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C'est pour respecter les dernières volontés de son père qu'Aélys a épousé son cousin Lothaire. Lothaire, prince de Waldenstein, arrogant et volage, entouré de courtisans serviles et de femmes qui rêvent de le séduire ou de le retenir, comme la belle et perfide Sidonia. Dans cet univers où règnent la flatterie, la jalousie et les complots, Aélys se sent perdue. Mais, courageuse et fière, elle ose tenir tête à cet époux tyrannique. Et dans les yeux du prince, elle surprend parfois une lueur indéfinissable, une étrange douceur... Inconsciente du terrible danger qui la menace, Aélys va partir à la recherche de la vérité: Lothaire est-il vraiment cet être sans pitié, incapable d'aimer? Quelle est cette mystérieuse silhouette entrevue dans le château des Tristes Dames? Imprudente, innocente Aélys, qui croit faire triompher la justice, tandis que dans l'ombre le piège se resserre...
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Seitenzahl: 273
Veröffentlichungsjahr: 2019
Delly est le nom de plume conjoint d’un frère et d’une sœur, Jeanne-Marie Petitjean de La Rosière, née à Avignon en 1875, et Frédéric Petitjean de La Rosière, né à Vannes en 1876, auteurs de romans d’amour populaires.
Les romans de Delly, peu connus des lecteurs actuels et ignorés par le monde universitaire, furent extrêmement populaires entre 1910 et 1950, et comptèrent parmi les plus grands succès de l’édition mondiale à cette époque.
Aélys de Croix-Givre, en acceptant d’épouser son cousin, le prince Lothaire de Waldenstein, avait respecté les dernières volontés de son père.
Que d’événements avaient bouleversé sa jeune vie depuis qu’elle avait été mise en présence, pour la première fois, de Lothaire ! Aélys se rappelait avec émotion, malgré les années écoulées, le jour où dame Véronique, qui remplissait auprès d’elle, depuis la mort de ses parents, les fonctions de gouvernante et de dame de compagnie, lui remit, scellée des armes de Croix-Givre, l’enveloppe contenant les dernières volontés de son père, cette lettre révélant la promesse faite au mourant par Waldenstein, le père de Lothaire, d’unir son fils à la belle Aélys.
Avec quelle révolte de tout son être, Aélys n’avait-elle pas pris connaissance du message, qu’elle considérait comme une atteinte à son droit de choisir seule, en toute indépendance, l’élu de son cœur ! Lothaire de Waldenstein, son futur époux ! Non, cela n’était pas possible, jamais elle ne consentirait à unir sa destinée à celle du jeune prince. Tout la séparait de lui.
Dès sa première rencontre avec le jeune homme, Aélys s’était tout de suite aperçue que leurs caractères s’opposaient l’un à l’autre. Lothaire, bien qu’il se fût efforcé d’être aimable, n’avait pu lui cacher le côté orgueilleux, autoritaire, violent même, de son caractère. Devant sa volonté inflexible, tout devait plier.
Aélys, tout en reconnaissant à son cousin un charme séduisant dont elle n’avait pu elle-même se défendre, avait répondu aux paroles hautaines et narquoises de Lothaire par une attitude qui exprimait son indignation, sa révolte et aussi sa ferme résolution de ne pas subir son joug sans réagir.
Et c’était à cet homme fier et orgueilleux qu’Aélys, la belle Aélys aux cheveux d’or, était destinée. Elle se révoltait de toutes ses forces.
– Vous devez obéir, Aélys, lui répétait Véronique, car la volonté d’un père est sacrée et elle est doublement sacrée lorsqu’il s’agit de celle d’un mourant.
Comment résister à une telle prière ? Il ne lui restait qu’une seule chance d’échapper à son destin : le refus du prince de l’accepter pour épouse. Son espoir, son suprême espoir, fut déçu. Lothaire de Waldenstein, respectueux de la volonté de son père, conquis tout de suite par la grâce et la beauté d’Aélys, ordonna des fiançailles officielles.
Ni les machinations et les obstacles dressés sur la route des jeunes gens par la jolie Sidonia, qui rêvait d’épouser le prince, ni le complot ourdi par le comte de Brorzen, le père de Sidonia, et la princesse Jutta, tante de Lothaire, ne purent séparer les deux fiancés. Le prince réussit à déjouer les ruses de son entourage, à vaincre la sourde hostilité de ceux qui projetaient de faire échouer son mariage.
Maintenant, Aélys était sa femme envers et contre tous. Serait-elle heureuse ?
*
Aélys avait projeté d’aller faire, dans la matinée du lendemain, une première visite des jardins – seule, puisque Lothaire l’y autorisait. Mme de Sucy, sa dame d’honneur, qui était occupée à terminer une tapisserie, ne lui était décidément pas sympathique, sans qu’elle pût très bien définir pour quel motif. Néanmoins, comme elle ne voulait pas la blesser, elle lui dit simplement :
– Le prince, sachant que je suis très amateur de promenade, me laisse libre de sortir seule, pour ne pas vous déranger trop souvent, madame.
