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L’océan monte à l’assaut de la terre alors qu’un vent hurle en poussant des vagues monstrueuses. Un immense cheval noir galope sur l’estran, chevauché par un cavalier criant des imprécations inaudibles, tandis qu’une ombre menaçante se glisse entre les rochers pour approcher les bateaux. Depuis plus de trente-cinq ans, les embarcations locales sont sabotées par un mystérieux personnage, accompagnées de lettres anonymes injurieuses, sur cette côte dite des « Naufrageurs » selon la funeste légende. Une peur insidieuse se répand autour des villages de Kerlouan et Guissény, entretenant des rivalités de clans propices à toutes les violences. Cette histoire inspirée par un fait réel, non élucidé à ce jour, emporte irrésistiblement le lecteur dans une ambiance iodée et tempétueuse.
À PROPOS DE L'AUTEUR
À la suite d’une longue carrière au cinéma et à la télévision commencée à 30 ans
Gérard Chevalier s’est lancé dans la littérature avec une affinité pour le genre policier et à suspense. Après avoir tenu à la télévision des rôles populaires dans des séries Le 16 à Kerbriant, Les Gens de Mogador, Arsène Lupin, Vidocq, La Cloche Tibétaine et dans des téléfilms, il écrit et monte ses spectacles au café-théâtre puis de vraies pièces, comme Coup de pompe, dont il partage la distribution avec Annie Savarin et Bernard Carat. Aujourd'hui, auteur de romans policiers et de thrillers, il s'est installé en Bretagne, sa terre d'inspiration inépuisable, terre qu'il affectionne tout particulièrement et à laquelle il rend un vibrant hommage à travers ses écrits. Son premier ouvrage,"Ici finit la terre" paru en 2009, a été largement salué par la critique et a remporté de nombreux prix littéraires : le grand prix du roman Produit en Bretagne, le prix du livre insulaire à Ouessant et le 2e prix du Goéland Masqué. "L'ombre de la brume", paru en 2010, "la magie des nuages" en 2011, "Vague scélérate" en 2013, "Miaou, bordel !, Ron-ron, ça tourne !, Plumes... Et emplumés et Carnage... en coloriage !" rencontrent également un véritable succès mettant une nouvelle fois la Bretagne à l'honneur.
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Seitenzahl: 302
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Le site de l’auteur : www.gerard-chevalier.com
CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
« Dire que l’homme est un composé de forme et de faiblesse, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n’est pas lui faire son procès, c’est le définir. »
Chronique du fait divers Kerlouan-Guissény Gendarmerie départementale
Constatations sabotages et dégradations diverses sur embarcations professionnelles et privées.
Lettres anonymes injurieuses.
Dates notées en fonction de la reconstitution progressive morcelée, avec l’aide d’un journaliste-rédacteur. En attente de classement chronologique définitif, à la suite de nouvelles données éventuelles.
Capitaine Gaël Lerouzic
Adjudant-chef Robert Lelièvre
Adjudant Antoine Roulier
Protagonistes (ayant fait l’objet d’une enquête).
Camille de La Roche-Maillebois. Amiral de la Marine nationale. Né en 1948. Marié en 1980. Décédé en 2017.
Marie-France, son épouse, née Queré.
Née en 1960, décédée en 2011.
Yohan de La Roche-Maillebois.
Leur fils, né en 1981.
Jean-Marie Legarrec.
Quartier-maître de la Marine nationale. Né en 1970. Régisseur, retraité de la Marine.
Linda, son épouse, née Malorne. Née en 1986. Ex-prostituée. Sans emploi.
Jakez Le Moën. Né en 1960. Ecclésiastique.
Thierry Gondrand.
Né en 1966. Expert-comptable.
Pierre Nédelec.
Né en 1959. Propriétaire du bar Ty Porzh.
Françoise, son épouse, née Queré. Née en 1968.
Paul Le Hénaff. Né en 1986. Pêcheur.
Yves Salaün. Né en 1984. Pêcheur.
Loïc Pouliquen. Né en 1945. Mécanicien de la Marine nationale. Retraité.
Pascal Le Floch. Né en 1977. Artisan transporteur.
Gwendal Le Floch. Son fils, né en 1996.
Éliane Traonouez. Née en 1956. Institutrice, puis directrice de l’école Sainte-Jeanne-d’Arc à Guissény.
Isabelle Traonouez. Sa fille trisomique, née en 1977. Comptable et jardinière.
Il n’y avait plus rien de naturel en ce début de matinée d’hiver sur la lande poisseuse d’un brouillard tourbillonnant bordée de rochers dantesques menaçants.
Un grondement profond venait de la mer, à marée basse pour le moment, annonçant la colère de la tempête qui allait bientôt s’abattre sur la côte.
La lumière du ciel, étouffée par un génie malfaisant, se contentait de répandre çà et là des nappes glauques, qui mettaient en valeur des volumes incongrus.
D’abord un bruit de martèlement s’amplifia, dominant petit à petit celui de l’océan. Et tout à coup, trouant les nuées sournoises qui rampaient sur terre, un monstre noir surgit, rendu hors d’échelle par ce décor surnaturel. Il galopait lourdement, et aucun obstacle ne pouvait arrêter une telle masse.
