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Gilberte Feugères est malade. Le coeur...Elle peut mourir du jour au lendemain...Elle fait le bilan de sa vie: mariée, puis divorcée, puis remariée...trois enfants...Excommuniee... Et le remords commence à s'insinuer. Arrivera-t-elle à retrouver la foi avant la mort qui la guette?
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Seitenzahl: 146
Veröffentlichungsjahr: 2019
Feugères ouvrit la porte qui faisait communiquer son cabinet avec le salon, et entra dans celui-ci, assombri par le crépuscule. Une forme féminine étendue dans un fauteuil bas sursauta légèrement. Feugères demanda :
– Tu dormais, Gilberte ?
– Oh ! pas du tout ! Je songeais... je me reposais...
La voix, bien timbrée, semblait un peu haletante. Mme Feugères se souleva, en tournant vers l’arrivant son visage dont les belles lignes souples, la blancheur mate commençaient de se noyer dans l’ombre légère qui préparait la nuit.
– Sors-tu, Georges ?
– Oui, je vais chez Brécy... Quelle idée as-tu de rester là sans lumière ?
Déjà, il étendait la main vers un commutateur. Mais elle l’arrêta du geste, en disant vivement :
– Non, laisse ! cette demi-obscurité m’est agréable, quand je suis fatiguée.
– Tu ne l’es pas davantage, cependant ?
Il s’approchait. La main se posa sur l’épaule de sa femme. Un dernier reflet du jour mourant éclaira les traits un peu massifs de son visage, la barbe brune, les yeux clairs qui regardaient Gilberte avec une affection tranquille.
– Pas davantage... non. C’est ce cœur qui m’étouffe.
– Il ne faut pas t’en tourmenter. Le nouveau remède que tu essayes peut produire cet effet, a dit le docteur. Allons, à tout à l’heure, mon amie.
Il se pencha, mit un baiser sur le front tiède. Puis sa grande silhouette robuste traversa l’ombre de la pièce et disparut derrière une porte.
Gilberte se laissa retomber au plus profond du fauteuil. Ses mains se croisèrent sur la soie claire de la robe d’intérieur. Autour d’elle, à chaque minute qui passait, les meubles, les objets, les tentures devenaient plus indistincts sous le voile lentement étendu de la nuit.
Les bruits de Paris arrivaient atténués jusqu’à ce paisible appartement, situé dans le quartier Saint-Sulpice. Et Gilberte pouvait presque se croire dans sa calme petite ville de Rochegayde, à l’heure où le crépuscule entrait dans les grands logis anciens, à l’heure d’« entre chien et loup ».
Rochegayde !
À ce nom, tout un passé de bonheur tranquille, de joie insouciante redevenait vivant, pour elle. Son enfance, sa première jeunesse s’étaient écoulées en partie dans la vieille cité bâtie sur la roche, dominant la vallée couverte de châtaigneraies que coupaient de petits prés et d’étroits champs de culture. Enclose dans la ceinture croulante de ses remparts, au-dessus desquels se dresse le donjon tronqué, Rochegayde demeure le témoin silencieux d’un passé de lutte et de défense. Car elle fut une petite ville guerrière, qui connut l’horreur des sièges et des assauts, qui résista, qui tomba, qui répara les brèches de ses murailles, infatigablement, jusqu’au jour où la paix se fit définitive, pour elle, et où elle commença de s’endormir, comme beaucoup d’autres petites cités dans la France sortie de la féodalité. Les lourds canons de bronze furent enlevés des remparts, qui continuèrent d’étendre leur ombre protectrice sur les maisons d’autrefois, sur les jardins clos de murs fleuris, les ruelles et les cours vieillottes au-dessus desquelles Saint-Denis dresse sa tour octogonale, somptueuse broderie de pierre que les années dégradent à petit bruit. Rochegayde se complut dès lors dans cette agréable torpeur, qui lui semblait probablement un repos bien gagné après de si rudes alertes.
