsi. Une promesse ardente, passionnée, brûlait, au fond de ses prunelles... Le son d'une cloche agitée à l'extérieur par la Soeur tourière vint subitement la rappeler sur la terre. Elle se leva lentement, fit une profonde génuflexion et sortit de la chapelle. - J'oubliais l'heure, ma Soeur ! dit-elle à la tourière qui lui adressait un petit salut amical. - On n'est jamais mieux que près du bon Dieu, mademoiselle. Un peu du rayonnement qui avait éclairé tout à l'heure le regard d'Emmanuelle y apparut de nouveau. - Oh ! oui ! Mais il ne faut pas, même pour le bonheur que nous goûtons près de Lui, oublier nos devoirs de la terre. Ma cousine va se demander ce que je deviens. - Oh ! Mlle Thècle doit bien se douter que vous avez laissé passer le temps en causant avec Notre-Seigneur ! dit la tourière en souriant. Bonsoir, mademoiselle Emmanuelle ! - Bonsoir, Soeur Françoise. Emmanuelle, ayant franchi la vieille porte, s'engagea à droite dans la petite rue aux.....
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Seitenzahl: 240
Veröffentlichungsjahr: 2019
Emmanuelle était seule maintenant dans la chapelle où flottait encore un léger parfum d’encens, presque annihilé par celui des roses et des lys qui garnissaient l’autel. La Sœur Marie-Colette, après avoir tout rangé dans le petit chœur où s’était donné tout à l’heure la Bénédiction du Saint Sacrement, venait de disparaître en refermant sur elle la porte de la sacristie. Derrière la grille et le voile noir du chœur des religieuses, la lente psalmodie avait cessé, les pieuses recluses s’étaient retirées.
Emmanuelle demeurait seule, le front entre ses mains, oubliant tout dans la ferveur de sa prière. Un rayon de soleil, passant à travers une vitre, se jouait sur son chapeau très simple, sur son corsage de batiste blanche, sur ses doigts fins contre lesquels s’appuyait son front encadré de bandeaux noirs lisses et satinés.
Elle releva enfin la tête. Ses yeux bruns – d’un brun doré et chaud – se posèrent longuement sur le tabernacle. Un rayonnement étrange parut s’y réfléchir et se communiquer à toute cette jeune physionomie. La petite bouche délicate s’entrouvrit, murmura quelques mots, tandis que le teint blanc se posait sous l’influence d’une émotion puissante.
Pendant quelques instants, Emmanuelle demeura ainsi. Une promesse ardente, passionnée, brûlait, au fond de ses prunelles... Le son d’une cloche agitée à l’extérieur par la Sœur tourière vint subitement la rappeler sur la terre. Elle se leva lentement, fit une profonde génuflexion et sortit de la chapelle.
–J’oubliais l’heure, ma Sœur ! dit-elle à la tourière qui lui adressait un petit salut amical.
–On n’est jamais mieux que près du bon Dieu, mademoiselle.
Un peu du rayonnement qui avait éclairé tout à l’heure le regard d’Emmanuelle y apparut de nouveau.
–Oh ! oui ! Mais il ne faut pas, même pour le bonheur que nous goûtons près de Lui, oublier nos devoirs de la terre. Ma cousine va se demander ce que je deviens.
–Oh ! Mlle Thècle doit bien se douter que vous avez laissé passer le temps en causant avec Notre-Seigneur ! dit la tourière en souriant. Bonsoir, mademoiselle Emmanuelle !
–Bonsoir, Sœur Françoise.
Emmanuelle, ayant franchi la vieille porte, s’engagea à droite dans la petite rue aux pavés pointus, bordés d’un côté par de vieux murs fleuris de ravenelles, de l’autre par deux maisons vénérables, habitations d’anciennes familles de Rocalande ; puis elle prit une rue transversale, non moins bien pavée, qui la conduisit à une petite place étroite, enserrée par d’antiques demeures dont le rez-de-chaussée était, en général, occupé par de petites boutiques de mine archaïque, au seuil surmonté d’un auvent.
L’une d’elles, cependant, demeurait une maison bourgeoise. Au-dessus de la porte, des panonceaux ternis annonçaient la profession du maître de céans.