Sur son dos, accrochée à la longue crinière voltigeante, une créature hurlait des imprécations inaudibles qui se mêlaient parfaitement à la clameur ambiante. Le cavalier de l’Apocalypse et sa monture passèrent, sans paraître le voir, à deux mètres d’un vieil homme qui promenait son petit chien lequel, pris de peur, se blottit contre son maître. Avec une ferveur inaccoutumée, l’homme se signa, alors que son animal poussait une longue plainte de désespoir.
L’apparition infernale se dilua progressivement dans le brouillard, ainsi que le tambourinement des énormes sabots absorbé par le fracas lointain des vagues qui montaient à l’assaut.
La beauté de Marie-France Queré alimentait les fantasmes de toute la gent masculine dans un rayon de vingt kilomètres autour de Guissény. Ses parents, qui tenaient un modeste garage-concession Citroën, en avaient bien conscience, et veillaient constamment sur elle. Surtout sa mère dont la pratique religieuse renforçait encore les craintes quant aux risques d’une mauvaise rencontre, ou tout simplement une union passagère malvenue. Marie-France était une jeune fille agréable, docile, au caractère entier et, si sa splendeur ne lui échappait pas, elle n’en tirait aucune prétention. Influencée par ses parents, elle s’était forgé un idéal, attendant le grand amour qui épanouirait sa vie, dans le respect des règles de l’Église catholique, dont la plus importante à ses yeux consistait à se dévouer pour sa famille et à aider les autres dans la moindre occasion. Il n’empêche que, à l’approche de sa majorité, une nuée de garçons, et pas les plus défavorisés par la nature, se pressait autour d’elle. Certains, éconduits, faisaient courir des horreurs sur son compte par dépit. D’autres se moquaient parce qu’elle se rendait à la messe le dimanche. La mentalité masculine des plus jeunes, comme des adultes, exprimait les sentiments machistes que les femmes subissent depuis des siècles, surtout les plus séduisantes.
C’est dans ce climat malsain pour la jeune fille que surgit Camille de La Roche-Maillebois. Au sortir de l’office un dimanche matin, Marie-France, distraite, se heurta à un homme de grande taille en uniforme de la « Royale », surnom de la Marine nationale. Ils s’excusèrent mutuellement, ce qui les fit rire. Mais leur premier regard scella leur destin. Embarrassés, ils essayèrent de prolonger leur absence de conversation par des banalités. L’un comme l’autre soudain ne désirait pas s’en aller sans connaître un minimum de choses de leur existence réciproque.
— Vous venez souvent dans notre belle église ?
— Oui, tous les dimanches, pratiquement depuis que je suis née. Ce qui n’est pas votre cas, sinon je vous aurais aperçu.
— C’est exact. Il y a plus de dix ans que je ne suis pas venu ici, alors que, comme vous, je suis un enfant du pays, mon cher pays Pagan.
— Ah ? Vous habitez ici ?
— Pardonnez-moi, je me présente : Camille de La Roche-Maillebois.
— Marie-France Queré. Bien sûr je connais le nom de votre famille. Votre régisseur apporte les voitures de vos parents à réparer au garage de mon père.
— Très bien…
Ils ne savaient plus quoi se dire. Les La Roche-Maillebois, vieille nichée noble réputée austère, possédaient un manoir ancestral à deux kilomètres de Guissény. Un nom qui émaillait l’histoire de la Marine française par ses hauts faits d’armes, et ce depuis deux siècles.
Marie-France se sentit tout intimidée, mais l’illustre rejeton l’attirait irrésistiblement. Très grand, les épaules larges, la taille cintrée, des yeux bleu clair illuminaient un visage viril aux traits bien marqués, couronnés d’une chevelure touffue couleur châtain. L’archétype d’une gravure de mode, d’autant que son uniforme d’officier, coupé sur mesure, renforçait l’élégance de sa silhouette. De son côté, il n’osait dévisager trop longtemps cette jeune fille qui l’éblouissait. Il n’avait jamais rencontré une féminité aussi somptueuse chez une personne qui restait simple et naturelle à première vue.
Il s’immobilisa devant sa voiture, oppressé, mal à l’aise à la seule idée de lui dire au revoir.
— Bien, je suis très heureux de vous avoir connue. Au revoir, mademoiselle.
— Au revoir, monsieur.
Il y eut une seconde d’hésitation, puis elle se mit en marche. Elle n’avait pas fait dix pas qu’elle entendit quelqu’un courir dans son dos.
— Mademoiselle, s’il vous plaît…
Elle se retourna, le cœur battant la chamade.
— Pardonnez-moi, je… je n’aborde pas les femmes dans la rue, croyez-moi, ce n’est pas mon genre. Mais… je suis en permission pour la semaine, et… si vous le voulez bien, évidemment… j’aimerais vous revoir.
Au comble de l’émotion, elle le fixa attentivement. Il soutint son regard, et elle comprit qu’ils étaient dans le même état, déstabilisés, heureux de se contempler, malheureux à l’idée que cela cesse. Mais solidement construite dans sa personnalité, réaliste et honnête, elle s’entendit lui répondre comme indépendamment de sa volonté :
— Moi aussi, monsieur, j’aimerais bien vous revoir. Mais je veux bâtir ma vie selon mes valeurs chrétiennes, toutes simples cependant, et si je m’engage, ce sera pour toujours. Or, je ne crois pas que ce soit possible avec vous, étant donné les positions sociales de nos parents respectifs.
