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Il est très dur de vivre une journée de chômage quand, à cinquante-et-un ans, on ne l’a jamais connu en travaillant comme infirmier dans une maternité, laquelle vient de fermer.
Paul, veuf depuis trois ans, traîne sa première journée libre en visitant son grand fils exploitant agricole. La soirée est bien triste dans sa petite maison où tant de souvenirs rôdent en permanence. Il s’endort péniblement. À minuit, le réveil est brutal : un homme vêtu d’une peau de bête est accroupi au bout du lit. Terrifié, l’inconnu dégage une puanteur terrible et ne comprend visiblement pas les questions de Paul. Le dialogue de sourd prend fin au petit matin. Alors que l’infirmier, qui s’est assoupi, se réveille, l’autre a disparu, au grand soulagement de son hôte. Mais la nuit suivante, le choc se reproduit ! À la même heure, l’inconnu à l’aspect préhistorique est de nouveau là. Fait étrange : il pleure…
Avec ce roman fantastique alliant suspense, humour et humanité, à mi-chemin entre le film Les Visiteurs et la série Outlander, Gérard Chevalier nous plonge dans la période préhistorique. Sensible, drôle et documenté, cet ouvrage interpelle sur notre rapport au monde moderne. Passionnant !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Tour à tour artiste peintre, décorateur, maquettiste, acteur, metteur en scène, scénariste, Gérard Chevalier devient auteur de romans policiers en 2008. Après son premier ouvrage Ici finit la terre (Grand Prix du Livre Produit en Bretagne, Prix du Roman Policier Insulaire à Ouessant, 2e prix du Goéland Masqué) suivent seize autres romans et la série humoristique Le chat Catia mène l’enquête qui rencontre également un véritable succès. Gérard vit aujourd’hui à Carantec.
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Seitenzahl: 267
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Le site de l’auteur : www.gerard-chevalier.com
CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Les candidats aux élections législatives rabâchaient les mêmes arguments depuis le début de l’émission. Par moments, ils parlaient ensemble, ce qui rendait leurs propos incompréhensibles. Paul Menguy ne les voyait plus, ne les écoutait plus, malgré son regard dirigé vers l’écran du téléviseur.
Anéanti par sa première journée de chômage, plus rien ne l’intéressait. La maternité dans laquelle il travaillait depuis vingt ans en tant qu’infirmier avait définitivement fermé ses portes.
Comme aux autres membres du personnel, la raison de ce naufrage lui paraissait injustifiée. Ils s’étaient tous opposés à cette décision, luttant âprement pour ne pas voir disparaître ce qui représentait une grande partie de leur vie. Car tous aimaient leur métier, leur outil de travail avec lequel des liens forts s’étaient établis au fil du temps. Son propre fils y était né, et le souvenir de ses collègues, y compris les médecins, raccompagnant sa femme, le bébé dans les bras, jusqu’à leur voiture, était resté une image forte, qui bien souvent l’avait aidé à surmonter les passages difficiles. Le nouveau-né devenait un robuste adulte. Aujourd’hui il avait créé une exploitation maraîchère bio. Le décès de Liliane, épouse et mère, trois ans auparavant, renforçait encore les liens entre le père et le fils. Fils unique, homme courageux, entreprenant avec enthousiasme sa production de légumes dans un contexte rendu compliqué par des règlements ineptes. Paul eut le sentiment que la bêtise gagnait inexorablement toutes les strates des sociétés humaines. Sortant de sa torpeur, il saisit la télécommande et éteignit le téléviseur.
L’immense chagrin provoqué par le départ de sa femme avait peu à peu cédé la place à une nostalgie, parfois douloureuse, mais pas un jour son amour n’avait quitté son esprit. Ils avaient formé ce qu’on appelle un beau couple. Un bon surtout. Sans heurts destructeurs, sans mesquinerie, sans complications inutiles. Ce qui avait bâti Loïc, leur unique rejeton, d’un matériau solide.
Quelquefois Paul parlait à haute voix, racontant à Liliane ses contrariétés, la difficulté de vivre sans elle, allant jusqu’à lui faire le reproche de l’avoir abandonné. C’était une façon d’occulter les deux années pendant lesquelles ils s’étaient battus contre le cancer. Deux années de communion, de fusion, pour ne pas sombrer, pour alléger aussi le moral de leur fils en pleine élaboration de son entreprise. Ensuite il n’y avait eu que le travail pour continuer à vivre automatiquement. Ce travail qu’il venait de perdre contre sa volonté. Une sensation de vide laminait tout. Il se dirigea vers sa chambre en se demandant s’il n’allait pas s’abrutir avec des somnifères. Hors de question d’ouvrir un livre. Il s’attarda, appuyé sur le rebord de la fenêtre pour contempler son jardin dont il ne s’occupait plus beaucoup.