Ce fut vers celle-là que se dirigea Emmanuelle, tout en achevant de boutonner les gants qu’elle avait retirés pendant sa station à la chapelle. Elle appuya son doigt sur le bouton de la sonnette électrique – un vrai luxe pour Rocalande, dont les habitants s’incrustaient farouchement dans les coutumes du passé, malgré les efforts de quelques jeunes désireux de modernité. La pose de cette sonnette, avait été dans la petite ville une occasion de commentaires sans fin et de critiques amères. Depuis deux ans que le fait s’était produit, bon nombre de Rocalandais affectaient encore de se servir du vénérable marteau demeuré en place, dédaignant cette invention moderne qui leur semblait un outrage aux coutumes ancestrales jalousement conservées.
On disait même que deux des meilleures familles de l’endroit avaient pensé un instant à retirer leurs affaires d’entre les mains de ce notaire trop ami des nouveautés, et qu’elles n’y avaient renoncé qu’en considération de l’ancienneté de l’étude Viannes, où les ancêtres avaient passé avant eux et où s’étaient succédé des titulaires d’une intégrité inattaquable. Confier ses intérêts à Me Viannes faisait partie des traditions de Rocalande et s’y soustraire eût semblé un sacrilège.
Hélas ! les pauvres Rocalandais avaient eu récemment d’autres sujets de scandale ! Le notaire actuel – un homme jeune et entreprenant – ne s’était-il pas avisé, quelques mois auparavant, d’acheter une bicyclette et de faire dessus, non ses tournées professionnelles, grands dieux ! – il eût été, pour le coup, disqualifié à jamais ! – mais des promenades aux alentours ! Et sa femme, une aimable jeune personne élevée dans un couvent d’Annecy, imaginait, cet été-là, d’offrir le thé tous les jeudis après-midi à quelques connaissances intimes, – coutume absolument contraire aux traditions des Rocalandais qui ne se réunissaient jamais que le soir.
N’était-ce donc pas assez de voir introduire un tant soit peu d’esprit moderne en la personne des fonctionnaires imposés par l’État sans que Paulin Viannes, un enfant du pays, y vînt apporter sa part !
Le notaire et sa femme supportaient philosophiquement la désapprobation de leurs concitoyens. Obligés de vivre dans cette petite ville arriérée, ils en prenaient ce qu’elle possédait de bon – son esprit religieux très profond encore, par exemple, – et se faisaient, en dépit des récriminations devinées, une vie plus ouverte, plus intelligente en même temps que dégagée – autant du moins que le permettait à M. Viannes sa profession – des entraves ridicules de l’existence de petite ville.
De ce fait, on leur en voulait. Et, sans la présence de sa belle-sœur, Mme Viannes n’aurait eu que deux ou trois personnes à ses réunions.
Mais Alice Viannes était tellement aimée de ses amies que celles-ci n’auraient pas voulu lui infliger la peine de manquer à cet après-midi du jeudi, pour lesquelles ses mains adroites préparaient d’exquises pâtisseries. L’aimable Alice, si gaie, si entraînante, n’aurait admis aucun refus non sérieusement motivé.
Elle se tenait en ce moment dans la salle à manger, près de la table où, sur un napperon garni de guipure, les assiettes de gâteaux entouraient la théière. Grande, vigoureuse, les traits un peu forts et le teint très brun, Alice Viannes offrait l’image de la santé – santé morale autant que physique, – ainsi qu’en témoignait le regard clair, droit et ferme de ses yeux gris.
D’autres jeunes filles l’entouraient ; au milieu d’elles, se tenait un grand jeune homme mince dont le visage pâli se terminait par une barbe blond foncé,
Il souriait légèrement en écoutant les gais propos qui s’échangeaient autour de lui entre Alice et ses amies. Mais ce sourire même était, grave, un peu triste, comme le regard des yeux noirs qui effleuraient distraitement les jeunes filles présentes.
–Séverin, une autre tasse de thé ? proposa Alice en se tournant vers lui.
–Merci, ma chère Alice, une est suffisante.
–Vous n’aimez guère le thé, je crois, Monsieur ? dit une petite rousse au nez retroussé.
–Très modérément, mademoiselle. Autrefois même, je ne pouvais le supporter ; mais ma mère, qui en fait une excessive consommation, m’a obligé à m’y accoutumer parce qu’elle n’aime pas à le prendre seule, et maintenant j’en bois volontiers une tasse, pas plus.
Un peu de compassion s’exprima sur la physionomie de plusieurs des jeunes personnes qui étaient là. La petite rousse s’exclama :
–Vous êtes héroïque, Monsieur Viannes ! Je ne pourrais jamais avaler une chose que je déteste, car je me rappelle très bien maintenant avoir entendu dire que vous détestiez le thé.