– Mais, Altesse, je suis toute prête...
– Non, non, continuez votre travail. Je saurai très bien retrouver mon chemin, ne craignez rien.
Et, adressant à Mme de Sucy un petit signe gracieux, Aélys quitta le salon.
« Bien accommodant, notre prince ! Mais elle a raison d’en profiter vite, car je doute que cela dure », murmura la dame d’honneur avec un sourire d’ironie.
Aélys traversa la grande terrasse, entre deux bassins où retombaient des gerbes d’eau et descendit les degrés de marbre. Elle s’engagea au hasard dans une allée qui serpentait entre des bosquets fleuris. Ces jardins de Sôhnthal ménageaient à celui qui les visitait pour la première fois de constantes surprises : statues d’un travail exquis, vases de marbre décorés de parfaites sculptures, rotonde de porphyre dont les colonnes étaient enguirlandées de jasmin et de roses, petit lac sur lequel voguaient des cygnes, pavillons chinois, persan, et un troisième, du dix-huitième siècle, caché sous les épais ombrages de marronniers séculaires. Quant aux parterres de fleurs, ils devaient être sans rivaux, et Aélys songeait que le pauvre Jean Forignon se fût desséché de dépit s’il avait pu les comparer à ceux de Croix-Givre, qui recevaient pourtant tous ses soins.
L’orangerie, elle aussi, était tout autre chose que celle du Château-Vert. Comme Aélys s’arrêtait un peu longuement pour en admirer les marbres roses dorés par le soleil, elle entendit des pas derrière elle et, se retournant, aperçut la comtesse Brorzen, qu’accompagnait sa dame de compagnie, la comtesse Fützel – cette vieille dame qui engageait si bien jadis le prince Lothaire à faire fouetter par le Kalmouk la toute petite Aélys.
Les deux promeneuses saluèrent la jeune femme qui, par politesse, faisait quelques pas vers elles.
Par politesse uniquement, car la seule vue de Sidonia provoquait chez Aélys une sensation pénible, une sorte d’impatience mêlée d’aversion.
De son côté, la comtesse semblait faire effort pour prendre une physionomie aimable ; mais elle était trop la fille et l’élève du comte Brorzen pour ne pas réussir dans la dissimulation.
– Je fais connaissance avec ces superbes jardins, dit Aélys en tendant la main aux deux dames. Et je suis vraiment dans l’émerveillement !
– Avez-vous visité les serres, Altesse ? questionna Sidonia.
– Non, pas encore. Je les réserve pour une prochaine promenade, car, de loin, elles m’ont paru très vastes.
– Elles le sont, en effet, et il faut du temps pour les voir en détail. Si Votre Altesse aime les fleurs, elle trouvera là de rares et admirables collections. Le prince Lothaire a rapporté de ses voyages les plus beaux spécimens de la flore asiatique, que soigne, que sélectionne de façon parfaite un jardinier chef qui est un véritable artiste. Il y a notamment des camélias roses, plus grands et plus fournis que ceux connus jusqu’ici, qui font l’admiration de tous les visiteurs.
En continuant de parler des jardins de Sôhnthal, Aélys, Sidonia et la vieille dame prirent la direction du palais, que toutes regagnaient, car l’heure du déjeuner approchait. Du coin de l’œil, Sidonia regardait haineusement la jeune femme vêtue d’une souple robe blanche, coiffée d’une paille de riz dont les bords un peu larges ombrageaient son profil délicat. Et, nerveusement, les mains de la blonde comtesse serraient le manche d’ivoire de l’ombrelle qu’elles tenaient.
Au bout de l’allée apparut un jeune valet en livrée, qui tenait en laisse les deux chiens turcomans. Il boitait fortement. Quand il fut un peu plus près, Aélys reconnut Julius, le petit domestique pour lequel, à Croix-Givre, elle avait imploré Lothaire. Il avait un peu grandi, mais il semblait plus frêle encore. Dans son visage émacié, les yeux s’enfonçaient, humbles et craintifs... Il se rangea au bord de l’allée, en s’inclinant, et en maintenant près de lui les deux énormes bêtes. Mais Aélys s’arrêta et dit avec une douce bienveillance :
– Je suis contente de vous voir, Julius. Est-ce vous qui êtes chargé de promener les chiens de Son Altesse ?
Pendant quelques secondes, Julius demeura muet. Il avait la figure stupéfaite d’un être qui ne sait trop si c’est bien à lui que l’on s’adresse.
– Oui, madame, répondit-il enfin.
Ses yeux, craintivement, se levaient un peu sur la belle princesse qui lui parlait avec bonté, qui le regardait avec un intérêt compatissant.
– Ne vous donnent-ils pas trop de mal ?
– Quelquefois... Aujourd’hui, ils sont calmes...
Un des chiens, tirant sur la laisse, avança un peu sa tête vers Aélys, qui passa la main sur les longues oreilles soyeuses.