La soirée du mois de juin était chaude. Une lumière, comme il l’aimait, embellissait de sombre le cerisier et les plantes qui bordaient les clôtures. Leur maison, leur jardin, sources de bien-être qu’ils avaient à peine fini de payer. C’était une des distractions favorites de Liliane de trouver et planter des fleurs vivaces originales. Secrétaire dans une société de BTP, elle rentrait souvent plus tôt que Paul de son travail. Toute fière d’elle-même, elle lui faisait la surprise d’avoir acquis au magasin spécialisé LA plante rare dont ils allaient guetter la floraison. Sa joie simple était un enchantement.
Lorsqu’il n’y eut plus que le noir de la terre en opposition à la lueur profonde du ciel, il ferma les volets machinalement. Il bougeait au ralenti, avec l’impression d’être dans une carapace morale et physique. Il rabattit le couvre-lit, le drap et les couvertures, s’assit en regardant le mur, et mit quelques minutes avant de se déshabiller, jetant ses vêtements sur le petit fauteuil devant la coiffeuse. Il ne pouvait imaginer de s’en débarrasser, tant il voyait encore Liliane installée dessus, peignant soigneusement ses longs cheveux bruns. Comme il la trouvait belle !
Il alla dans la salle de bain sans s’en rendre compte, se brossa les dents, passa son pantalon de pyjama, et revint s’étendre sur son lit.
Qu’allait-il faire maintenant ? À cinquante et un ans, il se sentait épuisé. Les derniers mois à la maternité avaient été éprouvants. Ils n’étaient plus assez nombreux pour bien assurer leurs tâches. La direction leur demandait de combler les manques sans arrêt, empiétant même sur leurs congés. Et puis, on avait commencé à fermer des lits. À la fatigue physique s’était ajouté l’effondrement moral. « On » lui avait glissé qu’avec ses états de service irréprochables, il obtiendrait facilement un poste dans une clinique privée. Oui… C’était incroyable : il n’avait jamais pensé qu’une telle situation puisse se produire ! Alors ? Il aurait passé toute sa vie dans le même travail, au même endroit, jusqu’à ce qu’on lui déclare un jour : « Voilà, c’est fini, vous êtes en retraite, restez chez vous » ? Pourtant on parlait autour de lui, et depuis longtemps, des bouleversements sociaux, des gens qui, brutalement, perdaient leur emploi. Alors, la pensée que cela pouvait lui arriver ne l’avait jamais effleuré ? Insensé ! Sa vie, heureuse, était toute tracée. Pourquoi s’inquiéter ? Le départ de Liliane avait sûrement accentué son isolement. Il s’était focalisé sur sa peine en ignorant le reste du monde. Sauf Loïc. Son grand fiston qui, lui, n’était plus seul maintenant. Il vivait depuis peu avec une ravissante Quimpéroise, titulaire d’un master en informatique, et qui épaulait son compagnon pour parcourir les méandres obscurs des règlements de toutes sortes, plombant les entreprises, sans même que ceux qui les avaient édictés s’en rendent compte.
Le plafond s’était substitué à la télévision et au mur pour recueillir son absence de vision. Combien de temps allait-il s’écouler avant qu’il s’endorme ? Et pour quelle durée… L’exaspération l’envahit doucement. Quand elle eut atteint un degré insupportable, il se releva et s’administra dans la salle de bain un verre d’eau avec un Stilnox. Il en prenait assez souvent et, une fois recouché, il ferma les yeux rapidement.
Des rêves informels à l’ambiance sinistre se mirent à tournoyer dans son cerveau avec plus ou moins d’acuité. Les visions, quelquefois à la limite d’un brouillard, furent entrecoupées par une scène stupide, d’abord intermittente, qui revint plusieurs fois, de plus en plus précise : il courait dans un couloir, poussant un lit à roulettes sur lequel une femme enceinte hurlait. Le couloir était interminable. Il ressentait le sentiment d’être perdu dans un lieu inconnu. En tournant brusquement dans un angle, il renversait sa patiente dont les cris devinrent insupportables. Ce qui le réveilla en sursaut, haletant d’émotion. La sensation d’une présence dans la chambre mobilisa ses sens instantanément. Une odeur puissante, indéfinissable, et le bruit d’une respiration aussi saccadée que la sienne provenaient d’un angle de la pièce, à côté de la coiffeuse. Il chercha précipitamment l’interrupteur de la lampe de chevet et, par énervement, mit du temps à faire jaillir la lumière. Un cri guttural surgit d’une forme curieuse située dans la zone d’ombre délimitée par l’abat-jour.