–Mais si, mademoiselle, on arrive à tout quand il s’agit de faire plaisir à autrui, et surtout à sa mère, dit simplement Séverin.
Alice enveloppa son cousin d’un regard de profonde émotion. Elle savait, elle, que le mot d’héroïsme n’était pas exagéré s’appliquant à Séverin Viannes, ce fils admirable qui sacrifiait ses moindres goûts et se condamnait au célibat pour satisfaire une mère jalouse, tyrannique, incroyablement exigeante, l’entourait de petits soins, de tendres attentions et jamais ne laissait échapper une plainte, un mot d’impatience. Nommé professeur l’année précédente au lycée de Lyon, il consacrait à sa mère tout son temps et, à l’aide de ses émoluments, lui faisait une existence large, confortable, comme elle l’aimait, tandis que lui se privait de tout et vivait en anachorète.
Nul ne savait au juste l’étendue des sacrifices accomplis par l’affection filiale de Séverin Viannes, ni la somme d’efforts qu’il était obligé de faire sur lui-même pour supporter d’un front serein le caractère despotique, injuste et atrabilaire de cette mère dont il ne parlait qu’avec respect, sans que ses plus proches parents eussent jamais pu surprendre chez lui une parole de blâme à son égard.
–Voilà Thècle qui vient chercher du thé, dit la petite rousse en regardant vers la porte ouverte à deux battants qui faisait communiquer la salle à manger avec le salon.
Une jeune fille s’avançait, ses deux mains supportant un plateau garni de tasses vides. Séverin, s’élançant vers elle, s’en empara vivement.
–Mademoiselle Thècle, ceci est trop lourd pour vous !
–Oh ! non ! Je ne suis pas, au fond, si mauviette que j’en ai l’air !
Un sourire entrouvrait les lèvres roses, montait jusqu’aux yeux couleur de violette, qui en furent aussitôt tout éclairés.
–Je vous remercie quand même, Monsieur, ajouta la jolie voix douce. Alice, Mme Meuilles réclame une tasse de thé.
Tout en parlant, la jeune fille s’avançait vers la table. Elle était petite, mais admirablement proportionnée. Son visage, sans être régulièrement joli, charmait par le contraste des yeux bleus et des cheveux noirs, et peut-être plus encore par son expression de douceur, par la rayonnante et pensive candeur du regard,
–Il me semble, Thècle, que votre cousine vous abandonne, fil observer en riant une des jeunes filles.
Thècle sourit.
–Elle aura un peu oublié l’heure à la chapelle. Mais j’espère qu’elle ne tardera plus guère maintenant.
–Elle finira par se faire religieuse, dit la petite rousse en étendant la main pour prendre un gâteau.
Thècle pâlit un peu.
–C’est possible... Je ne sais pas, murmura-t-elle.
–Allons, ne vous attristez pas d’avance, mignonne ! dit Alice avec une amicale vivacité. Chaque chose viendra en son temps... Tenez, la voilà, votre Emmanuelle.
Thècle s’élança vers la porte de la salle à manger, au seuil de laquelle apparaissait la svelte silhouette d’Emmanuelle.
–Oh ! tu m’avais oubliée, méchante ! dit-elle en passant câlinement son bras autour du cou de sa cousine.
–Ne me gronde pas, chérie... Je vois que je n’arrive pas trop en retard, puisqu’Alice est encore en train de servir du thé, ajouta Emmanuelle tout en s’avançant vers la table.
–C’est pour Mme Meuilles qui en désire une seconde tasse, dit Alice en tendant la main à l’arrivante. Il est fort tard, au contraire, ma mie Emmanuelle.
–En ce cas, je vous fais toutes mes excuses, dit gaiement Emmanuelle. Je me suis attardée à la chapelle, j’ai oublié l’heure...
Tout en parlant, elle serrait les mains qui lui étaient tendues. À Séverin, elle demanda avec intérêt des nouvelles de sa mère, elle adressa à chacune des jeunes filles présentes un mot aimable, venant du cœur... Il semblait qu’avec elle un intense rayonnement de bonté avait pénétré dans la salle.
Elle se dirigea vers le salon voisin pour saluer les autres invitées et Thècle la suivit. Elle semblait une petite fille près d’Emmanuelle qui la dépassait de la tête. Les deux cousines avaient un certain air de famille, mais elles ne se ressemblaient pas. Seuls, leur chevelure d’un noir superbe et leur teint très blanc étaient identiques.
Séverin les suivit du regard, puis se tourna vers sa cousine.