– Oh ! Altesse, prenez garde ! dit la comtesse Fützel avec effroi. Personne n’ose les toucher, en dehors de leur maître !
– Je n’en ai pas peur. Il me semble que j’aime trop les chiens pour qu’ils veuillent me faire du mal... Mais pourquoi boitez-vous ainsi, mon pauvre Julius ? Que vous est-il arrivé ?
– Ce n’est rien, Votre Altesse... murmura le jeune valet, dont les yeux se baissèrent de nouveau, dont le visage souffrant se contracta un peu, tandis que tremblaient les lèvres.
– Comment, ce n’est rien ! Quel accident vous est-il arrivé ?
– Ce n’est pas un accident... C’est un coup de botte que m’a donné Son Altesse hier soir.
Aélys étouffa une exclamation. Elle devint presque aussi pâle que Julius ; puis, soudainement, une rougeur d’indignation monta à son visage.
– Il faudrait vous faire soigner, mon pauvre enfant, pour ne pas risquer de rester infirme, dit-elle en essayant de maîtriser le tremblement de sa voix.
Julius baissa la tête sans répondre. Une sorte de sanglot, tout à coup, gonflait sa poitrine. Aélys eut peur d’éclater, elle aussi, devant ces deux femmes qu’elle pressentait pleines de malveillance et dont la morgue devait s’offusquer de cette bienveillance pour un humble valet. Elle adressa un doux petit signe d’adieu à Julius et reprit sa marche vers le château. Mais, maintenant, elle n’avait plus le courage de parler. En haut des degrés, elle prit congé des deux comtesses et se dirigea vers son appartement.
– Ah ! avec une pareille sensibilité, elle n’a pas fini d’en voir ! murmura la vieille dame avec un méchant sourire.
Sidonia suivait d’un regard noir l’élégante silhouette qui s’éloignait dans la chaude lumière de ce matin ensoleillé. Elle dit entre ses dents :
– Oui, il se chargera de lui apprendre à garder son rang !... Mais elle est trop belle, cette Aélys ! Elle est... elle est capable de le charmer, du moins un certain temps. Et ce sera trop affreux pour moi !... Elle surtout... Je la hais... je la hais comme jamais je n’ai haï aucune autre... et je la redoute... Souvenez-vous qu’à Croix-Givre, déjà, elle semblait tant lui plaire. Et elle n’était encore qu’une enfant. Maintenant, maintenant, c’est bien autre chose.
– Il vous reviendra, chère comtesse !... Il vous reviendra, ne craignez rien ! Et vous serez notre princesse... du moins, vos amis dévoués feront tout pour cela.
Aélys, encore toute remuée par l’émotion douloureuse, entrait dans le salon vert. Elle venait à peine de s’y asseoir qu’apparut Mme de Sucy – une Mme de Sucy au visage rouge, altéré, aux mains tremblantes, qui s’agrippèrent à une chaise, comme si la dame d’honneur avait peine à se soutenir.
– Que vous arrive-t-il, madame ? s’écria Aélys en se levant pour s’approcher d’elle.
– J’ai... je viens de... Son Altesse le prince Lothaire m’a fait appeler pour m’adresser des reproches...
– Des reproches pour quoi ?
– Parce que Votre Altesse avait modifié sa toilette, contrairement à l’étiquette.
– Eh bien ! vous avez répondu que vous n’y étiez pour rien, que c’est moi qui l’ai voulu.
– Le prince ne l’entend pas ainsi. Étant donné la jeunesse et l’inexpérience de Votre Altesse, je suis placée près d’elle pour la diriger, pour la guider ; donc je suis responsable de ses actes... J’ai été durement admonestée, Altesse... je suis avertie que cette charge de dame d’honneur me sera retirée si je ne remplis pas strictement mon devoir...
– Je le regretterai, madame. Mais cette considération ne pourra m’empêcher d’accomplir, moi aussi, ce que je considérerai comme un devoir. Toutefois, je ferai mon possible pour que vous n’ayez pas à en souffrir... Pardonnez-moi d’être cause des remontrances que vous venez de recevoir et qui auraient dû s’adresser à moi seule...
Mme de Sucy, en s’inclinant sur la main qui lui était tendue, murmura qu’elle ne songeait pas le moins du monde à en vouloir à la princesse, si bonne... Mais le regard qu’elle glissa sur la jeune femme, un instant plus tard, en se retirant pour l’heure du repas, démentait cette affirmation.
Seule, Aélys vint s’appuyer contre une des portes vitrées ouvertes. Machinalement, elle laissait errer son regard sur le sombre horizon de forêts. Tout son être vibrait d’indignation. Injustice impitoyable, dureté, voilà donc ce qui existait toujours – plus que jamais sans doute – en ce Lothaire charmeur... ce redoutable Lothaire...
Et un frisson, tout à coup, secoua les épaules de la jeune femme. À ses oreilles venait le bruit d’un pas ferme, d’un léger cliquetis d’éperons sur le pavé de marbre. Au seuil de la porte de glaces ouverte sur le jardin d’hiver, apparut le prince, vêtu de la petite tenue de colonel général des hussards rouges qu’il avait coutume de porter quand il résidait dans la principauté.