Quelques anciennes familles l’abandonnaient pour la grande ville, en ces dernières années surtout ; d’autres lui demeuraient fidèles, plus ou moins. La nef ogivale de Saint-Denis n’était plus jamais pleine, même aux jours de fête. Et les cloches, « la Bienvenue », « la Belle d’argent », les bonnes cloches d’autrefois qui avaient sonné tant de tocsins, frappé tant de glas, jeté tant de sonores appels aux défenseurs, laissaient tristement tomber dans les logis vides l’écho de leur voix un peu fêlée, comme celle de très vieilles personnes qui ont beaucoup parlé en leur vie.
Quand le soleil, aux jours d’été, commence à s’incliner sur l’horizon, c’est l’heure d’errer dans les rues étroites, où l’ombre s’amasse, tandis que les toits, les fenêtres hautes, la tour de Saint-Denis sont caressés de clartés chaudes. Une maison étroite, sur laquelle les ouvertures découpent l’ogive à lancette, une autre chargée des broderies du gothique fleuri ; un petit logis du seizième siècle avec sa tourelle d’une grâce délicate, montrent leur très ancien visage parmi d’autres demeures plus jeunes, vénérables cependant, car elles comptent deux ou trois siècles. Mais ces dernières n’ont pas connu l’horreur des sièges. Rochegayde entrait dans la période de paix quand elles remplacèrent d’autres logis, ruinés par le feu, dévastés par les boulets ennemis, ou simplement démolis pour faire place au goût du jour, qui voulait plus de lourdeur et de majesté.
L’une de celles-là, dans la rue des Chanoines – car Saint-Denis fut autrefois une collégiale – dresse sa façade de pierre et brique sur laquelle les pilastres, les bossages, les entablements massifs s’appliquent en ornements austères. Vers la fin du règne de Louis XIII, Jean-François Clergeux, notaire du Roy, la fit élever pour abriter sa nombreuse famille, laissant à son cadet le vieux logis de la rue Fontaine-aux-Orges, aujourd’hui disparu. Enfants, jeunes gens, vieillards, les Clergeux vécurent tous une partie de leur existence, et quelques-uns leur existence tout entière, entre ces murs épais, dans les grandes pièces sombres sur la rue étroite, ouvertes au soleil sur le jardin, au midi. Grand jardin d’autrefois, où les tilleuls, à la fin du printemps, exhalent leur arôme délicat et laissent tomber leurs fleurs pâles le long des petites allées, sur les plates-bandes parfumées de roses et d’œillets. Grand jardin clos de murs un peu croulants, et qui se termine en terrasse, d’où, par dessus d’autres jardins presque semblables, la vue s’étend jusqu’aux châtaigneraies couchées sur la pente, de l’autre côté de la vallée. Bien des pas en foulèrent le sol dur, dans lequel l’herbe croît difficilement. Bien des êtres, heureux, mélancoliques, torturés, s’assirent sous le vieux tilleul, maintenant à demi mort, qui étend sur la terrasse une ombre discrète. L’arbre, trois ou quatre fois centenaire, vit s’échanger des baisers, couler des larmes ; il entendit des serments d’amour, le murmure des prières, le cri d’acceptation des âmes résignées : « Fiat ! » Il fut le témoin silencieux des deuils, des joies, des secrets martyres, car tous les Clergeux venaient errer dans l’apaisante tranquillité du vieux jardin, aux heures joyeuses ou graves de leur vie.
Et elle y vint aussi, Gilberte, le dernier rejeton sorti de la vieille souche bourgeoise, et qui, seule, portait maintenant le nom de Clergeux.
Gilberte, en robe de communiante, petite fille toute pâle de ferveur, qui disait à Dieu : « Je vous aime, mon Dieu, et je voudrais mourir pour vous, comme les martyrs. »
Gilberte, fillette de quinze ans, vive et gaie, un peu infatuée de sa jeune science, acquise à Bordeaux, où Mme Clergeux, veuve depuis plusieurs années, s’était installée pour les études de sa fille. Aux vacances seulement, on faisait une apparition à Rochegayde, Gilberte jugeant beaucoup plus amusant de suivre aux bains de mer sa tante Verdeuil et ses cousines.