–Penses-tu vraiment que Mlle Emmanuelle songe au couvent, Alice ?
–Cela me paraît très probable. Elle est d’une piété plus qu’ordinaire et fait de fréquentes visites à l’abbesse des Clarisses.
–Je crois qu’elle est déjà presque une sainte ! déclara une brunette aux joues couleur de pomme d’api.
–En tout cas, c’est une bien belle âme, pétrie de charité et de dévouement. Mais si elle devient religieuse, ce sera un désespoir pour la pauvre petite Thècle.
–Thècle se consolera en se mariant, Alice !
–Se marier ? dit la petite rousse avec un sourire malveillant. Ce ne sera guère facile, sans un sou vaillant !
–Son cousin la dotera peut-être.
–Oh ! il ne faut guère compter sur la générosité des Harbreuze ! De tout temps, ils ont eu la réputation d’être fort regardants, et ce n’est pas, je crois, M. Gualbert qui la fera mentir.
–Vous vous avancez beaucoup, Louise ! Personne ne connaît bien encore le caractère de M. Harbreuze.
–Un orgueilleux, outrageusement fier de sa fortune, de la position qu’il occupe dans notre ville. Une nature renfermée, dédaigneuse, froide comme un marbre... Je pense qu’Emmanuelle et Thècle ne doivent pas toujours avoir leurs aises entre lui et la vieille Mme Harbreuze !
Séverin la regarda avec surprise.
–Je ne crois pas que Gualbert soit de caractère aussi difficile que vous semblez le penser, mademoiselle. Certes, il est, comme vous dites, de nature très renfermée et très froide, mais il était autrefois un camarade serviable et bon et, dans les rares occasions où je l’ai revu depuis, je l’ai trouvé très peu changé.
Louise pinça les lèvres.
–Vous l’avez vu avec les yeux de votre ancienne camaraderie d’enfance, Monsieur. Ici, il est estimé, mais non aimé.
L’apparition d’Emmanuelle et de Thècle à la porte de la salle à manger vint faire dévier l’entretien. Séverin s’écarta un peu, il se réfugia dans une des profondes embrasures de fenêtres, et, de là, ses yeux noirs, douloureux et graves, se posèrent longuement sur Thècle qui appuyait sa tête brune contre l’épaule de sa cousine, tandis qu’elle écoutait avec un sourire pensif le bavardage des amies d’Alice Viannes.
Trois quarts d’heure plus tard, Emmanuelle et Thècle, quittant la maison Viannes, reprenaient le chemin parcouru tout à l’heure par la première.
La demeure des Harbreuze était mitoyenne avec le couvent des Clarisses. C’étaient, d’ailleurs, les ancêtres des représentants actuels de cette vieille famille bourgeoise qui avaient donné jadis aux « Pauvres Dames » le terrain et les bâtiments. Ceux-ci se délabraient beaucoup depuis quelques années, ce qui s’expliquait par la date de leur construction, car ils étaient antérieurs à la maison Harbreuze, cependant elle-même d’âge fort vénérable, ainsi que l’attestait le millésime inscrit au-dessus du vantail garni de larges clous soigneusement astiqués par la vieille Gertrude.
Dans l’étroite rue de la Peausserie, où le soleil faisait à peine chaque jour une courte apparition, la maison Harbreuze, par elle-même déjà sombre et sévère, prenait une apparence complètement rébarbative. On s’attendait presque à voir apparaître, derrière les grilles de fer du rez-de-chaussée, le visage éploré de quelque pauvre prisonnière.
Et la vieille Gertrude, qui vint ouvrir aux jeunes filles, évoquait un peu l’idée d’une geôlière, avec son large visage revêche, sa bouche édentée et les petits yeux durs qui se cachaient sous l’arcade sourcilière très proéminente.
–Il y a une lettre pour vous, Emmanuelle, dit-elle tout en refermant, la porte derrière les arrivantes. C’est Madame qui l’a, et elle s’impatiente en vous attendant.
Les jeunes filles, traversant le grand vestibule sombre et frais, entrèrent dans la pièce que l’on appelait « la salle ». De tout temps, elle avait été l’habituel lieu de réunion de la famille. De vieux meubles solides et disgracieux, des tentures inusables, devenues d’une teinte difficile à définir, quelques portraits de famille très enfumés en formaient l’ornement. Une propreté méticuleuse, un ordre parfait y régnaient, et aussi une symétrie excessive qui donnait dès l’entrée une désagréable impression de froideur.
