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Un roman policier hors du commun, à découvrir d'urgence !
Entre la belle Bretagne séculaire, Taïwan, le Canada, la Mongolie se nouent des drames impitoyables, dans lesquels les protagonistes, le colonel de gendarmerie Kerneven et sa fille, deux officiers de police taïwanais et un vieux commissaire canadien ainsi que son inspectrice principale vont être emportés comme les nuages par le vent.
Une horde d'assassins vont les traquer sans répit jusqu'au fond des steppes perdues de Gengis Khan. Seule la magie d'un miracle pourra les protéger...
Avec La magie des nuages, Gérard Chevalier met une nouvelle fois la Bretagne à l'honneur dans un ouvrage surprenant.
EXTRAIT
Je ne sais plus très bien qui je suis… Le temps que j’ai vécu, je l’ai consacré au service de la justice… La poursuite du mal pour faire triompher le bien, vieille lutte humaine dont on a donné toutes les interprétations possibles…
J’en suis arrivé à lutter contre une partie de moi-même, et cela m’a fissuré l’âme…
Sur un embarcadère en bois goudronné, encombré de ferrailles rouillées, un Chinois âgé d’une quarantaine d’années est assis sur une caisse. Élégamment vêtu d’un costume en alpaga noir, il écrit avec application sur un bloc de papier posé sur ses genoux. Un paquebot entame verticalement l’horizon d’un panache de fumée noire. La mer est aussi lisse qu’une vitre, et se mélange au ciel uniformément plombé par une brume de pollution.
Devant lui, en contrebas, des dockers déchargent des marchandises d’un long cargo délabré. Le petit port de Keelung est animé, çà et là, de quelques mouvements, au ralenti tant la poisse chaude de l’atmosphère englue les hommes et leurs machines.
L’homme, sans lever la main, cesse d’écrire. Il contemple le navire au loin. Un tourbillon se crée chez les dockers. Ceux qui descendent les caisses du cargo hurlent après ceux qui les empilent dans les camions en attente. Les cris dégénèrent rapidement en bagarre. Le regard de l’homme qui écrit se détourne du lointain pour observer le conflit. Son expression est très détachée. Il recommence à écrire.
CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE
Gérard Chevalier est comédien et scénariste, hier encore c'était ses métiers. Avec ce troisième ouvrage on sait maintenant qu'il est également écrivain... Et quel écrivain ! – Agence Bretagne Presse
À PROPOS DE L’AUTEUR
Après avoir tenu à la télévision des rôles populaires dans des séries comme Arsène Lupin et dans des téléfilms, Gérard Chevalier écrit et monte ses spectacles au café-théâtre puis de vraies pièces, comme Coup de pompe, dont il partage la distribution avec Annie Savarin et Bernard Carat.
Aujourd'hui, auteur de romans policiers et de thrillers, il s'est installé en Bretagne, sa terre d'inspiration inépuisable, terre qu'il affectionne tout particulièrement et à laquelle il rend un vibrant hommage à travers ses écrits. Son premier ouvrage, Ici finit la terre paru en 2009, a été largement salué par la critique et a remporté de nombreux prix. L'ombre de la brume, paru en 2010, La magie des nuages en 2011, Vague scélérate en 2013, Miaou, bordel! et Ron-ron, ça tourne! rencontrent également un véritable succès mettant une nouvelle fois la Bretagne à l'honneur.
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Seitenzahl: 290
Veröffentlichungsjahr: 2017
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GÉRARD CHEVALIER
La magie des nuages
DU MÊME AUTEUR
Aux Éditions du Palémon
La magie des nuages, 2011.
Vague scélérate, 2013.
Miaou bordel !, 2014.
Aux Éditions Coop Breizh
Ici finit la terre, 2009.
L’ombre de la brume, 2011.
Retrouvez tous les ouvrages des Éditions du Palémon sur :
www.palemon.fr
Dépôt légal 4e trimestre 2011
ISBN : 978-2-372601-30-6
CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
À ma fille Gaëlle,
àKaï, mon fils-ami chinois,
cette histoire que j’ai inventée pour nous.
Une intrigue policière, c’est comme la pêche à la ligne :
il faut ferrer le lecteur et laisser l’écriture tendue,
sinon il décroche.
Jean Failler
En vérité, les cités splendides dont il ne reste que décombres,
les champs nourriciers devenus pour toujours de stériles déserts,
et les peuples égorgés jusqu’aux enfants à la mamelle
font davantage pour la mémoire d’un chef
que les monuments les plus nobles et les plus harmonieux…
Je ne sais plus très bien qui je suis… Le temps que j’ai vécu, je l’ai consacré au service de la justice… La poursuite du mal pour faire triompher le bien, vieille lutte humaine dont on a donné toutes les interprétations possibles…
J’en suis arrivé à lutter contre une partie de moi-même, et cela m’a fissuré l’âme…
Sur un embarcadère en bois goudronné, encombré de ferrailles rouillées, un Chinois âgé d’une quarantaine d’années est assis sur une caisse. Élégamment vêtu d’un costume en alpaga noir, il écrit avec application sur un bloc de papier posé sur ses genoux. Un paquebot entame verticalement l’horizon d’un panache de fumée noire. La mer est aussi lisse qu’une vitre, et se mélange au ciel uniformément plombé par une brume de pollution.