Il en resta la bouche ouverte, à la fois consterné et émerveillé. Puis il s’approcha tout près d’elle afin de parler sans que personne puisse l’entendre, en dehors de son interlocutrice.
— Je partage entièrement votre vision de l’avenir. Ce n’est pas la tendance de notre époque, et cela me semble magnifique. Je suis d’accord, notre union éventuelle provoquerait bien des difficultés. Mais… ne peut-on nous donner une chance ? L’important n’est-il pas de fonder une famille sur les bases de l’amour ?
Elle ne répondit pas, fascinée par ce qu’elle lisait au fond de ses yeux.
— Essayons de nous connaître, voulez-vous ? Et si vous me rejetez, je vous donne ma parole d’officier que je ne vous importunerai plus.
Quand l’enseigne de vaisseau Camille de La Roche-Maillebois présenta Marie-France à ses parents, ils furent bien obligés d’admettre qu’elle était « convenable » dit le père, « gracieuse et bien élevée » dit la mère. Mais ce n’était vraiment pas ce qu’ils souhaitaient comme épouse pour leur fils.
— La fille de notre garagiste, tu es sérieux ?
— Et alors ? En plus de sa beauté, elle possède la noblesse de l’âme. C’est aussi valable à mon avis que la noblesse d’un titre.
Le vice-amiral, qui venait de prendre sa retraite, espérait que son fils, dont il était très fier, fasse une carrière brillante comme la plupart des membres de la famille, et ses débuts s’avéraient prometteurs. Mais s’allier à une simple fille d’artisan ne correspondait pas à la tradition familiale, pour laquelle on cherchait systématiquement à perpétuer la noblesse de souche, et ce depuis la Révolution. Ce que Camille envisageait le contrariait beaucoup. Sa femme, Éléonore, descendante d’une très ancienne noblesse de Bretagne, peut-être encore plus. Les familles successives veillaient jalousement à préserver leur caste d’une intrusion roturière. Un seul cas s’était cependant produit où une arrière-tante épousa un maréchal-ferrant. On parlait encore de ce scandale à mots couverts, cent soixante ans plus tard.
En fin tacticien, le vice-amiral décida de ne pas se heurter frontalement avec Camille.
— Comment envisages-tu ton avenir avec cette jeune femme ?
— Dans un premier temps, je termine mon année de formation de chef de service. On pourra alors se fiancer et, après ma première affectation, on organisera notre mariage, disons dans deux ans.
— Bien, cela vous laisse le temps de vous connaître, de vous apprécier, et de voir si vos liens sont solides.
— C’est tout à fait comme ça que je perçois les événements.
En son for intérieur, La Roche-Maillebois père estima qu’en deux ans les choses pouvaient changer, surtout si l’on aidait un peu le destin. Et puis, dans la Royale, les marins ne voyaient pas leurs compagnes pendant des semaines, parfois des mois. Il fallait de sacrés sentiments pour tenir le coup, il en savait quelque chose.
Allons, tout n’était pas perdu. Restait à convaincre Éléonore de jouer le jeu. Ce n’était pas le plus facile.
À deux heures du matin, le port de Cherbourg, bien qu’illuminé généreusement par les feux des bateaux, était désert. Sortant du bar-restaurant où il passait la soirée, Jean-Marie Legarrec salua ses compagnons, et se dirigea vers le cargo sur lequel il avait été embauché pour un aller-retour Brest-Rotterdam, avec escale dans le port normand. Ses dix ans de contrat avec la Marine nationale achevés trois mois auparavant, il effectuait de petites traversées avec qui voulait bien de lui comme matelot sur les navires de commerce. Il n’avait pas encore décidé ce qu’il allait faire de sa vie civile.
La nuit d’été, tiède et sans vent, présentait un ciel étoilé exceptionnel. Levant la tête, il se remémora la chanson de Jacques Brel Dans le port d’Amsterdam qui ne se démodait pas. Des cris étouffés se firent entendre, provenant de derrière des rangées de containers en attente de chargement. Intrigué, il alla voir ce qui se passait.
Une femme, dont la mise ne faisait aucun doute sur ses activités, tenue par un bras, se faisait tabasser par un individu qui l’insultait à voix basse. Elle recevait des coups de poing et de pied sur le corps, son agresseur évitant le visage. Elle se débattait en criant elle aussi des injures mêlées à ses sanglots.
Sans signaler sa présence, Jean-Marie s’approcha rapidement et saisit l’homme par le poignet au moment où il allait frapper de nouveau. Ce dernier, lâchant sa prise, se retourna vivement essayant d’attraper probablement une arme dans une poche de sa veste. Il n’en eut pas le temps. Un premier coup de poing lui écrasa littéralement le nez, lui faisant perdre son contrôle, et un deuxième lui ôta sa conscience. Il s’écroula sur le sol, inanimé.
La femme, stupéfiée, contemplait son sauveur, un peu hagarde.
— Ça va ? Vous n’êtes pas trop blessée ?
— Non, ça va… Merci ! Vous habitez dans le coin ?