Gilberte à vingt ans, fiancée, très amoureuse, venant rêver au bien-aimé. Elle pensait : « Que je suis heureuse ! La vie est belle. Maurice m’adore. Il me l’a dit, et je sens qu’il est sincère. Moi, je l’aimerai toujours... »
À ce moment, la Belle d’argent tintait les trois coups de l’Angélus. Le vent d’est, qui venait des châtaigneraies emporta jusqu’à la campagne invisible le signal de prière. Mais Gilberte n’y prêta pas attention. Elle n’était plus alors la petite fille si fervente qui voulait mourir pour son Dieu. Ses lèvres murmuraient encore des formules pieuses, ses genoux se pliaient devant les autels du Christ, mais la vie surnaturelle s’échappait de son âme comme un liquide précieux hors d’un vase fêlé. Le manque de forte culture religieuse, l’influence de lectures amorales tolérées par la faiblesse maternelle, l’indulgence qui excusait, autour d’elle, tant de graves manquements à la loi divine, affaiblissaient cette âme de jeune fille appelée à se trouver bientôt en face des responsabilités, des souffrances, des sacrifices de la vie d’épouse.
En se retrouvant par la pensée dans le vieux jardin enclos entre ses murs ruinés, c’était donc la plus heureuse partie de son existence que revoyait Mme Feugères. Elle n’était plus ensuite revenue qu’une fois à Rochegayde, trois ans après son mariage. Hâtivement, elle donnait un coup d’œil au logis, confié à la garde d’une ancienne servante, au jardin plein de roses, car juin finissait. Partout, ici, elle avait fait de trop beaux rêves, au temps de ses fiançailles – des rêves de bonheur presque éternel. Et tout cet éblouissement aboutissait à ceci : le divorce, prononcé entre Gilberte Clergeux et Maurice Herbaux, aux torts de l’époux infidèle.
Très vite, elle était repartie, fuyant la ville natale, et Mme Courtils, la vieille amie, qui lui disait : « Tu n’as pas le droit, Gilberte... Tu es chrétienne. » Dans une petite station de montagne, elle rejoignait sa mère et son fils, que lui laissait le jugement du tribunal. Et elle vivait ainsi deux ans, tout occupée de l’enfant, achevant de calmer les trop vifs soubresauts de son cœur. La phase d’apaisement commençait. Ce fut alors que se présenta Georges Feugères, un ami de ses cousins Verdeuil. Il était bel homme, et avocat de grand avenir. Sous sa froideur habituelle perçait la passion que lui inspirait Gilberte. Cependant, la jeune femme opposa un refus à la demande en mariage qu’il lui adressa, une première fois. Au lendemain du divorce, elle avait dit à sa mère, qui la désapprouvait timidement : « Soyez sans crainte, je ne me remarierai pas. » Elle était sincère, alors. Son cœur restait encore tout frémissant de sa déception douloureuse, et il lui semblait impossible de songer jamais à se confier en la promesse d’un autre homme.
Feugères ne se découragea pas. Un peu plus tard, il renouvelait sa demande. Le moment était favorable. Mme Clergeux venait de mourir. Bien qu’elle se fût montrée d’une constante faiblesse à l’égard de sa fille, elle aurait sans doute réussi à persuader la jeune femme de ne pas s’engager dans une situation irrévocable, qui la mettrait hors de cette société chrétienne où, quelque tiède que fût sa foi, elle avait encore sa place. Mais Gilberte se trouvait seule, privée de cette affection maternelle, à l’heure où son cœur apaisé commençait d’oublier les joies et les douleurs de sa première union et cherchait instinctivement un autre amour. Celui de Feugères s’offrait à elle. Depuis qu’elle connaissait l’avocat, elle avait pu apprécier chez lui des qualités solides, une large intelligence, des goûts littéraires s’apparentant aux siens. Tous ceux qui parlaient de lui disaient : « C’est un parfait honnête homme. » Les Verdeuil le lui vantaient beaucoup. Quand elle leur demanda conseil au moment où Feugères revint à la charge, ils répondirent :
– Que veux-tu, ma pauvre petite, il faut bien que tu refasses ta vie !
Et elle céda, après une courte résistance.
Il y avait seize ans de cela. Demain précisément, tombait l’anniversaire de ce second mariage.
La nuit enveloppait maintenant la femme qui revivait tout ce passé. Les mains, longues, fines, d’un toucher si doux, frissonnaient sur la soie claire. Une angoisse serrait Mme Feugères à la poitrine. Là palpitait sourdement ce cœur, atteint du mal héréditaire qui avait emporté, à quarante ans, François Clergeux, le père de Gilberte.