Devant lui, en contrebas, des dockers déchargent des marchandises d’un long cargo délabré. Le petit port de Keelung est animé, çà et là, de quelques mouvements, au ralenti tant la poisse chaude de l’atmosphère englue les hommes et leurs machines.
L’homme, sans lever la main, cesse d’écrire. Il contemple le navire au loin. Un tourbillon se crée chez les dockers. Ceux qui descendent les caisses du cargo hurlent après ceux qui les empilent dans les camions en attente. Les cris dégénèrent rapidement en bagarre. Le regard de l’homme qui écrit se détourne du lointain pour observer le conflit. Son expression est très détachée. Il recommence à écrire.
Mon maître spirituel est persuadé qu’un vieux juge révéré en Chine il y a quelques siècles est réincarné en ma personne. Pourtant je ne suis pas juge, je suis policier…
La violence submerge les hommes sur le quai. Ils se battent sauvagement. La sirène couinante d’une voiture de police se rapproche rapidement. De la voiture peinte en noir et blanc, cinq fonctionnaires brandissant leurs matraques se précipitent pour séparer les belligérants.
Mon maître est devenu un vieil ami de bon conseil. Il m’aide à calmer mes angoisses. Sa sagesse me permet de garder un équilibre trop souvent perturbé… J’aime l’immense peuple chinois, et je suis malheureux quand les miens se déchirent.
Une seconde voiture des forces de l’ordre freine en dérapant dans la poussière. Les renforts ne sont pas de trop pour faire cesser le combat. Deux dockers menottés sont emmenés immédiatement tandis que les autres reprennent leur travail à contrecœur. Après un moment d’observation, les policiers laissent un des leurs sur place afin de calmer complètement la situation. L’écrivain lève la tête alors que l’officier de la patrouille lui envoie un salut discret. Il lui répond de même. La voiture s’éloigne sans actionner la sirène.
Mon nom est Zhen, qui signifie « juste «. Ce nom a tracé ma destinée… Ne plus savoir qui je suis me détruit. Qu’aurons-nous appris si, au moment de quitter cette vie, nous ne savons pas réellement qui nous sommes ? Or, la mort peut me surprendre chaque jour, à chaque seconde, et interrompre ce flux vital dont bien souvent nous ne savons pas apprécier la valeur.
Nous sommes en 1992 et le monde commémore l’anniversaire de la découverte de l’Amérique, il y a cinq siècles.
La constatation amère que l’esprit des hommes n’a pas progressé depuis entame mes élucubrations philosophiques.
Taipei bruit de l’incessante circulation des gens, des voitures, des myriades de scooters dont les démarrages aux feux rouges laissent derrière eux une grande bulle bleutée de gaz non comburé. La chaleur est lourde, l’air figé. Pourtant le marché installé dans la rue attire beaucoup de clients qui discutent, examinent, jaugent avec attention toutes les denrées joliment présentées. Un vieillard tenant une canne est appuyé contre un mur. Il s’est posté en retrait pour ne pas gêner les passants. Ses yeux, abrités derrière des lunettes de soleil, scrutent chaque visage, chaque déplacement. Il est le seul élément vivant immobile au milieu d’un fouillis de mouvements, agrémenté de teintes chatoyantes. La fragrance exhalée par les innombrables produits asiatiques imprègne puissamment l’atmosphère. On marchande âprement à tous les étals, dont les propriétaires ont rivalisé dans l’art de la présentation.
Quelqu’un s’approche du vieillard, s’arrête presque à sa hauteur, hésite, puis s’éloigne. Le personnage trapu, au crâne rasé, roule plus qu’il ne marche. Il rejoint quelques individus avalant goulûment des bols de nourriture devant une petite échoppe ambulante. Une brève discussion s’engage et tous se tournent vers le vieux bonhomme. Ils posent leurs récipients, s’avancent en un groupe compact, et l’apostrophent. Soudain ils lui arrachent ses lunettes, lui donnent des coups de poings, de pieds. Débarrassé de son déguisement, Zhen riposte vigoureusement. Mais il est rapidement mis en échec par ses agresseurs. Il tombe sur le trottoir en se protégeant la tête des grosses chaussures qui le martèlent systématiquement. La foule fait cercle autour d’eux, à distance respectueuse. Dans l’encoignure sombre d’un porche, un homme surveille attentivement la scène. Une grosse Mercedes noire klaxonne pour ouvrir sa route derrière l’attroupement. On s’écarte avec réticence. Découvrant le pitoyable spectacle, le conducteur stoppe brutalement sa machine. Ouvrant la portière à la volée, il en sort avec un pistolet à la main, alors que Zhen vient de recevoir un coup qui lui a fendu l’arcade sourcilière. La foule se disperse en glapissant et les agresseurs s’enfuient.