— Non, j’embarque sur un bateau qui lève l’ancre bientôt.
La prostituée, jeune, avec un corps parfait, le regardait comme si elle découvrait un spécimen rare de la gent masculine, qu’elle connaissait pourtant bien. La pénombre l’habillait d’une aura de justicier sorti d’un cosmos inconnu, uniquement pour elle. Legarrec ressentit en lui-même quelque chose d’anormal.
— Emmène-moi, finit-elle par dire. Je travaillerai pour toi.
Deux secondes suffirent pour changer leur quotidien.
— Tu as tes papiers d’identité sur toi ?
— Bien sûr, comme toujours.
— Tu peux t’habiller autrement ?
— Oui, j’ai une amie pas loin qui peut me donner des vêtements.
Une heure et quart plus tard, le capitaine du cargo acceptait en râlant la présence de la fiancée de son matelot. Et à l’aube, le navire appareillait pour Brest.
Le souteneur, ramassé par une patrouille de police, après dix jours d’hôpital, ne sut jamais où était passé son gagne-pain.
La décision de l’enseigne de vaisseau Camille de La Roche-Maillebois fut semblable au cap des navires dont il assistait le commandement : déterminée.
Comme annoncé à ses parents, les fiançailles avec Marie-France Queré eurent lieu un an plus tard, à sa nomination en tant que capitaine de vaisseau, et le mariage l’année suivante. Rien ne put infléchir son choix. Pourtant les familles respectives avaient tout essayé pour dissuader les jeunes gens d’une union contraire à leurs conditions sociales. Les rumeurs s’en étaient mêlées aussi, avec leurs lots de commentaires désobligeants. Marie-France s’était même fâchée à plusieurs reprises, menaçant de partir du cocon familial si ces réflexions qui la blessaient ne cessaient pas. Déjà les fiançailles, réunissant uniquement les intéressés et leurs parents, s’étaient déroulées dans un climat glacial. Les garagistes et les nobles de la Royale ne trouvaient rien à se dire. Ils assistaient impuissants à la force de l’amour qui, envers et contre eux, soudait leurs enfants. Il avait bien fallu en tenir compte pour préparer la suite. C’est-à-dire aménager une aile du manoir pour les loger avec une descendance conséquente prévisible, compte tenu de leur idéal, dont ils ne faisaient pas mystère.
La cérémonie du mariage religieux, la laïque étant une formalité, remplissait quant à elle l’église de Guissény, surtout pour la curiosité de voir ce couple improbable, dont on avait plus ou moins parié sur sa réalisation. Cette fois, les familles étaient au grand complet, s’inclinant, non sans réticence, devant la volonté immuable des prétendants. Quel couple ! On admettait au moins une chose : il était magnifique. Leur joie d’être enfin réunis irradiait la beauté de l’une et de l’autre. Et l’assemblée sentait bien que sa présence n’était pas indispensable, après les avis défavorables qu’elle s’était permis d’émettre.
Le repas de noces détendit un peu l’atmosphère. Certains parents éloignés considéraient que les mœurs changeaient, qu’il fallait bien s’adapter à l’évolution des mentalités. Le tout jeune prêtre, qui avait assuré une messe parfaite, prononça une homélie de mariage remarquable. Jakez Le Moën perçut dès le départ le climat hostile autour des deux jeunes gens, et leurs confessions avant la cérémonie confortèrent son opinion. Aussi, invité au manoir pour le banquet, le curé se dévoua pour réunir les gens, établir ne serait-ce qu’un semblant de contact, et sa bonne humeur sincère répandit une onde bienfaisante dont les mariés lui furent obligés. Avant de les quitter, il les assura de son soutien futur en n’importe quelle occasion.
Il ne pouvait imaginer à ce moment-là à quel point il engageait son avenir.
Tout son corps lui faisait mal. Elle affichait une collection de bleus aux couleurs variées, et chaque geste réveillait une douleur. Linda Malorne dut fournir un gros effort pour s’asseoir sur le lit. Elle réalisait avec peine ce qui lui arrivait. Ce changement brutal de vie décidé en un claquement de doigts. Puis elle prit conscience avec peine de ce changement brutal de vie décidé en un claquement de doigts. Elle avait été sous l’impulsion instinctive d’échapper à l’emprise de cette ordure, qui l’avait récupérée à sa sortie du centre sécurisé pour mineurs où elle était restée dix-huit mois, et qui, après une période de séduction bien calculée, l’avait transformée en une péripatéticienne accomplie. Comme ses trois autres créatures en activité. Si seulement il les avait bien traitées. Mais non. Il prenait plaisir à les rosser, à se faire respecter par la peur. Alors que dans la confrérie des maquereaux sa réputation de lâcheté était bien établie. Mais on le laissait tranquille, car il bénéficiait d’une protection de la police à titre d’indicateur. Protection toutefois bien fragile.
Jean-Marie Legarrec sortit de la kitchenette vêtu d’un simple short.
— Ah, tu ne dors plus. Je te sers un café ?
— Avec grand plaisir, merci.