Une vieille dame, assise près de la fenêtre dans un confortable fauteuil, tourna vers les arrivantes son visage beau encore, malgré les rides nombreuses qui le parsemaient.
–Vous voilà enfin ! C’est fort heureux ! dit sa voix sèche. Quand vous êtes chez les Viannes, on ne peut plus vous ravoir... Tiens, voilà une lettre de ton frère, Emmanuelle.
La jeune fille s’approcha d’un vieux petit bureau placé dans un angle de la pièce, elle prit un canif et ouvrit posément l’enveloppe en épais papier genre parchemin. Sans se presser davantage, elle déplia la lettre et parcourut d’un coup d’œil les quelques lignes d’une grande écriture autoritaire, très lisible.
–Gualbert sera ici demain, grand-mère, dit-elle tranquillement en repliant la feuille.
–Ah ! tant mieux ! fit la vieille dame dont le froid visage s’éclaira légèrement.
Un rien de rose monta aux joues blanches de Thècle, une petite lueur rayonna au fond des yeux couleur de violette.
–Il faudra voir si rien ne manque chez lui, reprit Mme Harbreuze. Gertrude donnera encore un coup d’astiquage aux meubles ; il sera bon aussi de secouer les tapis, car la poussière revient avec une désolante rapidité... Et tu préviendras Victorine pour le bœuf braisé.
–Oui, grand-mère.
À chacune des absences, pourtant continuelles, de Gualbert Harbreuze, la vieille dame renouvelait pour le retour les mêmes recommandations. Peu importait que l’appartement du jeune homme eût été complètement nettoyé la veille. Il était indispensable de recommencer, de même qu’Emmanuelle devait passer l’inspection, bien que Gertrude fût au moins autant qu’elle au courant des habitudes de son frère. Le bœuf braisé se trouvait également de tradition, il semblait que le jeune chef de la maison Harbreuze n’aurait pu être accueilli sans voir figurer sur la table ce plat qui était le triomphe de Victorine.
D’ailleurs, Gualbert était le pivot autour duquel tout évoluait ici. On avait conservé chez les Harbreuze la tradition du droit d’aînesse. La vieille Mme Harbreuze l’exagérait encore, en ne voyant au monde que son petit-fils. Sa petite-fille, sa petite-nièce Thècle n’étaient rien à ses yeux, ou plutôt elles n’auraient dû être que les très humbles servantes de Gualbert, si celui-ci l’eût permis.
Emmanuelle ne manifestait aucune amertume de cette préférence, à laquelle elle avait été accoutumée dès l’enfance. De même, il lui paraissait naturel de témoigner de la déférence à son frère, très sérieux, qu’elle n’avait jamais connu vraiment jeune, et qui lui témoignait toujours une affection réelle, bien que manquant totalement de la plus légère expansion.
–Avez-vous appris quelque chose de nouveau chez les Viannes ? interrogea Mme Harbreuze tout en reprenant son tricot.
–Moi, rien, grand-mère. Je suis, du reste, arrivée quelque peu en retard.
–Et toi, Thècle ?
La voix prenait un degré de sécheresse de plus en s’adressant à cette dernière.
–Moi non plus, je ne vois rien, ma tante... Il y avait M. Séverin Viannes, qui a l’air bien fatigué. Mme Viannes dit qu’il travaille à outrance parce que sa mère devient de plus en plus exigeante.
Mme Harbreuze leva les épaules :
–Une toquée, cette femme ! Elle mettra son fils sur la paille... Approche donc un peu, Thècle.
La jeune fille s’avança. Les doigts de la vieille dame, noués par les rhumatismes, saisirent le bord du col de vieille guipure qui ornait la très simple robe grise de Thècle.
–Qu’est-ce que cela ?... D’où vient ce col ?
–C’est moi qui l’ai prêté à Thècle, grand-mère, car sa robe n’est vraiment pas assez habillée pour ces petites réunions, dit la voix calme d’Emmanuelle.
Une rougeur de colère monta aux joues de la vieille dame.
–Tu es ridicule ! Ce col t’a été donné par Gualbert, ce n’est pas pour que tu en pares Thècle !
–Je suis bien certaine que Gualbert n’y trouverait rien à redire. D’ailleurs, Thècle y a autant de droit que moi, puisque cette guipure vient d’une aïeule commune.
–Autant de droit !... Oublies-tu, donc que Gualbert est le seul héritier des objets, bijoux et autres, qui se transmettent depuis des siècles à l’aîné ?... et que, d’ailleurs, Florent, le père de Thècle, a reçu sa part d’héritage, après laquelle celle-ci n’a plus rien à réclamer.