Le conducteur, un Européen de haute taille, d’une bonne cinquantaine d’années, relève Zhen à demi conscient, le traîne et l’installe à l’arrière du véhicule. Reprenant le volant, il démarre aussitôt. Il observe son passager par intermittence à l’aide du rétroviseur. Voyant Zhen qui essaie de se redresser, il lui adresse la parole en anglais.
— Je ne parle pas chinois. Vous parlez anglais ?
— Oui, à peu près.
— Je vous emmène d’abord à l’hôpital, et puis je préviendrai la police.
— … Ni l’un, ni l’autre… Laissez-moi à une station de taxi, s’il vous plaît…
— Dans l’état où vous vous trouvez, sûrement pas !
— Il le faut… C’est très…
Zhen retombe sur la banquette, inanimé. Le conducteur accélère aussitôt, marmonnant pour lui-même :
— Voilà encore une drôle d’histoire !
Il s’est exprimé en français.
La voiture parcourt maintenant les rues d’un quartier résidentiel. Elle s’arrête devant le portail d’un jardinet dont les arbres disproportionnés dissimulent une petite maison à un étage. Le portail s’ouvre, commandé par un boîtier électronique. Dès que la voiture est entrée, l’Européen entreprend d’extirper le corps inerte de son passager. Un Chinois sort de la maison et vient l’aider. Ils montent péniblement le blessé à l’étage, et le déposent sur un lit. La chambre est dans la pénombre causée par un arbre qui masque la fenêtre. Une jeune femme les rejoint, manifestant sa surprise.
— Qu’est-ce…
— Aide-moi à lui enlever sa chemise… Merci Heng, on va se débrouiller.
Je reprenais doucement connaissance. Me sentant en sécurité, je ne voulais pas encore ouvrir les yeux. Je sentais l’énergie reprendre possession de mon corps douloureux. Qui étaient ces gens dont je ne comprenais pas la langue ?… Un stéthoscope se déplaçait sur ma poitrine dénudée.
Un ton autoritaire demande :
— Alors, ton diagnostic ?
— Vraisemblablement deux côtes cassées sans déplacement. Rien de très grave. Je vais faire des points de suture sur son arcade sourcilière.
— Pourtant à le voir c’est spectaculaire. Il a été rossé par des professionnels, c’est évident.
J’ouvris enfin les yeux… Ce fut pour plonger dans ceux d’une belle jeune femme européenne. Une sensation de luminosité envahit mon esprit. Pourtant ce n’était pas un mirage. La vision des pupilles bleues m’emportait dans un monde subtil et délicat. Immédiatement, un charme féminin me fit prisonnier plus efficacement que le plus robuste des filets.
— Ah ! Vous voilà revenu parmi nous. Voici ma fille, Anne, qui vient de vous examiner. Elle finit sa quatrième année de médecine. Apparemment vous n’avez que quelques côtes cassées. Je vous ai ramené chez moi puisque vous semblez craindre la police. Mon nom est Kerneven. Georges Kerneven. Je suis attaché commercial auprès du Gouvernement français.
— Je vous remercie… Je ne crains pas la police… Je veux dire, je n’ai rien fait qui puisse justifier des craintes… Ces voyous ne m’auraient sans doute pas tué… Ils avaient pour mission de me neutraliser pendant quelque temps.
— Comment le savez-vous ?
— Je le sais… Vous vous promenez toujours avec un pistolet ?
— Du matin au soir !
Kerneven sort l’arme de sa poche et, d’un air menaçant, le pointe lentement sur Zhen. Puis il appuie sur la gâchette. Une petite flamme sort du canon. De l’autre main il tend un paquet de cigarettes à l’inconnu. Lequel sourit et en prend une.
— Personnellement j’ai arrêté de fumer. Mais j’aime bien intoxiquer les autres… Alors je vous emmène quand même au commissariat, Monsieur… Monsieur… comment déjà ?
Zhen reste silencieux un instant, rejetant doucement des volutes de fumée par le nez.
— L’impolitesse m’est désagréable, mais je ne vous dirai pas mon nom. Autant dans votre intérêt que dans le mien. Je n’irai pas non plus voir la police… J’espère que vous me pardonnerez.
— Très bien ! Nous sommes au pays des mystères, des énigmes de l’âme chinoise. Je n’ai pas d’autre choix que de vous faire confiance.
Kerneven se lève et quitte la chambre, l’air renfrogné. Anne le suit. Sur le seuil de la porte, elle se retourne.
— Restez au moins jusqu’à demain matin. Vous en avez bien besoin.
Ils se dévisagent pendant un moment anormalement long.