Incroyable ! Il lui donnait son lit, tandis qu’il dormait sur la petite banquette. Déjà dans le bateau il lui avait laissé la couchette et s’était allongé tranquillement sur une couverture à même le sol. Il n’avait pas tenté depuis deux jours la moindre démarche pour profiter d’elle, au contraire. Elle n’avait jamais été confrontée à ce genre d’attitude. C’était surprenant alors qu’il la regardait en connaisseur, appréciait à l’évidence son anatomie. Il vint vers elle portant un plateau avec le café, des biscottes, du beurre et un pot de confiture.
Sa carrure paraissait encore plus imposante dans ce petit appartement de deux pièces. Il incarnait une force naturelle puissante, sans pour autant exhiber une musculature de culturiste. Pas un gramme de graisse autour de la taille.
En se penchant pour déposer le plateau sur le lit à côté d’elle, il laissa dans l’air un léger parfum d’eau de lavande.
— On ira chez le pharmacien acheter un produit pour tes marques, et un calmant aussi.
Elle lui passa la main sur la joue en guise de réponse, avant d’absorber son petit-déjeuner.
— Tu ne travailles pas pour le moment ?
— Non. Il faut que j’aille traîner sur le port pour en trouver. Je prends ce qu’on me propose. Ce sont des petits boulots, comme celui que je viens de faire. S’il n’y a rien, je peux toujours être docker.
Il était tranquille. Tout semblait simple avec lui.
Lorsqu’elle eut terminé son repas, elle se leva et rapporta le plateau sur l’évier, lava le bol et rangea beurre et confiture dans le réfrigérateur.
— Je peux prendre une douche ?
— Bien sûr. Je t’ai préparé une serviette sur le sèche-linge.
Quand elle sortit de la cabine, elle s’approcha de lui, entièrement nue. Assis sur la banquette, il lisait un journal. Elle le lui retira des mains et le jeta par terre.
Jean-Marie, au cours des escales de la frégate et même après, fréquentait des prostituées comme beaucoup de marins. Mais il n’avait jamais rencontré une telle beauté, dégageant autant de sensualité. Cette femme-là l’avait troublé dès le premier coup d’œil. Autant il pouvait être violent avec les hommes, autant il se comportait avec douceur envers les femmes quand il leur faisait l’amour. Peut-être l’admiration qu’il avait ressentie pour sa mère, victime d’un mari alcoolique, conditionnait-elle son attitude en présence du sexe féminin. Il sourit à Linda.
— Tu es bien belle… Mais tu n’es pas obligée. On a tout notre temps.
Elle se pencha, prit sa tête entre ses mains et l’embrassa en se disant qu’elle n’avait pas eu ce désir depuis longtemps, désir exclu en service commandé. Puis elle s’agenouilla, lui retira son short et entreprit une fellation, en espérant qu’il n’en ait jamais eu une semblable. Ce dut être le cas, car il s’appliqua ensuite à l’emporter au bout de sa jouissance, et ce par deux fois, avec la certitude qu’elle ne simulait pas. Les griffures dans son dos en attestaient.
— Madame de La Roche-Maillebois… C’est moi.
Au volant de la DS Pallas, conservée jalousement par son beau-père, elle répétait son nom avec fierté. Elle possédait son permis depuis un an, et le vice-amiral contrôlait sa manière de conduire avant de l’autoriser à prendre la DS. En fait, la belle voiture devenait celle des jeunes mariés, ayant été le véhicule préféré de Camille pendant son adolescence. Marie-France allait chercher son mari à la base navale de Brest, où son navire avait accosté au petit matin. Le macaron barré de bleu-blanc-rouge, posé contre le pare-brise, lui permit d’en franchir l’entrée interdite au public, saluée par le marin de garde à la barrière.
Camille descendait la passerelle lorsqu’elle se gara. Elle sentit son cœur faire un bond en admirant la silhouette extraordinaire qui venait vers la voiture. Elle s’étonnait toujours qu’ils puissent vivre ensemble, après tous les obstacles que leurs proches avaient dressés sur le parcours de leur amour. Maintenant c’était terminé, leur route commençait toute droite, belle, lumineuse.
L’officier retira sa casquette pour monter dans le véhicule et, après l’avoir déposée sur la banquette arrière avec sa valise, il embrassa son épouse. Bien qu’il en eût envie, ce n’était pas un baiser passionné. Ses hommes pouvaient l’observer, et il aurait eu honte de sa conduite. Un capitaine de frégate se doit d’être irréprochable en toute circonstance. La fantaisie ne faisait pas partie de son caractère, que certains qualifiaient de rigide. Mais il s’efforçait d’être juste, avisé dans l’exercice de ses fonctions comme dans sa vie familiale.
Sa femme le comblait, il en était amoureux à sa manière, c’est-à-dire assez peu démonstratif. Marie-France l’avait compris, et connaissait la profondeur de ses sentiments à son égard. Il le lui avait prouvé en tenant tête à sa famille pendant deux ans. Elle l’aimait sans restriction, l’acceptait tel qu’il était avec bonheur.
Camille, s’étonnant qu’elle ne démarre pas aussitôt, la regarda plus attentivement.
— Tu préfères que je conduise ?
Elle le fixait en souriant, et il sentit l’importance de ce qu’elle allait lui dire.
— Oui ? Je t’écoute.
— Tu vas être père, mon chéri.
Ce fut la seule fois de sa vie où elle vit les yeux de son mari s’embuer. Il se pencha et la prit dans ses bras.