Le dur regard de la vieille dame se posait sur le visage de Thècle, rouge d’émotion.
–À réclamer, non, mais il n’en est pas moins très naturel qu’elle porte, aussi bien que moi, cette parure, dit fermement Emmanuelle.
En même temps, elle étendait la main, et, prenant celle de Thècle, elle la passait sous son bras, d’un geste d’affectueuse protection.
–Ce n’est aucunement mon avis ! riposta Mme Harbreuze avec irritation. J’en parlerai à Gualbert à son retour, nous verrons ce qu’il en pensera... Du reste, je ne comprends pas qu’une personne sérieuse comme tu prétends l’être encourage les instincts de coquetterie qui existent certainement chez cette petite.
Cette fois, Thècle devint très pâle, ses yeux se remplirent de larmes... Elle ne connaissait que trop bien, hélas ! le sens de cette allusion ! Mme Harbreuze, qui n’avait jamais pu souffrir son neveu Florent Lormey, n’avait pas manqué d’apprendre à sa petite-nièce que si elle était pauvre aujourd’hui, obligée de tout devoir à la générosité de Gualbert et d’Emmanuelle, c’était la faute de sa mère, une jeune femme coquette et frivole, épousée par Florent dans un moment d’entraînement, malgré l’opposition de son oncle Harbreuze, et qui l’avait complètement ruiné.
Les yeux bruns d’Emmanuelle eurent une lueur d’indignation.
–Non, grand-mère, Thècle n’est pas coquette ! dit-elle vivement, en pressant la petite main tremblante. Elle est toujours, de toutes, la plus simple... Et je ne crois pas avoir commis aucune faute en parant un peu ma petite sœur chérie.
–Naturellement, tu veux avoir le dernier mot ! grommela la vieille dame. J’en parlerai à Gualbert, te dis-je. Certainement, il m’approuvera, car il est un grand ennemi de la coquetterie féminine. En voilà un qui ne se laissera pas prendre comme ce pauvre Florent !... En attendant, va inspecter sa chambre et préviens Gertrude et Victorine.
Les deux jeunes filles sortirent de la salle, elles gravirent lentement le grand escalier de pierre, très sombre, comme l’était toute la maison.
Sur le large palier du premier étage, Thècle s’arrêta brusquement, elle jeta ses bras autour du cou de sa cousine et éclata en sanglots.
–Pourquoi donc m’en veut-elle comme cela ? Pourquoi prétend-elle toujours que je suis coquette ? balbutia-t-elle.
–Ne fais pas attention, Thècle, ma chérie. La pauvre grand-mère n’a pas le caractère facile. Tu sais que moi-même j’ai souvent à supporter ses bourrasques.
–Oui, mais pour moi, il y a plus que cela. Je sens chez elle de la malveillance, l’idée arrêtée de me faire de la peine.
–Mais non, ma Thècle, tu te fais des imaginations. Allons, essuie vite tes yeux et va te déshabiller. Si tu le veux, tu m’aideras ensuite à finir les chemises pour la vieille Armandine.
Et, d’un geste de maternelle tendresse, Emmanuelle passait son mouchoir sur les beaux yeux pleins de larmes.
–Oui, je vais me dépêcher... Mais si tu es là quand ma tante parlera à Gualbert pour ce col, tu lui diras bien que... que je ne suis pas coquette ?
Emmanuelle sourit au doux regard suppliant.
–Je lui parlerai moi-même par avance, de façon qu’il soit au courant. Du reste, comme je l’ai dit à grand-mère, il n’attachera pas à cela la moindre importance. Rassure-toi donc, petite sensitive, tu n’auras pas encore près de lui, pour cela, une réputation de frivolité.
–J’en serais si fâchée ! murmura Thècle, dont le teint s’empourpra légèrement.
De temps immémorial, les Harbreuze s’occupaient du traitement des peaux et des cuirs, pour l’industrie de luxe surtout. Ils y avaient acquis, en joignant à leurs bénéfices une très grande économie et une simplicité de vie jamais démentie, une fortune énorme qui s’augmentait toujours, depuis surtout qu’Amédée Harbreuze, le père de Gualbert, avait appliqué à son industrie différentes découvertes modernes et s’était engagé dans d’importantes affaires avec l’étranger.