Le commissaire principal, dans un commissariat de police de l’énorme ville de Taipei, écrit sur un espace étriqué ménagé entre des piles de dossiers. Des chemises cartonnées sont également disposées à même le sol, de chaque côté du meuble. À peu de distance sa secrétaire frappe sur le clavier de son ordinateur, dans les mêmes conditions. Le policier est un homme à l’aspect soigné, dont l’expression concentrée s’affiche sur des traits fins. L’ensemble dégage à la fois une sensation d’autorité et de bienveillance.
Quand un de ses téléphones se met à sonner, il tend la main pour le décrocher, sans quitter sa tâche des yeux. La voix de son interlocuteur est impérative et feutrée.
— Commissaire Tchang Lee, à qui ai-je l’honneur ?
— Ne prononce pas mon nom. C’est Zhen. Je suis dans ma voiture au deuxième sous-sol. Viens tout de suite.
— Mais qu’est-ce… Il a osé raccrocher !
Le commissaire Tchang Lee enfile son veston. Il sort précipitamment sous l’œil étonné de sa secrétaire. Dans le couloir, un homme, menottes aux poignets, encadré par deux policiers, vient à sa rencontre. Lorsqu’ils se croisent, l’homme subrepticement lui envoie un violent coup de pied dans la jambe. Tchang Lee pousse un cri de douleur. Les deux policiers matraquent le prisonnier et l’entraînent en s’excusant auprès de leur supérieur, qui les insulte en se massant le tibia.
Il rejoint Zhen en boitillant. La figure de son collègue est violette avec un pansement au coin d’un œil à moitié fermé. Il prend place dans la voiture en grimaçant un sourire féroce.
— Ta fiancée est Sumotori ?
— J’ai simplement mis mon after-shave un peu brutalement.
— Parle chinois, s’il te plaît.
— … Mon essence calmante de fleurs, appliquée après le rasage de mes quelques poils…
— Tu m’as fait descendre pour m’en vendre clandestinement ?
— Non. Je te l’offre, en échange de quelques petits services.
— Je soupçonne une très mauvaise affaire !
Zhen ne répond pas tout de suite. Il réfléchit à la manière de présenter ses pensées.
— Oui, très mauvaise… pour moi. J’ai acquis la certitude que quelqu’un dans le service épie tous mes propos et mes déplacements… J’aimerais que tu découvres qui…
C’est au tour de Tchang Lee d’examiner les conséquences d’une telle révélation.
— Tu as des doutes sur un de nos collaborateurs ?
— Non, c’est bien le problème… J’aimerais savoir également ce qu’un certain Georges Kerneven est venu faire à Taïwan. Il se dit attaché commercial auprès du Gouvernement français.
Zhen fait le récit de son sauvetage par Kerneven.
— Ces hommes de main voulaient m’immobiliser. S’il n’était pas intervenu, ils auraient réussi. Il faudrait découvrir quelle était leur motivation.
Dans un petit local à peine éclairé, la diode rouge d’un minuscule magnétophone ponctue l’ambiance sombre. Un fil relie l’appareil à un casque spécial enveloppant les oreilles d’un homme. L’espion fait un mouvement pour régler le son.
— Heureusement tu es là pour remplir mon planning, lance hypocritement Tchang Lee.
— On dit « mon emploi du temps «.
— Excuse-moi, ô gardien de notre culture… C’est tout pour aujourd’hui ?
— Non… Il y a une jeune femme avec Kerneven. Il prétend qu’elle est sa fille… Je voudrais en être sûr.
— Qu’est-ce que ça change ?
— Simple vérification de routine.
Tchang Lee sort de la voiture.
— Très bien ! À vos ordres, inspecteur en chef… parfumé.
Il s’éloigne en direction de l’ascenseur interne à l’immeuble. Avant d’appeler la cabine il se retourne vers son ami.
— Redouble de précautions. Je n’ai pas envie de travailler davantage pour te surveiller.
— Je ne viendrai plus au bureau pendant quelques jours. Tu sais comment me joindre.
Zhen quitte les lieux.
Dans le local, l’individu éteint son enregistreur.
Le paquebot s’est rapproché insensiblement de la côte. Un bateau de pêche a accosté derrière le vieux cargo. Les marins débarquent les caisses de poissons qu’ils chargent aussitôt dans un grand camion frigorifique. Sur l’embarcadère Zhen est absorbé dans son écriture.
Mon père était en Europe avant la Révolution culturelle en Chine. Quand celle-ci a éclaté, il est rentré précipitamment pour retrouver sa famille. Or son frère, mon oncle, était venu à Taipei, m’emmenant avec lui. J’avais deux ans. Je n’ai jamais revu mes parents. Je me souvenais de l’existence de mon frère et de notre sœur plus âgée. Mon oncle est mort l’année de mes neuf ans. Les traces de ma famille ont été perdues à cette époque. L’orphelinat où j’avais été placé a brûlé avec toutes les archives. Le personnel s’était surtout acharné à sauver les enfants.
Une vieille dame au visage tout plissé par les rides, sa frêle silhouette courbée, approche à petits pas près des caisses de poissons. Elle parlemente avec un des marins pour en acheter un. L’homme refuse, sèchement. Un autre ricane bêtement. Zhen leur accorde un bref regard.