Ce qu’il vit en premier fut la paume d’une main brandie comme pour se protéger du soleil. Derrière, un homme accroupi, à moitié vêtu d’une peau de bête, le regardait, hagard et terrifié. Paul, dans le même état, essayait de comprendre cette intrusion anormale. S’efforçant de calmer sa peur, il s’astreignit à détailler l’étrange visiteur. Ce qui frappait d’emblée était sa musculature puissante. Une longue chevelure et une barbe fileuse encadraient une tête portée par un cou épais. En dessous du front bas et plat, un bourrelet proéminent formait les sourcils. Les yeux vifs et intelligents fixaient Paul sans ciller. Un grand nez surmontait une bouche aux lèvres charnues bordée de pommettes saillantes. Les mâchoires, fortement proportionnées, présentaient un menton incroyablement en recul. Paul se redressa, prêt à se lever, ce qui provoqua un grognement sauvage de l’homme qui se mit debout d’un bond, en position défensive. Il n’était pas très grand, et ses jambes arquées, assez courtes, suggéraient une force extraordinaire qui devait lui permettre de franchir des distances considérables.
Que faire ? Était-ce une hallucination ?
— Qui êtes-vous ? Que faites-vous là ?
L’expression de l’intrus afficha de l’étonnement.
— Comment êtes-vous entré ?
Un mot inarticulé lui répondit. Le regard de l’homme ne cessait d’aller du visage de Paul à la lampe de chevet.
— Vous avez décidé avec mes copains de me faire une blague ? Bravo, c’est réussi ! Mais maintenant, ça va… Dites quelque chose, bon sang !
Ils s’observèrent en silence quelques secondes. Paul s’aperçut que son visiteur était nu sous sa fourrure, et que son corps était recouvert de crasse terreuse. L’odeur qu’il dégageait était écœurante. Un sans-domicile fixe ? Un évadé d’un centre psychiatrique ? Avait-il fracturé la porte d’entrée ? Et, dans ce cas, comment ? Le bruit aurait dû réveiller le quartier, car ça n’aurait pu être que brutal vu l’individu.
Le souvenir des portraits d’hommes préhistoriques lui revint en mémoire. Quelques numéros anciens de Sciences et Avenir devaient encore se trouver dans la petite bibliothèque. Mais pour aller les chercher, il fallait passer devant l’homme. C’était prendre le risque de recevoir un coup. Paul se résolut à s’asseoir sur le bord du lit. Immédiatement, l’autre se ramassa sur lui-même, prêt à attaquer. Doucement, Paul leva les mains dans un signe d’apaisement qui sembla être perçu. Il fallait gagner du temps. Pourquoi au juste ? Appeler la police ? Au moindre geste mal interprété, la situation pouvait dégénérer. Il se mit à parler en souriant, fixant son vis-à-vis dans les yeux.
— Je ne vois pas bien la raison de votre venue ni de votre mutisme. Si vous avez faim ou soif, on peut aller dans la cuisine. Si vous voulez vous laver ou vous habiller, pas de problème. Je n’ai pas grand-chose, mais je peux vous donner aussi un peu d’argent. Ce serait bien que vous vous décidiez à parler.
La tension du personnage s’atténua. Il détendit ses bras, mais garda son air apeuré. Son regard allait sans cesse vers la lampe de chevet. Paul se demanda ce que cela signifiait. Il posa la main sur l’abat-jour, ce qui provoqua un cri exprimant indiscutablement la crainte. Ahurissant. Il recommença, et tendit sa main à plat vers l’homme. Qui la regarda attentivement, et manifesta une surprise totale. Pas de doute, il pensait qu’elle pouvait être brûlée ! Toujours avec des mouvements au ralenti, Paul éteignit la lampe et la ralluma aussitôt. L’ahurissement succéda à la surprise, partagé cette fois par les deux êtres, mais pas pour les mêmes causes. D’où sortait ce bonhomme tétanisé par l’électricité ? Inconcevable. Il recommença à plusieurs reprises à couper et à remettre la lumière, espérant apaiser le bouleversement de cette incroyable apparition. Un coup d’œil lui suffit : la stupéfaction demeurait. Alors il se saisit de son téléphone portable. La réaction immédiate fut une nouvelle position agressive. L’appareil était assimilé à une arme. Paul appuya sur l’icône photo, cadra le visage, prit le cliché en gros plan, et retourna l’écran vers le sujet dont les yeux s’agrandirent démesurément.