Aélys resta immobile, ne tourna même pas la tête. Il s’approcha, en disant avec une intonation d’ironique impatience :
– Es-tu sourde ou aveugle ? Que signifie cette façon de m’accueillir ?
D’un vif mouvement, Aélys se détourna, montrant ses yeux chargés d’un ardent reproche.
– Pourquoi avez-vous blâmé Mme de Sucy, quand c’était à moi que vous deviez vous adresser ?
– Parce que cela me plaisait, mon enfant.
Il la regardait avec un air de moquerie.
– ... Il en sera de même chaque fois que tu commettras quelque faute, quelque infraction aux coutumes qui ont cours ici. Ta dame d’honneur, ou quelqu’un d’autre, recevra les reproches ou la punition mérités par toi.
– Une si odieuse injustice ne peut m’étonner de votre part !
Non, il était impossible qu’elle ne se révoltât pas, en dépit de toutes ses résolutions de calme, de patience !... Et voilà qu’au lieu de se fâcher il souriait, railleur et amusé !
– J’aime ta franchise, Aélys ; elle me change de ce que j’ai coutume d’entendre... donc, pour en terminer avec ce sujet, j’ai ordonné à Mme de Sucy de tenir très strictement à l’observation, par toi, de tous les points d’étiquette dont je ne t’aurai pas dispensée... Car, naturellement, tu restes libre de t’adresser à moi pour obtenir des dérogations que, très probablement, je ne te refuserai pas.
Une brûlante rougeur de colère monta au visage d’Aélys. Ainsi, voilà ce qu’il voulait : l’humilier, la tenir dans une plus étroite dépendance, l’obliger à la prière, chaque fois que sa conscience ou son cœur refuserait de se prêter à des usages, des habitudes qu’ils réprouvaient. Sa tacite promesse d’acquiescement n’était plus dès lors, aux yeux de la jeune femme, qu’une ironique fantaisie de despote.
Elle détourna la tête, en serrant nerveusement ses lèvres tremblantes. Il n’eût servi à rien de répliquer puisqu’il ne lui restait qu’à se soumettre en montrant qu’elle ne le faisait que par contrainte.
– Où sont donc tous les vases de fleurs qui ornaient cette pièce ? demanda Lothaire après un rapide coup d’œil autour du salon.
– J’en ai porté une partie dehors... Il m’est impossible de supporter ces parfums, répondit brièvement Aélys.
Puis, avec une amertume nuancée d’ironie, elle ajouta, en regardant de nouveau Lothaire :
– Sans doute, pour cela aussi, aurais-je dû demander votre autorisation ?
– En principe, oui, car ces fleurs se trouvaient ici par mes ordres. Mais je veux bien avoir égard à la susceptibilité de ton tempérament sur ce point... et je ne te ferai pas de reproches.
Elle baissa légèrement les yeux. Quelle redoutable douceur il pouvait prendre, tout à coup, ce regard énigmatique, ce regard d’enchanteur !
– Tu as fait une promenade, ce matin ? Je t’ai aperçue...
Il se rapprochait d’elle. Une main ferme, impérieuse, se posa sur son épaule qui essaya de se dérober – vainement.
– ... Que dis-tu de nos jardins ?
– Ils sont admirables...
La voix d’Aélys était basse, contrainte. La jeune femme revoyait le pauvre Julius, si pitoyable sous sa riche livrée, Julius, frappé cruellement, et qui peut-être resterait infirme. Mais elle ne pouvait rien tenter en sa faveur. Lothaire, s’il apprenait que sa femme avait interrogé le jeune valet, serait capable de punir le malheureux garçon, après avoir dédaigneusement repoussé toute démarche faite pour adoucir son pénible sort.
– Je te ferai visiter les serres. Tu y verras des choses intéressantes...
– C’est ce que m’a dit la comtesse Brorzen.
Aélys redressait la tête, regardait le prince. Avec une sorte d’émoi, elle cherchait à saisir sur la physionomie de Lothaire l’effet produit par le nom de la femme qu’il aimait, de celle qu’il eût épousée, s’il en eût été libre.
– Ah ! oui, tu as rencontré Sidonia et la vieille Fützel ? Je vous ai aperçues revenant ensemble... Tes cheveux bouclent autant qu’autrefois, Aélys... et ils ont toujours la même nuance...
Elle détourna la tête, avec une sorte de tremblante impatience. Allait-il recommencer... comme à Croix-Givre ? Mais elle savait, maintenant... elle savait...
Comme cette main frémissait !... Elle essaya encore de dégager son épaule. Lothaire eut un rire bas, doux et railleur à la fois.
– On ne m’échappe pas ainsi, jeune fée. Vois-tu, mieux vaudrait te résoudre dès maintenant à ne plus faire la petite révoltée, car, tôt ou tard...
Aélys rejeta sa tête en arrière, d’un mouvement presque violent.