Curieusement, depuis plus de quarante ans, mes amis policiers n’ont jamais pu retrouver la trace d’un seul de mes parents, même éloigné.
Le matelot ricanant accepte de vendre un poisson à la vieille dame, qui commence à discuter le prix. Ils se mettent rapidement d’accord. Mais au moment de payer, le chauffeur du camion s’aperçoit du marchandage. Il se met à crier, se précipite pour arracher le poisson des mains de la vieille et oblige l’homme à rendre l’argent. Zhen, sans se lever, intervient.
— Vous n’êtes pas capable de vendre un poisson à une vénérable ancêtre, alors que vous en avez des tonnes ?
Sans un mot, le chauffeur redonne le poisson et s’en va faussement indifférent. La petite dame s’incline vers Zhen.
Le commissaire Tchang Lee, assis derrière son amoncellement de dossiers, essaie désespérément d’arracher, en dessous de son menton, un poil de barbe rescapé miraculeusement du rasage. Ce qui ne l’empêche pas d’écouter attentivement un de ses indicateurs posté de l’autre côté des dossiers.
La porte du bureau s’ouvre brusquement. Deux inspecteurs essoufflés informent leur supérieur d’un événement important. Tchang Lee glisse son pistolet dans sa ceinture, attrape sa veste, et sort en courant derrière ses hommes. Ils se joignent à l’équipe qui les attend devant l’immeuble, et les trois voitures traversent Taipei à toute allure. Elles stoppent derrière un hangar de dépôt du port de marchandises.
Une grue dépose de lourdes caisses sur un bateau passablement rouillé. Le commissaire et ses douze hommes forment un demi-cercle sur le quai. Au signal de leur chef, six d’entre eux se ruent à bord du navire, tandis que les autres bloquent les manœuvres de la grue et l’activité des matelots.
Zhen, son pansement toujours sur l’œil, observe la scène de très loin avec des jumelles, depuis sa Toyota.
Le capitaine du bateau gesticule, manifestement en colère contre les policiers. Zhen détourne alors ses jumelles pour scruter les abords du quai. Il accroche au passage une silhouette dans l’ombre d’un camion, la dépasse, revient sur elle pour affiner la mise au point. C’est un homme de haute taille, qui lève le bras par deux fois, et disparaît rapidement. Zhen cherche alors aux alentours des bâtiments de stockage à qui le signe est destiné. Il ne remarque rien de particulier. Il regarde ensuite les bateaux en mer. Une dizaine croise à diverses distances. Malmenant sa Toyota, il roule le plus rapidement possible vers le camion, à l’autre bout du port. Personne en vue. Il sort de sa voiture et vient se placer à l’endroit exact où l’homme a levé le bras. Il balaie le panorama avec ses jumelles. Tout semble normal sur les bateaux. Détaillant machinalement l’environnement immédiat, il remarque à ses pieds une petite boule. Il s’accroupit, prend l’enveloppe en cellophane de son paquet de cigarettes et met le chewing-gum encore tout humide dedans. Regagnant son véhicule, il appelle la police maritime.
— Allô ! 821-6-2 demande M 724… urgent. Oui ! Identifiez-moi les bateaux au large du port, ainsi que leurs destinations… Non, je passe dans une heure, merci.
Zhen sort un calepin de sa poche et fait un croquis de la position des bateaux.
Simultanément, Tchang Lee inspecte une dernière fois le pont du cargo avant de le quitter. La fouille n’a rien donné. Ses hommes attendent les ordres, entourant le capitaine qui fulmine en silence.
— Vous allez nous suivre au commissariat. J’ai encore quelques questions à vous poser.
— C’est contraire à tous les règlements maritimes. Vous n’avez rien relevé comme…
— Je m’en fous, coupe le commissaire. En route !
— Je dois prévenir mon armateur.
— Vous le ferez plus tard. Allez, assez discuté.
Il se tourne vers ses collaborateurs, assez surpris bien qu’ils ne le témoignent pas.
— Laissez un homme de garde, et embarquez-moi l’équipage au complet.
Un des inspecteurs proteste.
— Mais chef, on n’a pas assez de place dans les voitures !
— Il n’y a que deux solutions : ou vous rentrez à pied avec eux, ou vous appelez un car ! À vous de choisir.
Une légère brise bienfaisante a poussé la bulle de pollution vers le large, libérant la lumière de la ville et mettant en valeur ses bâtiments, ses parcs et ses monuments. Ce qui n’est pas le cas dans les sous-sols de l’hôtel de police. Une touffeur accablante est restée collée au béton. Tchang Lee s’assoit au côté de Zhen dans sa Toyota banalisée. L’inspecteur principal n’a plus son pansement sur l’œil.
— Ces rendez-vous entre hommes sont d’un excitant ! Tiens ! Tu vires au vert maintenant. Pour un Jaune c’est très fort !
— Je n’ai pas envie de rire aujourd’hui.