Il s’était déclaré avec une lenteur sournoise. Tout d’abord, Gilberte n’y avait pas apporté d’attention. Puis quelques symptômes l’avaient inquiétée. Son médecin, consulté, calma ses appréhensions. Une petite lésion au cœur, très peu de chose. Avec des soins, quelques ménagements, tout danger serait écarté. Elle le crut, et se rassura. De fait, la maladie parut subir une phase d’arrêt. Mais depuis six mois, elle reprenait sa marche en avant, et Gilberte sentait son implacable force qui lui enlevait un peu de vie, jour par jour.
Dans le silence de l’appartement, de jeunes voix résonnèrent. Lucette et Micheline revenaient de chez les amies qui les avaient invitées à goûter. Elles entrèrent dans le salon obscur, et Lucette, aussitôt, fit de la lumière en déclarant :
– C’est affreux, la nuit !
Micheline vint se blottir entre les bras maternels. Elle ressemblait à Gilberte. C’était une belle enfant brune, aux yeux tendres et gais, et qui aimait les caresses, les mots câlins. Lucette, son aînée de deux ans, plus vive, plus en dehors, annonçait une nature moins sensible. Elle avait les cheveux noirs de son père, ses traits forts, ses yeux clairs, où peu d’émotion passait. D’intelligence plus brillante que Micheline, elle flattait l’amour-propre de Feugères, qui, regrettant de n’avoir pas de fils, trouvait une compensation dans les succès de cette fillette si bien douée intellectuellement, et prétendait la faire arriver très haut.
En caressant les cheveux souples qui ondulaient, comme les siens, sur le front de Micheline, Gilberte s’informa de l’après-midi de ses filles. Lucette, assise sur un tabouret en face de sa mère, les coudes aux genoux, ses mains aux doigts courts disparaissant presque dans les bandeaux sombres et luisants qui couvraient ses oreilles, parlait avec son animation ordinaire. Micheline l’écoutait en riant, sa joue ronde et pleine appuyée contre celle de Mme Feugères. Ses dents brillaient entre les lèvres un peu fortes, d’un beau rouge foncé, comme celles de Gilberte, et qui frémissaient aussi à la moindre émotion.
– Allez vous déshabiller, maintenant, mes petites. Il faut travailler un peu avant le dîner, Micheline.
La fillette eut une moue légère.
– J’ai un problème si difficile ! J’espère que François m’aidera. Est-il rentré ?
– Non, pas encore.
La voix de Gilberte trembla un peu en répondant ainsi. Quand ses filles eurent quitté le salon, Mme Feugères reprit sa pose abandonnée, et ses songeries douloureuses. Maintenant, elle pensait à François. Le jeune homme avait été déjeuner chez son père, aujourd’hui. Était-ce chez lui aussi qu’il avait passé tout cet après-midi ? Enfant, elle l’y envoyait une fois par semaine, et tout un mois de vacances, parce que la loi l’y obligeait. Mais depuis plus de deux ans, il s’y rendait quand il le voulait, très souvent, elle en avait l’intuition. Car il ne lui disait plus qu’en de rares occasions – comme ce matin, où il devait manquer au déjeuner – : « Je vais chez mon père. »
Dès son enfance, il avait toujours gardé ce silence discret en rentrant de l’autre logis, où il n’était chez lui qu’à demi – comme ici. Très méfiant par ailleurs à l’égard de Gilberte, il ne parlait jamais de son père chez le second mari de sa mère. Et Gilberte ne l’interrogeait pas. Elle se fût méprisée de le faire. Mais quand il rentrait, elle scrutait avec inquiétude la jeune physionomie pour tenter d’y découvrir les impressions de l’enfant, de l’adolescent – du jeune homme, maintenant, car François venait d’atteindre vingt ans.
Était-ce une imagination de sa part ? Il lui semblait que depuis quelque temps il se montrait moins affectueux à son égard, et distrait, préoccupé. Ce qu’elle avait toujours craint secrètement commençait-il à se réaliser ? Maurice Herbaux, avec sa bonté tendre et facile, si charmeuse, ses dons d’intelligence très attirants, le prestige de son talent littéraire, allait-il lui prendre le cœur de son fils ?