Paul éclata de rire, et tendit son smartphone. Pour la première fois, l’homme quitta son encoignure, et s’approcha pour mieux voir l’image, sans toutefois saisir le portable. Il bougea la tête à droite, à gauche, pensant à l’évidence contempler son reflet. Puis il reprit sa position, ayant abandonné pour le moment toute allure hostile. Il semblait sonné par ce qu’il découvrait.
— Vous n’avez jamais vu de lampe électrique, de téléphone portable, à plus forte raison de voiture ou d’ordinateur. Vous êtes chez moi à minuit, sans rien m’expliquer. Tout ça est formidable, parfaitement normal, comme votre déguisement. Mais vous puez tellement que ça me gâche le plaisir de rêver. La salle de bain est en sortant à droite, au cas où…
Paul se remit au lit, découragé, ne comprenant pas ce qui lui arrivait. Il continua son monologue par intermittence, guettant chez son vis-à-vis la moindre réaction. Seule l’inquiétude avait disparu, le reste…
Le sommeil s’imposa à son insu…
Quand il se réveilla, la lampe de chevet était toujours allumée, mais l’apparition nocturne s’était évanouie. Rassuré, Paul se leva, ne se souvenant pas d’avoir eu un songe aussi réel de toute sa vie. Au moment de quitter sa chambre, un remugle épouvantable matérialisa de nouveau l’apparition de son rêve. Aussitôt il alla vérifier la fermeture de la porte d’entrée et toutes les fenêtres de la maison : rien n’était ouvert ni fracturé. Après le petit déjeuner vite expédié, il fouilla l’étagère de la bibliothèque pour extirper de la pile de revues mal rangées le numéro de Sciences et Avenir. Quelques instants plus tard, hébété, il détaillait le portrait de son visiteur de la nuit, tracé par un paléo-anthropologue. Il s’agissait d’un homme de Néandertal. L’article accompagnant le dessin s’avérait trop complexe pour Paul. Et puis la fatigue, résultant de son mauvais sommeil interrompu, l’empêchait de se concentrer. Il mémorisa simplement que le nom scientifique « Homo neanderthalensis » avait pour origine la vallée de Néander, en Allemagne près de Düsseldorf, où des fragments d’os avaient été découverts et identifiés comme appartenant à une espèce humaine très ancienne disparue, selon certaines estimations, il y avait trente-cinq mille ans.
En prenant sa douche, il se promit de faire des efforts pour connaître cette lignée humaine dont il ne savait rien, et dont il se souvenait à peine du nom. Avant de s’habiller, il alla ouvrir la fenêtre de la chambre afin d’évacuer l’odeur persistante du… du quoi, au juste ? Un rêve ne laisse pas de trace olfactive, et il n’admettait pas la présence d’un homme préhistorique entré par magie chez lui.
Tourmenté, il décida de passer à la pharmacie où le praticien était devenu presque un ami, après toutes ces années pendant lesquelles ils venaient, lui et son fils, se fournir en médicaments. Christian Pèlerin, ainsi que son vieux médecin généraliste, connaissait sa vie et ses habitudes. Il considérait Paul comme faisant partie intégrante de ceux qui soignent, du plus grand patron au simple brancardier. Ce système fabuleux mis à mal depuis quelque temps pour des causes multiples dont on avait beaucoup de difficulté à discerner les travers.
Il n’y avait personne à l’officine, et Pèlerin accueillit son vieux client chaleureusement. Après les banalités d’usage, remarquant son air préoccupé, il posa la question appropriée :
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Je suis au chômage depuis hier…
— On est au courant. Les journaux ne parlent que de la fermeture de la clinique…
— … et j’ai eu un cauchemar abominable.
— À ce point ?
— Oui. Je n’en suis pas bien remis… J’ai vu… J’ai eu la sensation de me réveiller et de voir un homme préhistorique au bout du lit…
— En effet, ce n’est pas banal.
— Dans… mon rêve, il était aussi terrifié que moi. Mais ce qui me perturbe le plus…
— Oui ?
— Il dégageait une puanteur terrible…
— Mais je ne vois pas…
— … Ce matin en me réveillant, l’odeur était toujours là !
— Mais pas lui ?
— Non, bien sûr. Mais…
Il faillit montrer la photo sur son portable, mais y renonça.
— Écoutez, Paul, vous êtes stressé de vous retrouver sans travail, Loïc ne vit plus avec vous, et vous n’êtes pas parti en vacances depuis longtemps. Je vous conseille d’aller passer deux ou trois semaines loin d’ici dans un joli coin et d’essayer de vous distraire. Vous prenez toujours du Stilnox ?
— Oui, mais ça ne me fait pas beaucoup d’effet… Mon histoire de cette nuit me semble si réelle.