— Et comme on ne va pas pleurer non plus, que fait-on ?
Zhen, sans répondre, prend une petite boîte en carton dans le vide-poches de la portière.
— J’ai trouvé sur… Ah, zut !
La boîte lui a échappé des mains. Elle tombe au pied de Tchang Lee qui se baisse pour la ramasser. Il se redresse, la redonne à Zhen et plonge sous le tableau de bord.
— Tu es aussi maladroit que moi dirait-on. Si tu as perdu de l’argent, laisse-le, je m’en arrangerai.
Tchang Lee relève la tête et impérativement lui fait signe de se taire. Puis, il lui désigne quelque chose que Zhen n’aperçoit pas, et ajoute :
— Ne perds plus tes affaires. L’inattention peut avoir de graves conséquences.
— Je te prie de bien vouloir m’excuser. Je ne le ferai plus !
— J’accepte ton repentir. Allez viens, je t’offre un verre pour fêter cette bonne résolution.
Tchang Lee, sorti de la voiture, demande à son ami, toujours par signes, de le rejoindre. Ils s’accroupissent à la hauteur du bas de caisse et le commissaire lui désigne du doigt un minuscule micro fiché en haut du tapis de sol. Ils se relèvent et claquent violemment la portière.
L’homme, à l’écoute du magnétophone dans la pièce obscure, sursaute en arrachant son casque.
Les deux policiers se hâtent de quitter le parking.
Réfugiés chacun dans un boxe de toilettes au sous-sol du centre commercial voisin, ils se sont déshabillés. Leurs vêtements suspendus aux portemanteaux, ils décousent méthodiquement, à l’aide d’un canif, toutes les doublures des vestons et des pantalons. N’ayant rien découvert, ils se rhabillent et sortent en même temps des toilettes, des lambeaux de tissus dépassant de leurs costumes. Poussant la porte qui sépare le côté «messieurs» du côté «dames», ils se trouvent nez à nez avec une cliente. À leur vue, elle se fige, stupéfaite.
— Ne vous inquiétez pas, Madame, déclare Tchang Lee avec un grand sourire. C’était juste une petite bagarre au rasoir. Pour rire.
— Vous savez, enchaîne Zhen, nous sommes restés de grands enfants.
Ils montent l’escalier, laissant la femme ahurie derrière eux. Zhen attrape son ami par le bras.
— Attends !
— Quoi donc ?
— Les chaussures !
— Euh… C’est vrai, tu as raison.
Ils s’assoient sur les marches, se déchaussent, ressortent les canifs et démontent à moitié les talons. Zhen pousse bientôt un cri de surprise. Une pastille de métal est logée dans une cavité du talon de son soulier. Ils l’examinent attentivement tour à tour.
— C’est un modèle tout récent, spécialement dédié aux voitures parce qu’il est aimanté. Je m’en suis déjà servi. Il émet un signal toutes les quatre secondes.
— Tu es vraiment très surveillé !
— Oui. Pourquoi moi, particulièrement ?
La cliente apparaît dans la courbure de l’escalier. Elle s’arrête aussitôt, l’air terrorisé.
— Venez, Madame, je vous en prie. On va se couper les cheveux maintenant. Quelquefois ça saigne !
— On est tellement maladroits, conclut Zhen sur un ton contrit.
Elle disparaît en se collant au mur, dans l’espoir qu’ils ne la poignardent pas au passage.
Après s’être assurés que Tchang Lee n’est pas piégé lui aussi, ils essaient de remettre un peu d’ordre dans leur tenue vestimentaire. En vain !
Lorsqu’ils sortent dans la rue, les passants se retournent sur eux. Quelques dizaines de mètres plus loin, Tchang Lee s’agenouille soudainement et fait semblant de renouer le lacet de sa chaussure. Il a gardé la pastille émettrice dans la main et la plaque sous le pare-chocs d’un taxi. Puis il se relève, et ils reprennent leur déambulation.
— Ça va leur donner un peu d’occupation à tes espions. Quant au micro de ta voiture, on va s’en servir pour leur transmettre de fausses informations. Le temps qu’ils s’en aperçoivent, on aura peut-être regagné notre retard sur eux.
Zhen sort la petite boîte de sa poche.
— Tiens, prends ça. Il y a un chewing-gum dedans. Fais analyser l’ADN de la salive par notre labo. On ne sait jamais.
— Puis-je savoir la signification sous-entendue de «on ne sait jamais» ?
— Un type faisait des signes à l’autre bout du port pendant que tu fouillais le bateau. C’est lui qui l’a craché !
— Comment se fait-il que tu te planquais au port ?
— Je le fais régulièrement depuis quinze jours, autant qu’il m’est possible de m’y rendre. Il est certain que la drogue arrive par mer.
— C’est ce que m’a dit mon indic… Le bateau qu’on a fouillé aurait dû être rempli de «neige». Bien que l’équipage soit louche, on a été obligé de le relâcher.
— Quelle était la destination ?
— Vancouver.
Zhen jure doucement entre ses dents.