Au quatre-vingt-dix-huitième saut en parachute, à l’atterrissage brutal sur une pierre qui affleurait le sol, le tibia céda. L’accident survint alors qu’une certaine lassitude se manifestait dans l’esprit du lieutenant Lerouzic.
En exercice à Bayonne, dans le régiment du premier RPIMA, cela faisait quinze ans qu’il était militaire. Et il en avait assez. Pour plusieurs raisons. La première : sa Bretagne natale lui manquait trop. Les permissions ou vacances au pays Pagan, trop courtes, lui laissaient une amertume à l’âme. La deuxième : son épouse originaire du même endroit ne pensait, comme lui, qu’à y retourner avec leurs deux enfants. Le désir de posséder une maison, et non plus une caserne, d’aller chez les parents et les amis quand on en avait envie, de retrouver ses racines devenait lancinant. Mais il n’y avait pas de troupes aéroportées à Lannilis, sa base familiale. L’accident fut une opportunité. En fin de contrat, il entama les démarches pour entrer dans la gendarmerie. Ayant des relations avec cette branche de l’armée, sa demande acceptée rapidement, il effectua son stage de « bleuissement » à Melun, où se situait l’École des Officiers de la Gendarmerie nationale et, après examen, se qualifia OPJ, officier de police judiciaire. Il ne manquait plus qu’un souhait de la part d’un officier supérieur du groupement départemental du Finistère pour sa nomination au comité de brigade de Lesneven, à vingt minutes de son « pays », son paradis appelé Lannilis, pour que sa mutation soit accomplie. À la grande joie de toute la famille.
Cela faisait déjà six ans que ce changement de carrière avait eu lieu, et il se félicitait souvent d’avoir pris cette décision qui avait satisfait tout le monde. Sa femme redevenait joyeuse, les enfants étaient enthousiastes, et il renouait avec une foule de cousins, d’amis d’enfance, de vieux parents éloignés. Une renaissance, en somme. Côté professionnel, c’était moins réjouissant, et son caractère dynamique en souffrait.
En buvant son café à petites gorgées ce matin-là, il observait son vieil adjudant-chef Lelièvre, penché sur des documents qu’il étudiait avec concentration. Un homme de terrain, sans grande ambition, mais sur qui il pouvait compter. Pourtant originaire de Bourgogne, il s’était parfaitement intégré à ce rude pays. Diplomate, courtois, sachant manier l’autorité sans excès, il obtenait des résultats là où ses collègues peinaient à glaner de simples informations. Seulement, dans ce pénible fait divers du sabotage des bateaux, et des lettres anonymes, il ne progressait pas. Pas plus que la brigade. Par moments, Lerouzic se retenait pour ne pas intervenir plus énergiquement. Longtemps, grâce à des rumeurs malveillantes, les gendarmes avaient suspecté un pêcheur professionnel de se livrer à des actes de vandalisme sur les bateaux. Une sombre histoire de fâcherie, de jalousie avec un de ses anciens amis le désignait comme le coupable idéal, accusation renforcée par ces fichues lettres dont la cohérence n’était pas la vertu principale. Mais comment un homme qui avait obtenu la médaille du sauvetage en mer, qui lui-même possédait une embarcation avec tout ce que ça implique de responsabilités, comment cet homme se laissait-il aller à de telles exactions ? C’était stupide de l’envisager. Et Lerouzic s’en voulait d’avoir pendant un temps cédé à la suspicion ambiante. Le pêcheur était décédé trois ans auparavant, et les sabotages continuaient ! Insensé !
— Nom de Dieu !
Lelièvre sursauta et se tourna vers son supérieur.
— Qu’est-ce qu’il se passe, mon lieutenant ? Tu as un problème ?
— Non, excuse-moi, je repensais à notre histoire de dégradations sur les bateaux. Il faudrait des moyens modernes pour obtenir quelque chose.
— Tu penses à quoi ?
— Des caméras infrarouges, reliées à un enregistreur par Wi-Fi, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les caméras sur les bateaux, l’enregistreur à terre.
— Et elles fonctionneront parfois pendant un mois avant de détecter une présence louche ? Et l’enregistreur, on le met où ? Il ne peut pas y avoir d’obstacles entre lui et les caméras. Et puis ça nécessite quel budget ? On l’obtiendra sans problème ? Pour combien de caméras ? On peut prendre aussi des appareils photo à déclenchement automatique. C’est moins cher. Mais si on ne reconnaît pas le type sur les clichés, ça ne sert à rien. Ça m’étonnerait que la hiérarchie nous autorise un tel équipement.
Voilà. Lelièvre avait réponse à tout, son solide bon sens aidant. Ce qui renforçait aussitôt l’énervement de son chef.
— Tu viens ? On va faire un tour. J’en ai assez d’être dans ce bureau.