— Cela peut arriver quand on est en grande faiblesse, ce qui, je pense, est votre cas. Allez marcher en Auvergne, dans le Larzac, faites de longues balades, il n’y a rien de mieux pour régénérer la tête…
— C’est vrai, vous avez raison. Notre pays compte tellement de beaux endroits !
Quelqu’un entra dans la pharmacie, ce qui mit fin à leur entretien. Il était encore tôt dans la matinée.
Revenu à sa maison, il prit sa voiture et partit voir son fils dont l’exploitation se situait à neuf kilomètres de Quimper, en direction de Saint-Évarzec. Sur le parcours, il se remémorait les péripéties des démarches pour acheter le terrain de quarante hectares. Ubuesque ! Cela avait duré un an, et Loïc n’avait abouti que grâce au maire et à l’un de ses adjoints qui appréciaient son sérieux et sa réputation de compétence. Il avait été employé chez un agriculteur voisin qui l’avait chaudement recommandé, ce qui était plutôt rare dans ce milieu-là. À l’occasion, Paul découvrait les arcanes des règlements liés à la profession. Décidément, dans tous les domaines, des gens s’étaient acharnés à compliquer inutilement les textes, rebutant ainsi pas mal de bonnes volontés pour entreprendre. Incompréhensible ! Peut-être était-ce voulu pour donner du travail à des « interprètes » rodés à ces exercices de déchiffrages administratifs. Peut-être aussi des esprits malveillants, à l’affût d’arnaques multiples, obligeaient à prévoir minutieusement leur pouvoir de nuire. Difficile de trancher.
La Renault Clio quitta le bitume pour s’engager sur le chemin de terre, et se gara le long d’une grande serre recouverte de plastique translucide. Le samedi matin, pour augmenter leurs revenus, Loïc et sa compagne, Louise, vendaient des produits de leurs cultures. Des légumes bien sûr, mais également des œufs et quelques volailles. Travaillant dix heures par jour, ils diversifiaient au maximum leurs denrées. Une large partie des quarante hectares se destinait aux céréales, blé et maïs. Un échange astucieux avec les voisins optimisait les rentrées d’argent, en éliminant les frais de transport. Ce qui permettait de rembourser les crédits, de payer un salaire à un employé, et de vivre sans excédent pour le moment. Paul était très fier de son fils, si différent de lui, avec un bagage scolaire et technique bien supérieur au sien. Comme Louise. Un couple réussi, à l’apparence stable, sans enfant pour l’instant. Ils attendaient d’avoir moins de charges avant d’être parents.
Il y avait du monde devant les étals. Le moment était mal choisi pour se parler, mais ce n’était pas la priorité de sa visite. Il venait juste les embrasser, se rassurer de leur existence et, inconsciemment, constater qu’ils n’avaient pas besoin de lui… plus besoin de lui. Ému, Paul revoyait le petit garçon, puis l’adolescent appliqué sur ses devoirs, qu’il fallait encourager à sortir avec ses copains. Une confiance totale l’unissait à ses parents, cas assez rare chez leurs amis qui se plaignaient des rapports difficiles avec leur progéniture. Bien bâti, mais pas très grand, il conservait sa bonne bouille de jeunesse, agrémentée d’une barbe bien taillée, blonde comme ses cheveux. Ses grands yeux bleus fixaient ses vis-à-vis avec attention, et son visage bienveillant attirait spontanément la sympathie.
Loïc sortit de derrière son comptoir pour saluer son père.
— Tu voulais quelque chose ?
— Non, non, simplement te voir.
— Ça va ? Pas trop dur ton premier jour sans boulot ?
— Non. C’est… curieux comme sensation.
— Je comprends. Tu veux dîner avec nous demain soir ? On n’est pas là à midi.
— D’accord. Avec plaisir.
Après un rapide baiser sur la joue, il rejoignit ses clients. Louise lui adressa un signe de la main accompagné de son joli sourire. Ce qui le réconforta.
Arrivé devant sa voiture, il s’immobilisa.
— Je fais quoi, maintenant ?
Ce samedi, il aurait dû être de garde, comme souvent. N’ayant plus d’obligations familiales, il acceptait volontiers de remplacer ses collègues, dont les familles récriminaient constamment pour leur surcharge d’heures supplémentaires. Il eut l’envie d’aller vers la mer déjeuner dans un modeste restaurant qu’il fréquentait quelquefois avec Liliane. La vue sur l’embarcadère de l’Odet, enchanteresse, était à elle seule un remède à la mélancolie.