– Tôt ou tard... quoi ? Pensez-vous que je changerai d’avis à votre sujet ?... que j’approuverai vos injustices, vos... cruautés ?
– Qu’est-ce que tu en sais, de mes cruautés ? Que t’a-t-on raconté ?
Il se penchait, et Aélys vit tout près d’elle ses yeux éclairés d’une lueur vive, où elle crut saisir de la colère.
– Personne ne m’a rien raconté.
– Alors ?
– Eh bien ! je sais que vous n’avez pas changé, voilà tout.
On entendait un léger bruit de pas. Lothaire laissa retomber sa main et s’écarta de la jeune femme. Le maître d’hôtel apparut, venant annoncer le repas. Dans la petite salle à manger aux faïences persanes, le prince, comme la veille, causa avec autant d’aisance que si aucun dissentiment ne le séparait de la jeune femme, pâle et contrainte, assise en face de lui, et qui s’efforçait de lui répondre avec une apparente liberté d’esprit, à cause des serviteurs présents. Puis, le déjeuner terminé, il emmena Aélys dans le salon de musique. Sur sa demande, elle joua une sonate de Mozart, nerveusement d’abord, mais bientôt, emportée par sa passion pour la musique, en y mettant toute son âme.
– C’est fort bien, dit Lothaire d’un ton approbateur.
Il s’était assis à quelques pas du piano et appuyait contre sa main son visage attentif.
– ... Nous pourrons jouer ensemble, je le vois... Maintenant, chante-moi quelque chose.
– Je ne sais que des morceaux religieux, dit Aélys.
– Qu’importe ! Chante ce que tu voudras... Cela te gêne-t-il, de t’accompagner toi-même ?
– Oh ! pas du tout !
Elle avait envie d’ajouter : « Ce qui me gêne, c’est que vous soyez là... » Mais sa ferveur d’artiste l’emportait en ce moment sur toute autre considération, lui faisait oublier l’auditeur qu’elle savait cependant un juge de haute compétence. Dans le silence du grand salon tendu de vieux Beauvais, sa voix s’élevait, pure, chaude, passant d’une douceur ravissante à l’émotion la plus ardente. Quand la dernière note expira sur ses lèvres, Aélys se détourna lentement. Le prince était maintenant debout au seuil d’une des portes-fenêtres qui, de ce côté, ouvraient sur de larges pelouses garnies de corbeilles fleuries. Il laissa passer quelques instants avant de tourner la tête vers la jeune femme. Dans l’ombre des paupières légèrement baissées, les yeux noirs avaient un éclat à la fois brûlant et doux.
– Ta voix a bien tenu ce qu’elle promettait. Avec quelques leçons de Marie Herz, elle sera tout à fait parfaite.
Lothaire parlait froidement, sans presque regarder Aélys. Il ajouta, en revenant vers le milieu du salon :
– Cet après-midi, tu feras une promenade en voiture dans la forêt, pour en prendre un premier aperçu. Je crois qu’elle te plaira, presque autant que celle de Croix-Givre. Mme de Sucy t’accompagnera, ainsi que la comtesse Brorzen et le comte Sareczy... À ce soir, Aélys.
– À ce soir, répéta-t-elle machinalement.
Elle venait de songer : « Il faudrait cependant que je lui demande pour Cécile... Sans doute ne voudra-t-il pas me faire ce plaisir. Mais enfin, je dois essayer... Pauvre Cécile, qui désirait tant venir près de moi ! »
Lothaire enveloppait d’un rapide coup d’œil la physionomie hésitante. Il demanda brièvement :
– Désires-tu quelque chose ?
Elle rougit un peu de se voir ainsi devinée. Mais, en quelques mots simples et nets, elle exposa sa requête. À quoi il fut répondu :
– Je n’y vois pas d’inconvénient. Écris à Mllc de Forsan qu’elle peut venir dès maintenant. Elle aura près de toi le poste de lectrice et recevra des émoluments dont je fixerai le chiffre quand tu me la présenteras.
– Je vous remercie, dit Aélys.
Elle ne pouvait tout à fait dissimuler la surprise que lui causait une si prompte acceptation. Lothaire eut un petit sourire d’ironie et, détournant les yeux du charmant visage encore ému de l’effort qu’Aélys avait dû faire pour adresser sa demande, il sortit du salon, traversa le jardin d’hiver pour gagner son cabinet ou Valérien de Seldorf, appelé par un bref coup de timbre, reçut l’ordre de lui faire la lecture des gazettes étrangères arrivées ce matin même. Tâche ardue, car le prince, qui parlait couramment toutes les langues d’Europe, ne supportait pas une erreur de prononciation. Valérien, quoique devenu polyglotte près de lui, en laissait parfois échapper quelqu’une. Alors, selon l’humeur du maître, c’était quelque mordante raillerie ou bien un mot de dure impatience. Le fait se reproduisait-il, le lecteur était chassé dédaigneusement, car le prince Lothaire avait continué de traiter le jeune baron comme il le faisait du petit garçon d’autrefois, et il était de notoriété, à la cour, que Seldorf, sorte de souffre-douleur sur lequel s’exerçaient tout particulièrement les variations d’humeur et les caprices despotiques de Son Altesse, avait coutume de recevoir plus de traitements humiliants que n’importe quel être de l’entourage princier.