L’accouchement fut un cauchemar. Face à une hémorragie incontrôlable, l’obstétricien se résolut à une ablation de l’utérus pour en venir à bout. Le bébé, volumineux, créait déjà des difficultés pour naître. Marie-France, épuisée, le tenait contre elle, désolée d’être seule. Camille se trouvait en mission dans l’Atlantique Nord. Il n’y avait que sa propre mère qui était autorisée à la voir brièvement étant donné son état. Le chirurgien qui l’avait opérée ne lui avait pas encore révélé qu’elle n’aurait pas d’autre enfant. Ami de La Roche-Maillebois, la clinique où était hospitalisée la jeune maman lui appartenait, il réalisait le drame que cette condition signifiait pour le couple qui lui annonçait joyeusement, il n’y a pas si longtemps, la conception d’une famille nombreuse. Pourtant le praticien, de renom à Brest, s’était acharné à préserver ce magnifique organisme créateur de vie. En vain. Il fallait en priorité sauver cette belle femme.
Il attendit qu’elle récupère des forces pour jouer son rôle de funeste messager. Ce fut terrible. Le grand objectif de sa vie s’effondrait. Elle pensa au choc qui atteindrait également son mari, encore plus qu’elle-même. La vision du manoir envahi d’enfants s’effaçait définitivement, alors qu’ils prévoyaient l’aménagement des chambres, le recrutement de nounous. Le médecin lui administra un antidépresseur, et fit venir une de ses relations, une psychologue douée d’un solide bon sens.
Quand Marie-France rentra chez elle, ses parents engagèrent une aide à temps complet. Les beaux-parents, très affectés aussi, s’humanisèrent un peu. Ils la visitaient de temps en temps, et se penchaient sur le berceau de celui qui incarnait l’unique descendance des La Roche-Maillebois. Les enfants des trois sœurs de Camille ne comptaient pas puisqu’elles changeaient de nom.
Effectivement, quand l’officier de marine eut connaissance que sa lignée s’arrêtait avec ce seul fils, sa déception fut immense. Il n’acceptait pas ce sort injuste, et pourtant sa femme trouvait dans son amour la force de le réconforter, alors qu’elle-même n’était pas loin de se culpabiliser pour cet échec. Mais le nourrisson finit par focaliser leur affection et leur apporta une relative consolation.
Ils déjeunaient dans un restaurant du port, et le marin se sentait fier de remarquer, avec discrétion, les regards des clients, surtout des hommes, sur sa compagne. Ils traînaient dans les boutiques de prêt-à-porter, et Legarrec renouvelait sa garde-robe, la laissant choisir ce dont elle avait envie. Ce qu’elle faisait, tout en lui demandant son avis, car elle voulait lui plaire, l’exciter, le conquérir totalement. C’était nouveau pour lui qui n’avait jamais vécu avec quelqu’un. Il ne se posait pas de questions, savourant au jour le jour cette situation inédite, à savoir être en compagnie d’une femme au corps parfait, experte dans la manière d’atteindre un plaisir qu’il n’avait pas eu à ce degré-là, lui répétant qu’il pouvait tout exiger d’elle, ce qui flattait son ego masculin. Il percevait vaguement que derrière cette attitude soumise, un caractère complexe, non dénué d’intelligence, pourrait l’aider dans une entreprise future qu’il déciderait. Pour le moment, il se laissait vivre, effectuant des tâches occasionnelles, et piochant dans ses économies. Le fait qu’éventuellement Linda se prostitue, sans que cela l’enchante, ne le choquait pas, mais il n’y avait pas d’urgence.
Après le déjeuner, il l’emmena visiter Brest qu’elle ne connaissait pas. Surtout les lieux d’où l’on pouvait apercevoir les navires de guerre pour lesquels, par moments, il éprouvait de la nostalgie. Ses dix ans dans la Marine nationale lui convenaient très bien. Le respect des règles militaires, de la discipline, et l’engagement patriotique constituaient un univers dans lequel il s’intégrait parfaitement. Il obéissait, ce qui l’empêchait de réfléchir. Tout était prévu, construit, et fonctionnait sans surprise à bord.
Il avait seize ans lorsque son père, petit patron pêcheur, lui avait déclaré qu’il n’y avait pas de place pour lui sur son bateau, qu’il fallait trouver du travail parce qu’il ne le nourrirait plus. L’accueil avait été le même auprès des autres pêcheurs, qu’ils soient ses oncles ou des relations. Le refus de son milieu familial de l’embaucher, alors qu’il avait vraiment le désir d’y faire sa vie, l’offusquait profondément. Il en ressentait une colère qui ne s’était jamais éteinte. S’était ajouté le mépris, aggravé par la brutalité de son géniteur qui, sous l’effet de la boisson, frappait tout le monde, femme et enfants. Fuyant son foyer, il s’engagea à l’École des mousses, plus tard devint matelot, et finit comme quartier-maître de première classe.
— Tu as l’air préoccupé, dit Linda.
— Non… si. Un mauvais souvenir qui passe.
Elle appuya sa tête contre son épaule, caressant son cou de sa main.
— C’est interdit ! Je suis tellement bien avec toi. Ce n’est pas ton cas ?
— Si !
Il accompagna sa réponse en la serrant contre lui.
Lors de sa première sortie, à l’École des mousses, il s’était fait déniaiser par une « fille de joie », comme on avait l’habitude de dire à une époque, avant que l’appellation « pute » soit adoptée. Sachant qu’il était puceau, elle s’était montrée délicate, voire affectueuse, envers lui, s’efforçant de lui laisser un bon souvenir. Elle réussit en ce sens que Jean-Marie n’avait jamais été brutal ni grossier au cours de ses brèves séances d’amour tarifées. Il éprouva même de la sympathie pour certaines qu’il fréquenta à plusieurs reprises, devinant derrière leur sourire de façade les drames qui les avaient conduites à leur triste sort. Pour Linda, il ne voulait pas approfondir. Pas maintenant.