De cette fortune, Gualbert, selon la tradition, avait reçu la large part. Il continuait, lui aussi, l’industrie des ancêtres et lui donnait un essor encore plus considérable. C’était, au dire de tous, une intelligence remarquable, un caractère ferme, énergique, extrêmement clairvoyant, très juste envers ceux qu’il employait. En un mot, il possédait, toutes les qualités d’un chef, sauf la bienveillance qui, unie à la fermeté, attire et entretient les sympathies ; Gualbert Harbreuze restait froid et distant, très concentré, et ses manières hautaines donnaient raison à ceux qui assuraient que le jeune maître de la maison Harbreuze, orgueilleux, ainsi que tous ses ancêtres, se considérait comme d’une essence particulière, à cause de sa vieille souche bourgeoise, de sa fortune et de la position prépondérante qu’elle lui assurait non seulement à Rocalande, mais encore dans toute la Savoie.
Naturellement, ce magnifique parti était fort guetté par toutes les jeunes filles de la ville et des environs. La froideur de Gualbert les déconcertait quelque peu, il est vrai, dans les rares occasions où le jeune homme paraissait dans le monde. Comme il ne devait pas avoir le cœur très tendre, comme on le disait aussi intéressé que tous les Harbreuze d’autrefois, celles seulement qui possédaient une belle dot pouvaient garder un peu d’espoir.
Mais, jusqu’ici, Gualbert Harbreuze n’avait jamais fait allusion, même chez lui, à une idée de mariage. Il se contentait, sans doute, de l’existence paisible que lui faisaient, au retour de ses voyages d’affaires, sa grand-mère, Emmanuelle et Thècle, la petite cousine orpheline dont il était le tuteur.
Cette fois, son séjour à l’étranger avait duré un peu plus longtemps que de coutume. Il n’en donnait aucune raison dans les rares et brefs billets qu’il écrivait à sa grand-mère et à sa sœur. En agissant ainsi, il ne sortait pas du reste de ces habitudes, car il ne parlait jamais de ses affaires et se renfermait dans un laconisme qui rendait généralement très peu animées les réunions de famille.
Néanmoins, l’annonce du retour du jeune maître était toujours accueillie avec une vive satisfaction qui se manifestait par un débordement de nettoyages et d’astiquages de la part de Gertrude, de Victorine et de Mathieu, les trois domestiques. L’humeur, trop souvent atrabilaire de Mme Harbreuze, s’adoucissait généralement un peu à cette occasion ; Thècle, si appliquée toujours à ce qu’elle faisait, avait quelques distractions et surveillait la marche des aiguilles de la pendule, qu’elle semblait trouver trop lente à son gré. Emmanuelle seule conservait tout entière sa rayonnante sérénité et s’occupait du bien-être de chacun sans le plus petit oubli, sans hâte, sans bruit, veillant à tout et gardant néanmoins en son âme le recueillement qu’elle allait chercher pour toute la journée à une messe matinale.
Il pleuvait à torrents, après une après-midi d’orage, lorsque la voiture qui avait été attendre Gualbert à la gare s’arrêta devant la maison. Emmanuelle et Thècle, assises dans la salle – Gualbert détestant que l’on allât au-devant de lui – se levèrent et s’avancèrent vers la porte donnant sur le vestibule.
–Eh bien ! Thècle, qu’as-tu besoin de suivre Emmanuelle ? dit la voix sèche de Mme Harbreuze. Gualbert n’est pas ton frère, j’imagine ?
Thècle rougit et se recula un peu dans l’ombre de la pièce, où elle s’assit en croisant sur sa jupe ses petites mains tremblantes.
Emmanuelle reparut presque aussitôt, suivie du voyageur. Les effusions n’étaient jamais longues entre Gualbert et les siens.
Il s’avança vers Mme Harbreuze qu’une paralysie des jambes clouait sur son fauteuil, et, courbant sa haute taille vigoureuse, effleura de ses lèvres le front ridé de la vieille dame.
–Bonjour, grand-mère. Comment vont ces rhumatismes ?
–Pas mieux, mon enfant, pas mieux. Et toi ?... Ton voyage ?
–Excellent, dit-il d’un ton bref. Je suis néanmoins satisfait d’être de retour.
–Ton absence a été longue, cette fois.
–Oui, des circonstances toutes particulières m’ont retenu.
Il passa lentement la main sur la barbe noire légèrement frisée qui faisait ressortir la matité de son teint.