— J’ai vérifié à la capitainerie, et ce jour-là, un autre bateau se dirigeait sur Vancouver.
— Ah, non !.. Incroyable ! On s’est trompé de bateau.
— Forcément, il était au large… En compulsant les registres, je me suis rendu compte aussi que le nombre de navires à destination de ce port a considérablement augmenté en un an.
Un policier, organisant la circulation au carrefour qu’ils abordent, les reconnaît. Il quitte précipitamment son podium à roulettes et les rejoint en courant. Il les salue d’abord réglementairement.
— Vous avez des problèmes, patrons ?
— Non. On essaie une nouvelle mode pour les flics en civil… Ça va, je plaisante. Merci de t’être inquiété. On ne peut pas te dire pourquoi on a découpé nos doublures. Secret d’enquête.
— Pas de problème, patron. Je ne vous ai même pas vus !
— C’est bien. Tu es intelligent.
Ils continuent leur chemin tandis que leur subordonné se réinstalle dans son tube de métal surélevé, sifflant énergiquement pour reprendre son autorité sur le chaos spontanément établi en quelques instants.
— Au fait, j’ai eu les renseignements sur tes Français.
— Alors ?
— Il s’agit bien du père et de la fille.
— C’est tout ?
— Le Ministère de l’Intérieur les chouchoute. Attention où tu mets les pieds !
— Ce qui veut dire ?
— L’avenir seul te répondra puisque, même à moi, on n’a rien voulu dire de plus !
— Étrange.
— Oui… Que comptes-tu entreprendre maintenant ?
Zhen soupèse soigneusement sa réponse avant de la formuler.
— Je vais demander une commission rogatoire internationale, et ensuite je pars pour Vancouver accueillir le bateau que vous avez raté.
— Excellente initiative. Si tu ne l’avais pas eue, je te l’aurais ordonnée.
— C’est bon d’être sur la même longueur d’onde, chef ! À défaut d’avoir le même grade.
— Ça viendra mon petit, ça viendra. Il faut être bien sage, et bien travailler.
— Ça va, ça va. Moi, bon camarade, courageux, honnête, pas con…
L’inspecteur tend ses clefs de voiture à son chef tout rigolard.
— Tiens, va chercher ma voiture et envoie ceux qui nous écoutent au diable !
— Ce sera fait, adepte du tourisme infernal.
Zhen aperçoit un taxi. Il le hèle et la grosse Buick climatisée vient se ranger le long du trottoir. Au moment où il ouvre la portière, Tchang Lee s’écroule. Un jet de sang gicle de sa jambe gauche. Des passants se mettent à courir en hurlant. Zhen s’accroupit à l’abri du taxi. Il attrape l’autre jambe de son chef et le tire vers lui, tout en criant :
— Police ! Je le monte dans votre voiture et vous démarrez dès que…
Mais le taxi prend la fuite immédiatement et le rétroviseur extérieur renverse un jeune homme qui courait sur le bord de la chaussée.
De toute son énergie Zhen traîne Tchang Lee sur le sol pour le mettre à couvert dans l’entrée d’un magasin. À peine l’a-t-il adossé contre le mur encadrant la porte vitrée qu’une balle éclate le béton à dix centimètres de son épaule. Des cris suraigus de femmes provoquent la panique à l’intérieur des locaux. L’inspecteur sort son pistolet. Risquant un regard au ras du mur, il détaille chaque fenêtre des immeubles qui lui font face, sans résultat. Tchang Lee gémit.
— Je vais te faire un garrot. Tu peux appeler le service ?
— Oui… J’essaie en tout cas.
Pendant que Tchang Lee sort péniblement son portable, Zhen enlève sa cravate et lui enserre la jambe au-dessus de la blessure. Une mare de sang importante s’est déjà répandue.
— Wong ?… Je me suis fait allumer… Oui, avec Zhen… On est à l’entrée du magasin… c’est quoi ici ?
— La boutique Pierre Cardin, répond Zhen.
— Pierre Cardin, les frusques de mode française… Oui… faites vite… Hein ?… une balle dans la cuisse…
En contrebas de l’embarcadère, le chargement du camion frigorifique est terminé. Il s’en va et les matelots du bateau de pêche commencent une partition de jets d’eau de mer ponctuée de coups de balais-brosses. Une bande de petits enfants envahit le quai. Ils se poursuivent joyeusement. Leurs voix aiguës se répercutent en écho contre la coque du cargo. Zhen leur jette un coup d’œil et continue l’écriture de son récit.
Je suis très lié avec mon supérieur et ami le commissaire Tchang Lee. J’aime sa bonne humeur, son humour pince-sans-rire, et son sens du devoir. D’ailleurs il est très apprécié par tous ses collaborateurs. L’idée que l’un d’entre eux, ou même plusieurs, puisse trahir et nous espionner m’était insupportable.