Un bruit de porte qui s’ouvre, un pas assourdi par le tapis vinrent faire tressaillir légèrement Gilberte. Mais personne n’entra dans le salon où elle attendait, le cœur haletant. Alors, elle sonna et demanda à la femme de chambre qui parut :
– Qui donc vient de rentrer ?
– C’est M. François, madame.
– Ah ! bien !
Elle laissa retomber sa tête sur le fauteuil. Ses lèvres se serraient nerveusement, comme si elle cherchait par là à comprimer sa souffrance. Auparavant, quand François revenait, il ne manquait jamais, avant de gagner sa chambre, d’entrer chez sa mère pour prendre de ses nouvelles, pour causer un moment, seul à seule. Mais depuis quelque temps, il perdait cette habitude. Pourquoi ? Avait-il à lui cacher quelque chose ? L’autre famille l’attirait-elle, cherchait-elle à le détacher de celle qui avait été pour lui, si longtemps, la plus chère affection ?
Ou bien, encore, quelque influence féminine ?
Oui, il était possible que ce fût cela. Une femme était entrée dans sa vie. Quand ? Comment ? Elle ne le saurait peut-être jamais, si c’était un amour que François ne pût avouer à sa mère.
Ses mains se joignirent, s’enlacèrent nerveusement. Après avoir connu presque toutes les pensées de cet enfant, il lui semblait atrocement pénible de soupçonner ce secret, qui rôdait entre elle et son fils – qui essayait de les séparer.
Sept heures sonnèrent à la pendulette posée sur la table, près de Mme Feugères. Un battant de porte fut doucement ouvert, et François entra.
Il vint à sa mère, du pas souple et tranquille qui était aussi celui de son père. Et de toutes façons, il était, physiquement, un autre Maurice Herbaux. En la personne de son fils, Gilberte avait sans cesse sous les yeux l’homme qu’elle avait aimé avec toutes les ardeurs de son cœur de vingt ans, avec toutes les illusions de sa jeunesse.
– Comment vous trouvez-vous, ce soir, maman ?
Il se penchait, et mit un baiser sur le front de sa mère.
– Bien fatiguée... Tu es rentré tard ?
– Oui, un peu tard, en effet.
Et ce fut tout. Il s’assit près de Gilberte, sur une chaise basse. Son buste souple se renversa légèrement contre le dossier haut, sur le bois foncé duquel se détachait le blond cendré de ses cheveux. L’immobile clarté de la lampe électrique éclaira son visage aux traits fins, frémissants, ses yeux foncés, qui étaient caressants et charmeurs, comme ceux de son père. Ils sourirent, en rencontrant le regard de Gilberte, dont elle s’efforçait de bannir l’inquiétude pour ne laisser place qu’à la tendresse.
– Êtes-vous sortie un peu cet après-midi, maman ? Il a fait très beau.
Il se penchait, en posant sur l’épaule de sa mère une main longue et nerveuse.
– Non, pas du tout. J’étais trop fatiguée... Et toi, as-tu bien profité de cette véritable journée de printemps ?
Question toute naturelle, toute banale, et qu’elle adressait cependant en hésitant, avec un sourire forcé.
François répondit négligemment :
– Mais oui, très bien.
Et ce fut tout encore. Il semblait à la mère avide de savoir, et ne voulant pas le montrer, qu’une porte se fermait devant elle sur l’âme de son fils. Toute une partie de l’existence de François lui était inconnue, comme s’il eût été pour elle un étranger. Très volontiers, le jeune homme lui parlait de son travail – il était étudiant en médecine – de ses amis, de ses distractions. Seul, le temps qu’il passait chez son père demeurait enveloppé de mystère. Quels étaient ses rapports avec Maurice Herbaux ?... avec la seconde femme de celui-ci ?... avec le frère et la sœur nés de ce mariage ? Mme Feugères l’ignorait. Mais ce soir, elle avait peur plus que jamais, peur de quelque chose, de quelqu’un qui lui prenait François, et contre qui elle ne pouvait lutter, puisque c’était l’Inconnu.