Le couple monta dans la Renault d’occasion achetée lors de la démobilisation du quartier-maître, et Legarrec se gara un peu plus tard sur le cours Dajot.
— Regarde le panorama ! C’est formidable, non ?
Appuyé contre le parapet qui bordait toute la grande allée, il ne se lassait pas d’admirer la vue. Linda acquiesça pour lui faire plaisir, cela ne faisait pas partie de ses centres d’intérêt.
— Dans la rade devant nous, après la guerre, un bateau chargé de nitrate d’ammonium a pris feu. Des gars se sont portés volontaires pour le remorquer au large, sans y parvenir1. Quand il a explosé, des morceaux en flammes sont retombés sur toute la ville, ici aussi. C’était un bilan de guerre : des milliers de maisons, d’infrastructures détruites, alors qu’il ne restait pas grand-chose de Brest après les bombardements des Alliés sur les bases allemandes. Vingt-six morts, cinq cents blessés. Les hommes qui ont tenté d’éloigner le bateau étaient des héros.
Tous les Bretons, particulièrement dans la Marine, connaissaient cette tragédie. Jean-Marie Legarrec se disait qu’il aurait été capable de se sacrifier. Il ne craignait pas grand-chose, pas même la mort. Ce n’était pas le cas de Linda.
— Quelle horreur ! fut son commentaire. Elle était sincère.
Quels sont les parents qui n’imaginent pas un bel avenir à leurs enfants ? Quel est le père qui ne désire pas un fils faisant une carrière brillante, ou ayant une vie meilleure que la sienne, sur tous les plans, et surtout en ayant une lignée prestigieuse derrière lui ? C’était le cas de Marie-France et Camille en se penchant sur le berceau de Yohan. Après le drame de n’avoir qu’un seul enfant, il n’était pas envisageable qu’il ne soit pas à la hauteur de la réputation des hommes de la famille. « Tu seras un grand marin, mon fils. » Telle aurait pu être la prophétie brodée sur le drap de son berceau.
Sa naissance douloureuse confortait néanmoins l’amour du couple. Marie-France s’émerveillait de sa présence et le veillait constamment.
En cette année 1982, le destroyer Tourville prenait la mer, et le capitaine de vaisseau Camille de La Roche-Maillebois participait à une de ses premières missions, ce qui représentait pour lui un grand honneur.
Lors de sa permission après le retour du navire à Brest, Camille releva un détail bizarre dans la manière dont se tenait son enfant. La tête penchait toujours du même côté. Sa mère, trop habituée à s’en occuper, ne l’avait pas remarqué. Mais alertée sur cette posture, elle dut convenir en effet que ce n’était pas normal. Son mari reparti, elle alla chez le pédiatre. Le praticien se montra plus que soucieux. Le bébé, âgé de sept mois, présentait à ses yeux une anomalie de comportement. Pour ne pas trop inquiéter la mère, il lui donna rendez-vous trois mois plus tard, lui conseillant de parler beaucoup avec son petit sur un ton enjoué. Marie-France, à son tour, ne voulut pas paniquer Camille sur la condition de celui qui idéalisait son avenir. Respectant les consignes du pédiatre, elle s’évertuait plus que jamais à communiquer avec cet être unique, l’exhortant naïvement à devenir la réussite de leur union.
Lors de la consultation, le médecin fut obligé de confirmer ses craintes émises au cours de son premier diagnostic : Yohan présentait des signes de déficience dans sa manière de réagir aux tests pratiqués. Sans vouloir tomber dans le catastrophisme, il prédit un retard cognitif avec une difficulté de percevoir son environnement, ainsi que pour l’usage de la parole.
Il fallait que la famille se mobilise pour contrer l’adversité. Ce fut un désastre. Les rêves de gloire s’effondraient. Pis : ils étaient entachés d’une tare. Un La Roche-Maillebois serait, au mieux, un attardé mental. Il rejoindrait celui qui, dans son délire, avait adhéré à La Montagne pendant la révolution de 1789, et ainsi se trouverait banni de la mémoire familiale.
La descente aux enfers commençait. Dans un premier temps, Marie-France lutta de toute son énergie afin que le choc ne détruise pas sa famille. Mais les vieux antagonismes sociaux reprirent leur acuité. Chaque clan rejetait sur l’autre la responsabilité d’un héritage génétique corrompu. Pour les Queré, c’était bien connu : les nobles se mariaient entre cousins proches, et leur descendance ne pouvait être que dégénérée. Pour les La Roche-Maillebois, le peuple n’en était pas à un inceste près, qui se répercutait sur les générations suivantes. Ils poussaient la mesquinerie, les uns comme les autres, à rappeler leur prédiction de malheur pour un mariage contre nature dont il fallait maintenant assumer l’horrible prix. Les arguments portaient plus pour Camille qui voyait son avenir familial anéanti. Il supportait difficilement l’échec, quel qu’il soit, ayant, comme pour sa carrière professionnelle, tout planifié pour le déroulement de son existence.