Satisfait de son initiative, il fit le trajet presque gaiement. Il y avait du monde dans l’établissement, même si la saison touristique n’était pas encore commencée. Néanmoins, il restait une petite table de libre au bout de la terrasse. Il y prit place, savourant cette chance comme un cadeau envoyé par sa femme. Personne ne viendrait s’asseoir en face de lui, sinon son souvenir.
Étant donné la fréquentation, il attendit longtemps que le serveur s’occupe de lui, ce qui ne lui causait aucune impatience. Il pouvait rester ainsi toute la journée, sans problème.
Après un déjeuner léger, arrosé d’eau pétillante, il partit marcher le long de la côte. Cela n’était pas arrivé depuis des lustres. Il eut conscience de la nécessité d’une activité physique, ce qu’il avait négligé. La fatigue accumulée de ces derniers jours, la mauvaise nuit passée l’incitèrent à s’asseoir sur un banc, positionné pour jouir de la perspective. Quelques minutes plus tard, il dormait.
Des cris stridents le firent sursauter, poussés par de jeunes enfants qui jouaient sur l’estran en contrebas. Sa montre indiquait dix-sept heures ! Trois heures de sommeil sur ce banc ! Invraisemblable ! Culpabilisant malgré lui, il rentra rapidement à son domicile. Il n’était pas question de se laisser aller. Un coup d’œil suffit pour se rappeler que le petit jardin avait besoin de soins. Il se changea, et entreprit d’abord d’arracher les mauvaises herbes. Au fur et à mesure, il échafauda en pensée toutes les plantations possibles pour redonner un peu d’éclat à ce que Liliane considérait comme son œuvre privilégiée. Cela lui fit du bien, et la soirée arriva très vite. L’heure redoutée…
Portant son repas sur un plateau, il alluma le téléviseur. Un expert prétentieux expliquait aux informations ses solutions pour sauver la planète du réchauffement climatique. Ensuite, un reporter, muni d’un gilet pare-balles et d’un casque, détaillait la situation de survivants dans un champ de ruines. Pour terminer, après l’arrestation de dealers de drogue, des plongeurs montraient les splendeurs des fonds marins au large de l’Italie. Quand ce fut le tour des publicités, il eut le plaisir de voir qu’un bon film était proposé. Il gagna ainsi une heure quarante.
Ensuite, après avoir fait sa vaisselle, rangé, il se résigna à aller dans sa chambre, emportant la revue Sciences et Avenir pour relire l’article sur l’homme de Néandertal. Décidément, cela lui paraissait toujours un peu hermétique. Trop de termes lui étaient inconnus. Heureux de sentir le sommeil arriver, il éteignit la lumière en se promettant de chercher dans le dictionnaire la signification de tous les mots qui lui échappaient.
À minuit, il fit un bond sur son matelas. L’odeur imprégnait de nouveau la chambre. Un bruit bizarre qu’il identifia se faisait entendre sporadiquement. Il alluma sa lampe, et vit l’homme à la même place que la veille. Il pleurait.
Paul ne connaissait que trop bien l’expression de détresse humaine. Par exemple, et c’était heureusement rare, quand une mère accouchait d’un bébé mort-né. Les sanglots de la créature accroupie dans un angle de la chambre étaient la traduction d’un profond désespoir. Ses yeux, braqués vers celui qui venait de faire la lumière, ne reflétaient plus la panique de la veille. L’incompréhension mêlée au chagrin était perceptible. Paul s’assit doucement au bord du lit sans cesser de l’observer.
— Je ne comprends rien… Si seulement on pouvait se parler… Pourquoi vous êtes là, pourquoi vous pleurez…
En reniflant, l’homme s’essuya les yeux. Ses larmes avaient tracé des sillons clairs sur la couche de poussière qui maculait son visage uniformément. Puis il se mit à parler, plus exactement à émettre des sons, entrecoupés de spasmes nerveux. Si son discours était incompréhensible, le ton traduisait bien l’impuissance et la peine résultant d’une situation vécue… dans quel monde ?
Paul se rapprocha, éveillant chez l’autre une inquiétude spontanée. Doucement, il tendit la main et lui caressa l’avant-bras.
— Si seulement je pouvais vous aider…
Il y eut un moment curieux pendant lequel rien ne se produisit. Et puis le regard de l’homme quitta les yeux de Paul pour examiner sa main qu’il saisit. La différence entre les deux montrait pour l’une une structure fine, pour l’autre, d’une taille plus grande, une musculature évidente qui pouvait la broyer. Mais rien de brutal n’accompagnait l’observation. Au contraire, c’était fait avec intérêt et douceur. Puis l’homme la lâcha en repliant le bras de Paul vers lui.