Mais aujourd’hui, Valérien, s’apercevant tout à coup avec effroi d’une erreur commise dans la lecture d’un journal anglais, eut la surprise de ne recevoir aucune observation. En glissant un coup d’œil inquiet vers le prince, il le vit accoudé à son bureau, la mine songeuse, les traits légèrement tendus... Et, peu après, interrompant brusquement le jeune garçon au milieu d’une phrase, Lothaire lui ordonna de se retirer.
« Son Altesse n’a certainement rien entendu de ce que je lui ai lu ! pensa Seldorf avec stupéfaction. Voilà bien la première fois que je lui vois pareille distraction ! Que lui prend-il ? Est-ce que la belle, l’incomparable princesse aurait, la toute première, le privilège de le faire rêver ? »
Aélys, dès les jours suivants, commença de suivre une règle protocolairement établie. Le matin, après la messe entendue dans la chapelle du palais, elle prenait sa leçon d’équitation avec l’écuyer du palais, puis faisait, seule, une promenade dans les jardins. Après quoi, elle travaillait à quelque ouvrage d’aiguille, en la compagnie de Mme de Sucy, jusqu’au moment du déjeuner, toujours pris en tête à tête avec le prince. Le repas terminé, Lothaire l’emmenait dans le salon de musique, la faisait jouer seule ou avec lui, puis ensuite chanter. Quand il la quittait, elle avait quelques moments de solitude, jusqu’à la promenade en voiture où l’accompagnaient toujours la dame d’honneur et le comte Sareczy, auxquels se joignait parfois soit la comtesse Brorzen, soit la comtesse Sareczy. Au retour, on servait le café chez la princesse Jutta, dans le jardin d’hiver ou dans quelque pavillon des jardins. Après quoi, Aélys se retirait chez elle, lisait, dessinait ou faisait de la musique. Puis le dîner était servi dans la grande salle à manger aux lambris sculptés comme une dentelle. Le prince et sa femme le prenaient en compagnie de la princesse Jutta et des personnages de leur suite. Tous, ensuite, passaient dans le salon des Nymphes. Le prince, parfois, jouait au billard ou aux échecs ; le plus souvent, après quelques instants de conversation, il se retirait dans son appartement. Aélys n’osait l’imiter. La princesse Jutta, très aimable, la retenait. On lui demandait de se faire entendre au piano et de chanter. Mais, sur ce dernier point, elle avait reçu interdiction formelle de Lothaire.
– Refuse, car je ne veux pas que tu abîmes ta voix, lui avait-il déclaré.
Aélys se demandait quelle influence défavorable pourrait avoir sur cette voix déjà bien formée le fait de chanter pendant une demi-heure, de temps à autre, dans le salon des Nymphes. Mais comme il lui importait peu d’opposer un refus à la princesse Jutta, qui lui demeurait toujours antipathique, elle n’avait pas cherché à connaître le motif de cette volonté de Lothaire et s’y conformait strictement.
Ce programme quotidien de la journée à Sôhnthal subissait parfois quelques variations, soit par une réception intime ou officielle, un concert donné dans la galerie Dorée, ou bien par les chasses qui étaient la distraction favorite du prince Lothaire.
Une douzaine de jours après son installation à Sôhnthal, Aélys assista à l’une d’elles. Son éducation d’écuyère n’étant pas terminée, elle la suivait en voiture. La bonne comtesse Sareczy, sur sa demande, avait pris place près d’elle. Mais l’hallali impressionna si fortement la jeune princesse qu’elle donna l’ordre au cocher de retourner en arrière et d’aller attendre le retour du prince et de sa suite près du pavillon de chasse, où était préparé le déjeuner.
Des tables se trouvaient dressées dehors, dans l’espace découvert qui s’étendait devant le petit bâtiment, et une autre pour les princes à l’intérieur de celui-ci, dans la salle pavée de marbre blanc et noir dont les murs boisés de vieux chêne étaient ornés de trophées cynégétiques. Aélys, la comtesse Sareczy et la dame d’honneur s’assirent à l’entrée du pavillon, sur un banc où les valets avaient disposé de moelleux tapis. La conversation languissait, la jeune princesse faisant visiblement effort pour la continuer. La comtesse Sareczy, parfois, jetait sur elle un coup d’œil de discrète compassion. Combien elle était délicieuse, pourtant, cette princesse Aélys ! Quelle adorable vision de jeunesse et de charme, dans cette robe de voile rose, avec la grande capeline de tulle blanc sous laquelle paraissait plus délicat ce visage ravissant, tout encadré des boucles légères aux tons d’or ardent !... Mais il n’y avait en ce moment, sur l’expressive physionomie, que mélancolie pensive – et comme une sorte d’inquiétude. La vieille dame étouffa un soupir en pensant : « Pauvre belle petite créature ! Quelle pitié ! »
Des sons de trompes, des galops de chevaux annoncèrent l’arrivée des chasseurs.