La balle qui l’avait atteint était probablement une erreur. Elle m’était destinée selon toute logique. Il fallait trouver le premier maillon de la chaîne des dangers.
oOo
Une légère brise chaude venant de la Baie Anglaise agite doucement les arbustes et les fleurs du parc Stanley, à l’ouest de Vancouver. Il n’est pourtant que neuf heures du matin en cette fin du mois de juin, et la journée s’annonce délicieusement ensoleillée. Quelques frissons parcourent sporadiquement les eaux tranquilles de la False Creek, sans doute provoqués par la respiration d’un géant endormi dans les Monts Cypress et Grouse.
Zhen détourne son regard du Lion’s Gate Bridge pour admirer le cadre grandiose de la baie Burrard. L’air qui pénètre dans ses poumons est débarrassé des vapeurs d’hydrocarbures et lui procure une sensation de bien-être oubliée ces derniers temps.
Son visage est vieilli grâce à une couche de latex qu’il a plissé entre ses doigts après séchage. Il s’est collé une fausse moustache, qui grisonne comme ses cheveux passés au colorant. Vêtu d’un imperméable chiffonné, il marche avec une canne, en boitant. Il s’agit, pour le moment, d’un entraînement. Après quelques instants, il regagne sa voiture de location et se dirige vers le port à l’est. Longeant la rive sud il atteint le terminal Vanterm, réservé aux conteneurs, et se gare près des bâtiments administratifs.
Il me restait deux jours avant l’arrivée du Spirit of the sea, le navire que nous avions manqué à Taipei. Je m’octroyais d’abord une balade de touriste au parc Stanley. Je traînais ensuite sur les docks, pour essayer de repérer un détail anormal, ou un comportement bizarre des personnels du port. En fait, je reniflais l’atmosphère. La contemplation d’un port fait partie de mon équilibre. Même pendant une enquête. Et ici je pouvais renifler pendant des jours, car les activités maritimes s’étendaient sur des kilomètres.
Sur la large digue dominant les amoncellements de conteneurs rouges, bleus, gris, orange, des grues gigantesques dansent un ballet incessant, dans lequel les caisses métalliques de six mètres de long semblent être des cubes décoratifs utilisés par un chorégraphe adepte du modernisme dépouillé.
Une BMW débouche à vive allure et s’arrête pratiquement devant l’inspecteur. La haute stature de Georges Kerneven se déploie hors du véhicule. Zhen baisse la tête en le contournant. Il entrevoit Anne assise derrière le volant. Kerneven disparaît dans un bâtiment.
Je m’étais efforcé de ne plus penser aux grands yeux bleus, du fond desquels je n’étais pas vraiment ressorti. La peur de perdre mon objectivité sur cette affaire m’envahissait.
Il fallait reprendre contact avec les miens, ces policiers de tout poil à travers le monde qui, tant bien que mal, doivent sans cesse veiller sur les excès, les débordements des hommes.
Mais les hommes sont comme les nuages : à la fois réels et insaisissables. Leur destinée magique est comparable. Quand les nuages honorent la terre de leur pluie, ils lui donnent la vie.
Muni de mes indispensables documents j’allais, malgré mon déguisement, à mon rendez-vous au commissariat central de la ville. Le planton, bien qu’étonné par mon apparence, m’introduisit dans un vaste et confortable bureau où un homme d’une soixantaine d’années, chauve, replet, habillé comme un lord anglais, me reçut agréablement.
— Entrez, inspecteur Zhen. Ce n’est pas souvent que nous avons un visiteur et collègue taïwanais. Installez-vous. Puis-je vous offrir un whisky, ou autre chose si vous préférez ?
— Un whisky, ce sera très bien, merci.
— Comme vous pouvez le voir sur mon bureau, je m’appelle John Vaily. Je suis commissaire principal, en fin de carrière, et pas fâché de l’être. J’ai vraiment envie de quitter la fréquentation des voyous pour celle des salmonidés. Évidemment, je troquerai mon arme de service contre une canne à pêche. Un glaçon ?
— Non, sec, s’il vous plaît.
— À la bonne heure ! Un authentique amateur !
Vaily trinque d’un geste et prend place dans le fauteuil club face à celui de Zhen.
— Pardonnez-moi de me présenter dans cette tenue. Il s’agit d’un déguisement à des fins professionnelles car j’ai vraiment besoin, en ce moment, de ne pas être repéré.
— Je n’ai pas passé près de quarante ans dans la police pour ne pas avoir suspecté d’emblée votre explication.
— Ah ? Alors je me suis mal maquillé ?
— Non, pas du tout ! Mais on m’avait annoncé la visite d’un homme de quarante ans !
Ils rient de bon cœur et absorbent leur première gorgée.
Puis Zhen fouille dans sa poche intérieure et sort une enveloppe qu’il tend au commissaire.
— Voilà la commission rogatoire internationale, Monsieur. J’ai besoin d’un sacré coup de main.
— Décidément ! Vous êtes le deuxième à réclamer mes services en vingt-quatre heures !
— Ah, bon ! De Taipei, également ?
— Non, de Paris.