Ils se contemplèrent à nouveau. Encouragé par une attitude dénuée maintenant de toute agressivité, le propriétaire des lieux prit l’initiative de se lever, de passer entre le lit et le visiteur, et de se diriger vers la cuisine. Il revint sur le seuil de la chambre.
— Vous venez ?
Il fit le geste habituel soulignant la phrase, et se retourna. Il prit deux verres, une carafe d’eau, et s’assit attendant la réaction. Elle ne fut pas longue à se produire. Sans bruit, l’apparition de la tête en premier, puis du corps après un léger temps, se matérialisa dans l’encadrement de la porte. L’homme devait mesurer environ un mètre soixante-dix, mais sa carrure était impressionnante, surtout les épaules très développées et les bras d’un diamètre énorme. Avec toujours la mine stupéfaite, il détaillait chaque élément de la petite cuisine. Il se baissa pour voir d’où provenait la lumière émise par le tube au néon sous le placard au-dessus de l’évier. Paul lui tendit un verre rempli d’eau, le posa sur la petite table, but le sien, et l’invita d’un geste à en faire autant. Avec méfiance, il regarda au travers, le saisit avec précaution et le sentit. Puis il versa quelques gouttes au creux de sa main qu’il absorba. Cela ne lui sembla pas d’un goût agréable, car il reposa le verre et n’y toucha plus.
— Oui, il y a un peu d’eau de Javel. On le sent, je suis d’accord… Qu’est-ce que je peux bien trouver pour l’intéresser ? À manger ?
Paul ouvrit le réfrigérateur, provoquant un mouvement de recul chez l’autre, probablement dû à la lumière déclenchée par la porte. Il le laissa examiner tout ce qui y était conservé. Puis il prit dans les deux tiroirs du bas des abricots qu’il plaça dans une assiette. Il la posa sur la table, se rassit, attrapa un fruit qu’il ouvrit en deux pour bien montrer le noyau au milieu. Il en mangea une moitié, éjecta le noyau, et tendit l’autre à son visiteur qui, après une hésitation, s’en empara. Il la renifla attentivement, en goûta un petit morceau, et finit par l’enfourner dans sa bouche.
— C’est bon, n’est-ce pas ?
Il mâchait avec une expression étonnée mais satisfaite.
— Là d’où tu viens, il doit bien y avoir des fruits ? Que je suis bête ! Il ne comprend rien au langage… Enfin le mien… Ça : a… bri… cot… A… bri… cot…
Il désignait avec l’index le fruit en articulant le nom soigneusement. Un son qui ressemblait à un mot lui répondit.
— Donc tu parles… Mais, nom de Dieu, comment es-tu entré chez moi ? Et d’où viens-tu ? C’est une histoire de fou… Je ne crois pas au surnaturel ni à la science-fiction…
Il se remémora quelques bons films du genre qu’il avait bien appréciés. Des histoires où les protagonistes changeaient d’époque par des subterfuges mystérieux. Le souvenir des Visiteurs le fit sourire. Les deux acteurs Jean Reno et Christian Clavier arrivant du Moyen Âge dans notre siècle l’avaient beaucoup amusé, comme tant d’autres. Mais l’intrusion d’un homme préhistorique dans son logement lui paraissait bien moins drôle. Comme à son vis-à-vis, qui pourtant semblait aimer les abricots. Il venait d’en saisir un deuxième et, se souvenant de la leçon, en avait extirpé le noyau. Il le mastiquait avec un plaisir évident.
— Au moins tu es intelligent. Tu observes bien. Tiens, je vais m’en faire encore un aussi…
Ils se contemplaient, rassurés maintenant de leur comportement réciproque, mangeant leurs abricots comme deux amis finissant leur repas. Sauf que le Néandertalien ne s’était pas assis. Quand ils eurent terminé l’assiette, une gêne perceptible le gagna. Il fit demi-tour, et revint s’accroupir dans l’angle de la chambre, suivi de Paul très intrigué.
— Pourquoi là ? J’aimerais bien te faire tout visiter, y compris le jardin…
Il s’assit sur le coin du lit, face à l’homme.
— Je voudrais voir comment tu pars, comme tu as fait l’autre nuit. Pour ça, il faut que je reste éveillé… Qu’est-ce qu’on fait en attendant ? On joue au tarot ?
Un éclair d’idée surgit dans son esprit.
Il se leva et alla chercher dans la petite chambre de Loïc son coffre à jouets qu’il avait religieusement gardé. Tout au fond, dans un coin, il récupéra un très ancien jeu auquel il n’avait pas réussi à l’initier : des osselets. C’était un jeu d’adresse, constitué de cinq os de pied de mouton. En gardant dans la main un des os, toujours le même, il fallait ramasser les autres successivement avec un, puis deux, trois et quatre, à chaque fois d’un seul geste, après avoir jeté l’ensemble sur le sol. Celui qui manquait une étape avait perdu. Paul y avait joué dans son enfance avec passion.