En tête apparurent le prince et la comtesse Brorzen. Lothaire sauta à terre et s’approcha de Sidonia pour l’aider à descendre. Aélys s’était levée, faisant quelques pas au-devant de son mari. Rapidement, son regard enveloppait celui-ci et la comtesse, dont le costume de drap sombre mettait en valeur la beauté blonde. Sidonia semblait radieuse, et une lueur de triomphe s’alluma dans les yeux qu’elle dirigeait vers Aélys.
– T’es-tu trouvée fatiguée, mon enfant ?
Lothaire se tournait vers sa femme, avec ce petit sourire de douceur railleuse qui lui donnait envie de bondir de colère, surtout quand il y joignait ce genre d’appellation « mon enfant, petite fille », dont il se servait maintenant souvent.
Elle répondit sèchement :
– Pas du tout... Mais le spectacle de cette pauvre bête à bout m’était trop pénible.
– Voilà une sensibilité bien fâcheuse ! Il faudra essayer de t’en corriger.
– Je crains que ce ne soit impossible.
– Mais si, tu t’y feras... Nous avons eu là une fort belle chasse, n’est-ce pas, Sidonia ?
– Parfaite, Altesse !
Le regard de la belle Brorzen s’assombrissait. Le prince venait de prendre la main d’Aélys, une petite main rétive qu’il glissait impérieusement sous son bras.
– Déjeunons, maintenant. J’ai fort grand appétit. Et toi, Aélys ?
– Non, je n’ai pas faim, dit-elle du même ton froid.
Il jeta sur elle un rapide regard, qui semblait chercher à pénétrer le mystère de cette petite figure fière et frémissante. Puis il emmena la jeune femme jusqu’au pavillon, où les rejoignit presque aussitôt la princesse Jutta, toujours intrépide écuyère, en dépit de son âge.
Les Brorzen, père et fille, étaient invités à prendre place à la table princière. Aélys eut le désagréable voisinage du comte, dont l’empressement de plus en plus doucereux et les regards trop admirateurs n’étaient pas fait pour diminuer l’aversion qu’il inspirait. En face d’elle, la jeune princesse voyait Lothaire s’entretenir constamment avec Sidonia, sa voisine de gauche. Il semblait en verve, montrait une gaieté railleuse, plaisantait aimablement avec la comtesse, dont les yeux bleus, sans cesse levés sur lui, témoignaient d’une amoureuse adulation. Pas une fois, il n’adressa la parole à la toute jeune femme vêtue de rose qui, d’un air sérieux et froid, échangeait quelques mots avec le comte Brorzen ou la princesse Jutta, en dérobant sous les longs cils foncés un peu baissés les éclairs jaillis de ses merveilleuses prunelles fauves, trop expressives.
Le repas terminé, le comte Brorzen quitta le pavillon pour donner l’ordre d’amener les chevaux. La princesse Jutta sortit la première. Lothaire, près de la porte, s’attardait à causer avec Sidonia. Aélys cherchait du regard son ombrelle et se souvint de l’avoir déposée dans la pièce voisine, aménagée en salon de repos. Elle y entra, prit l’ombrelle et s’approcha d’une porte ouverte. Devant elle s’ouvrait une allée sinueuse... Et tout à coup lui vint le désir de s’enfoncer dans la solitude de la forêt. Oui, être seule, un peu de temps... fuir cet entourage qui, à si peu d’exceptions près, ne lui inspirait qu’indifférence ou aversion... ne plus voir, surtout, ce Lothaire et cette comtesse Brorzen...
Une petite main nerveuse serra violemment le manche de l’ombrelle. Au coin des lèvres d’un rose délicat se formait un pli d’amertume et de souffrance... Puis, avec une légèreté qui rappelait le petit elfe de Croix-Givre, Aélys bondit hors du pavillon et s’enfonça dans l’ombre fraîche de l’allée.
On la chercherait, dans un instant... quand viendrait pour elle le moment de remonter en voiture. Tant pis ! Elle avait une irrésistible envie de liberté, comme une prisonnière longtemps tenue en geôle. Il n’y avait que douze jours, pourtant, qu’elle vivait à Sôhnthal...
Douze jours passés dans la contrainte, dans le souci constant de ne rien laisser voir de ses impatiences, de ses froissements, de la souffrance mêlée de colère qui la serrait au cœur, surtout quand, en sa présence, Lothaire manifestait ses sentiments à l’égard de Sidonia.
Pourtant, elle savait bien qu’il l’aimait, depuis longtemps, depuis l’enfance. Elle savait à l’avance qu’Aélys de Croix-Givre ne serait que l’épouse supportée par déférence pour le vœu paternel. Aussi était-il fort raisonnable d’éprouver tant de révolte devant la désinvolture avec laquelle Lothaire affichait son indifférence pour sa femme. Elle devrait même se trouver satisfaite d’une telle attitude, elle qui avait repoussé avec tant d’indignation les témoignages de fausse tendresse qu’il semblait prêt à lui donner... comme à Croix-Givre.