–Je vais changer de tenue, puis nous dînerons, ajouta-t-il de sa voix nette d’homme habitué à commander. Le voyage m’a creusé l’estomac, et je goûterai avec plaisir au bœuf braisé de Victorine. À tout à l’heure, grand-mère et Emmanuelle.
Il se dirigeait vers la porte. Emmanuelle dit vivement :
– Mais tu n’as pas dit bonjour à Thècle... On es-tu, Thècle ?
La jeune fille sortit de l’ombre où elle s’était réfugiée, elle s’avança vers Gualbert qui s’arrêtait.
–Bonjour, Thècle, dit-il tranquillement.
Elle mit sa main frémissante dans celle qu’il lui tendait.
–Bonjour Gualbert... Je suis contente de savoir que vous avez fait bon voyage, dit sa voix douce, un peu tremblante.
–Très bon, en effet... Vous me paraissez avoir meilleure mine qu’à mon départ, Thècle, ajouta-t-il en enveloppant d’un rapide coup d’œil le visage empourpré de sa cousine.
–Je ne vais pas mal... Mais j’ai un peu chaud aujourd’hui, balbutia-t-elle.
–Elle ne sera toujours qu’une pauvre petite santé, dit la voix sèche de Mme Harbreuze.
–C’est à craindre, répliqua Gualbert en marchant de nouveau vers la porte.
Thècle alla s’asseoir à sa place habituelle, elle prit son ouvrage et se mit à travailler. Mais son teint était devenu tout à coup un peu pâle, et des larmes remplissaient ses yeux.
Gualbert reparut bientôt, il poussa lui-même, comme il en avait coutume, le fauteuil roulant de sa grand-mère dans la grande salle à manger austère et sombre. Puis il s’assit en face d’elle et servit le potage, office qui était, chez les Harbreuze, de tradition pour le maître de la maison.
Comme d’habitude, Gualbert ne fit aucune allusion à son voyage. Il échangeait de temps à autre quelques mots avec sa grand-mère, avec sa sœur, mais son laconisme rendait une conversation suivie difficile.
Pourtant Mme Harbreuze semblait boire ses moindres paroles. Elle avait peine à quitter des yeux ce visage accentué, énergique, qu’éclairaient des prunelles du même brun doré que celles d’Emmanuelle, mais qui n’évoquaient aucune idée de ressemblance entre le frère et la sœur, car elles étaient froides, énigmatiques, semblant toujours considérer autrui avec une indifférence hautaine où les étrangers croyaient lire souvent du dédain.
Le dîner ne traînait jamais quand Gualbert était là. Il avait un appétit très modéré et détestait les trop longues stations à table. Thècle, qui mangeait lentement, devait avaler les bouchées doubles, et une partie de son dessert restait généralement sur son assiette, sans que son cousin parût s’en apercevoir.
Dans la salle, Gualbert alluma un cigare. La fumée ne gênait pas Mme Harbreuze ni Emmanuelle, et Thècle, qui ne pouvait la souffrir, n’avait jamais osé le dire quand sa cousine l’interrogeait à ce sujet, parce qu’elle avait craint de déplaire à Gualbert, et de se voir peut-être exclure de la salle chaque soir, pendant que son cousin fumerait, car, naturellement, ce n’était pas lui qui dérangerait ses habitudes pour la petite Thècle.
Gualbert semblait, ce soir, un peu absorbé. Il finit par jeter son cigare seulement à demi consumé et s’approcha de la fenêtre ouverte, par où entrait l’air humide et chaud.
–Je crois que nous aurons encore de l’orage cette nuit, n’est-ce pas ? dit Emmanuelle en interrompant un instant la broderie à laquelle elle travaillait.
–C’est probable, répondit Gualbert.
Il s’écarta de la fenêtre et se rapprocha du groupe formé par Mme Harbreuze, Emmanuelle et Thècle.
–Il faut que je vous apprenne maintenant l’événement qui va un peu changer notre existence, dit-il avec calme.
Trois regards surpris et vaguement inquiets se levèrent sur lui.
–Un événement ? dit Mme Harbreuze. Lequel donc ?
–Mon mariage, grand-mère.
–Ton... mariage ? balbutia la vieille dame, tandis qu’Emmanuelle laissait échapper un mouvement de stupéfaction.
–Oui, je suis fiancé depuis quinze jours à une jeune Autrichienne, de très grande famille, la comtesse Ottilie de Walberg.
Une lueur d’orgueil brilla dans le regard de la vieille dame.
–Une comtesse autrichienne !... C’est pour cela que tu prolongeais ton séjour en Autriche, Gualbert ?