Il reprit position face à son « visiteur », le bien nommé, mais cette fois en s’asseyant sur le parquet, les jambes repliées. Il montra d’abord les cinq osselets dans sa main, dont un était peint en rouge. Puis il fit la démonstration du jeu, plusieurs fois.
— On va voir si tu comprends vite. Allez, à toi.
Le Néandertalien choisit d’abord le rouge qu’il examina en prononçant ce qui était indiscutablement une phrase. Puis il se saisit des quatre autres, et lança le tout devant lui. À une vitesse stupéfiante, il exécuta le parcours du jeu sans faillir.
— Alors là, bravo ! Tu es très adroit. À moi, maintenant.
Paul tendit la main, et l’autre lui donna les osselets. En se reculant légèrement, il corsa le jeu en jetant les osselets un peu plus épars. Ce qui lui fit rater le dernier ramassage avec les cinq dans la main. Il éclata de rire et, pour la première fois, son vis-à-vis sourit en montrant des dents dont la forme était assez large.
— Bien ! J’aime mieux te voir comme ça. Allez, à toi !
Copiant fidèlement ce que son hôte avait fait, il réussit une nouvelle fois.
— Incroyable ! Quand je pense qu’on nous a décrit les hommes des cavernes comme des primitifs, limite abrutis ! Il est vrai que celui-là n’en est peut-être pas un.
Ils continuèrent à jouer pendant au moins une heure. Paul était allé quérir un carnet et un crayon pour noter les parties gagnantes de chacun, ce qui orienta leurs activités dans une autre direction. D’abord l’homme dessina avec le crayon ce qui devait être un bison. Il regardait sans cesse la pointe de l’ustensile, s’étonnant de pouvoir continuer. Paul, fasciné, se souvenait vaguement des dessins des grottes de Lascaux, entrevus à la télévision. Puis il traça un cerf, sans aucune hésitation. Ensuite une tête de cheval. À chaque fois Paul s’exclamait d’admiration, lui qui ne savait pas dessiner. Il s’appliquait aussi à répéter les noms de ce qu’il voyait.
— Bi-son… bi-son ! Cerf… cerf… che-val… che-val.
Il eut tout à coup un peu honte en se souvenant des bandes dessinées, où les personnages parlaient selon l’expression « petit nègre » dans les bulles.
Quelle ne fut pas sa surprise quand le dessinateur le regarda et articula :
— Chhe… val !
— C’est ça ! Si tu…
Il s’interrompit, conscient de l’énormité qu’il allait dire.
— Mais non, on ne pourra pas échanger ! Tu vas forcément disparaître… Je vais me réveiller, ou bien… Bon sang ! Quelle situation !
La grosse main de son visiteur se posa sur son avant-bras. C’était un geste affectueux, sans équivoque. Ils se regardèrent et lurent, réciproquement dans leurs regards, le profond désarroi d’un événement qui leur était totalement étranger, quelle qu’en soit l’origine.
— En tout cas, si tu disparais définitivement, je ne suis pas près de t’oublier ! Un rêve comme ça !
Le silence s’installa entre eux. Un silence lourd de pensées. L’homme s’était appuyé contre le mur, le regard perdu dans la contemplation du tapis. Paul sentit ses yeux papillonner de fatigue. Pourtant il tenait à rester éveillé.
— Éveillé dans un rêve ! C’est stupide !
À son tour, il se cala contre l’angle du lit, bien décidé à lutter contre le sommeil, afin d’assister au départ éventuel de son visiteur…
Il n’y parvint pas et, quand il se réveilla, plus personne ne lui faisait face.
— Ah, j’aime mieux ça !
La petite pendule sur la coiffeuse de Liliane indiquait six heures douze. Il se leva péniblement, les reins engourdis par sa position inconfortable. En s’étirant, il pencha légèrement la tête et se figea dans sa posture : les dessins de l’apparition jonchaient le sol, étalés en demi-cercle. Son cerveau cessa de raisonner. Il resta ainsi, pendant de longues secondes. Puis il s’assit sur le lit et dit à haute voix une de ses antiennes préférées :
— Qu’est-ce que je fais maintenant ?
Fallait-il admettre une réalité ubuesque, la rejeter, pour la classer dans la case « oubli », ce qui paraissait impossible ? Se confier à quelqu’un en montrant des preuves irréfutables, la photo et les dessins ?