Oui, ainsi, du moins, il était franc... et elle aimait mieux cela. De même, tout à l’heure, quand il se fâcherait contre elle, pour cette escapade qui allait faire scandale dans ce petit cercle de cour, si formaliste. Elle préférait de beaucoup les plus durs reproches à cette sorte d’indulgence railleuse qu’il adoptait à son égard, et surtout à certaine douceur à la fois brûlante et veloutée, parfois aperçue dans son regard, fugitive mais si intense qu’elle en demeurait longtemps frémissante, saisie d’un effroi auquel se mêlait la plus troublante émotion.
« Qu’il se fâche !... qu’il se fâche donc ! » songeait-elle en secouant énergiquement sa tête bouclée, comme elle le faisait aux jours de son enfance, quand elle échappait à la surveillance de dame Véronique – tel cet après-midi d’été où elle avait subrepticement gagné le Château-Vert « pour voir le petit prince ».
D’ailleurs, elle avait un but à cette promenade en forêt.
Ce matin, en venant en voiture au pavillon, elle avait aperçu non loin de celui-ci une maison de garde. Or, elle voulait la retrouver pour s’informer près de ses occupants de l’endroit où habitaient les Heller. Car il ne fallait pas songer à s’adresser au prince pour obtenir ce renseignement. Elle se souvenait trop bien de la façon dont il accueillait déjà autrefois les moindres allusions aux humbles serviteurs traités par lui avec le plus dur mépris.
Mais que les chemins s’enchevêtraient, dans cette forêt ! C’était bien pire qu’à Croix-Givre... Vraiment, n’allait-elle pas se perdre dans ce dédale ?
Au bout de quelque temps, elle dut s’avouer que ce résultat était atteint. Elle ne se rendait plus du tout compte dans quelle direction pouvait se trouver la petite maison forestière, et pas davantage le pavillon de chasse.
« Je finirai toujours bien par sortir de cette forêt, d’un côté ou de l’autre, ou par rencontrer quelqu’un pour me remettre en bon chemin, pensa-t-elle philosophiquement. Là-bas, « on » sera furieux, mais pas inquiet. Je n’ai donc qu’à marcher tranquillement, au hasard. »
Mais aucune possibilité de renseignement ne s’était encore présentée, quand le jour commença de décliner, l’ombre d’envahir la forêt. Aélys, si bonne marcheuse qu’elle fût, se sentait fort lasse et devenait un peu inquiète. L’approche de la nuit changeait l’aspect de la forêt. Aélys se souvenait que Lothaire avait parlé de bêtes sauvages qui y vivaient encore. Le moindre bruit, maintenant, lui donnait un petit frisson. Elle sentait en outre, sur ses épaules couvertes d’une robe légère, la tombée de la fraîcheur nocturne.
Cette partie de la forêt, creusée de ravins, parsemée d’exhaussements rocheux dus à quelque lointain bouleversement du sol, présentait pour la marche de grandes difficultés. L’agilité d’Aélys avait raison d’obstacles qui eussent paru à d’autres insurmontables ; mais la jeune femme se demandait avec effroi comment, dans l’ombre envahissante, elle allait pouvoir continuer d’avancer.
Depuis un moment, elle entendait un bruit familier pour elle : celui que produit un torrent dans le grand silence des bois. Bientôt, en effet, elle se trouva au bord d’une rivière encaissée entre deux berges rocheuses couvertes d’arbrisseaux et de ronces. Un vieux pont étroit, habillé de lierre, était jeté d’un bord à l’autre. Et au-delà se dressait une grande maison noire, élevée d’un étage, qui s’accolait à une tour carrée aux fenêtres garnies de barreaux de fer.
Derrière cette demeure s’élevait une sombre falaise à pic, couronnée par une épaisse végétation forestière. Ce qui restait encore de jour permit à Aélys de distinguer d’un coup d’œil ces détails. Elle pensa avec un soudain espoir : « Peut-être ce logis est-il habité ? » Et, très vite, elle s’engagea sur le pont. Mais elle s’aperçut presque aussitôt que l’extrémité de celui-ci était fermée par une grille. Vainement, elle essaya de l’ouvrir.
Alors, elle appela, à plusieurs reprises. À un moment, elle eut la vision d’une silhouette derrière les grilles d’une fenêtre du rez-de-chaussée. Mais la porte cloutée de fer rouillé demeura close.
Aélys revint sur ses pas. En dépit de son énergie, le découragement la gagnait. Maintenant, il ne fallait plus songer à errer dans la forêt. Mieux valait s’installer pour la nuit non loin de cette demeure. Au matin, elle essaierait encore de retrouver sa route.
À l’instant où elle prenait cette résolution, son nom retentit, répété à plusieurs reprises : « Aélys ! Aélys !... »
